**Le Petit-Fils Méconnu**
Mamie naimait pas Valentin, elle ne le reconnaissait pas.
Il nest pas des nôtres, pas des nôtres, disait Jeanne-Marie aux commères du marché.
Mais comment ça, pas des nôtres ? Regarde-le, cest le portrait craché de ton Louis !
Je ne peux pas, mes amies. Je sais bien, dans ma tête, que cest le fils de mon Louis, mais mon cœur ny est pas. Les petits de ma fille, oui, cest différent. Mais ceux de mon fils je narrive pas. Et puis, il na pas grandi avec nous. Bien sûr, il court partout, babille, « mamie, mamie » Mais non, je ne peux pas ! Quand je le regarde, je vois la famille de sa mère, pas mon sang.
Cest comme ça parfois, soupira une autre femme. Ma mère, Dieu ait son âme, adorait ma petite Sophie, la couvrait de baisers, lui aurait donné la lune. Mais les enfants de mon frère Julien ? Bof. Enfin, des petits-enfants comme les autres. Julien sen plaignait parfois, et elle lui répondait : « Ne men veux pas, mon fils. Avec ma fille, je suis sûre, cest mon sang. Avec toi tu comprends ? »
Chez moi, cest pareil !
Chez nous aussi
Ah, mesdames, je suis pareille. Ma fille ma donné un ange, un vrai petit cœur en sucre. Ses yeux, son nez, ses fossettes, on ne sen lasse pas, mon mari et moi. Mais ceux de ma belle-fille Je sais que cest mon fils, mais je ne peux pas. Et en plus, lenfant est toujours morveux, mal peigné. Si jose dire quil faut surveiller les petits, elle me rétorque quelle na pas le temps. « Votre fils veut la maison propre et les repas chauds. Quand suis-je censée moccuper du gamin ? »
Je lui réponds : « Et les autres, alors ? Elles travaillent, elles aussi ! » Tenez, les voisines se levaient à quatre heures pour la traite des vaches. Moi, je préparais la pâte à pain, je la laissais lever, le feu était déjà fait, il ne restait quà enfourner. Et je filais à la ferme.
Un jour, jai réveillé ma petite Antoinette, elle dormait debout. Je lai laissée avec son grand-père, qui nétait plus très vaillant. Je me disais quil pourrait laider à mettre le pain au four. Mon instinct ma poussée à demander à Denise de me remplacer un instant, et jai couru à la maison.
Et là la pauvre chérie, endormie, la pâte débordait de la table, ses cheveux dedans, la tête posée sur son bras. Mon cœur sest serré.
« Papa, mais quest-ce que vous faites ? »
« Moi ? Rien. »
« Et le pain, alors ? »
« Quoi, le pain ? Il ne va pas senvoler. »
Et il est parti, en calçon, le vieux fou
La discussion a dérivé sur les petits-enfants des fils, puis sur autre chose. Jeanne-Marie est rentrée chez elle, songeuse, réalisant quelle nétait pas la seule.
Valentin, lui, adorait sa mamie. Il croyait que ça le rapprochait de son père, parti dans le Nord quand il était petit. Des années déjà. Il écrivait des lettres, les apportait à Jeanne-Marie. Sa mère disait que seule cette vieille sorcière savait où ce bon à rien traînait. Mais Valentin savait quelle laimait. Elle était juste vexée quil ne lait pas emmenée explorer ces terres lointaines.
Parfois, elle hurlait que Valentin et son père lui avaient gâché la vie. Quelle aurait dû épouser Jean, le frère de Nicolas, avoir une ribambelle denfants et vivre comme un coq en pâte.
Valentin avait essayé de faire rouler du fromage dans du beurre avec son camion-jouet, un cadeau de mamie Jeanne-Marie. Sa mère avait tempêté, voulu le jeter. Il sy était accroché. Dans son cœur, cétait son père qui le lui avait offert. Et cétait presque vrai : largent venait de lui, envoyé pour son anniversaire.
Un jour, chez sa grand-mère, il trouva sa cousine Lucie, insupportablement gâtée.
« Mamie ma acheté une poupée. Regarde ! » lui fit-elle, tirant la langue. Valentin sen moquait.
« Et mamie va me faire des crêpes à la crème ! »
« Pour tout le monde », grommela Jeanne-Marie.
Valentin resta poliment, mangea une crêpe, demanda sil pouvait aider, puis partit.
« Ouf, il est parti », entendit-il en refermant la porte. Sa grand-mère grondait Lucie :
« Tais-toi donc ! Il nest pas loin ! »
Ça le réchauffa le cœur. Elle laimait, après tout.
Mais son père ne revint jamais. Sa mère épousa Nicolas, un brave homme, qui le traita toujours bien. Pas comme ses propres enfants, mais sans méchanceté. Un jour, avant larmée, Valentin apprit que son père avait refait sa vie là-bas. Et que mamie Jeanne-Marie lui rendait visite.
Il senivra une fois, pleura toutes ses larmes. Nicolas le prit à part, lui dit :
« Tu es mon fils, Valentin. Mon aîné. »
Ils restèrent serrés lun contre lautre, fronts collés.
Plus tard, Valentin retrouva Jeanne-Marie, malade, abandonnée par Lucie.
« Je la prends », dit-il aux médecins.
« Vous êtes ? »
« Son petit-fils. »
Lucie ricana :
« Héritage en vue ? Trop tard, tout est à moi. »
Jeanne-Marie vécut ses derniers jours chez lui, repentante, adorant ses arrière-petits-enfants.
Au village, on murmura :
« Le petit-fils quelle naimait pas Cest lui qui la recueillie. »
Certaines grand-mères y réfléchirent à deux fois.
Ainsi va la vie. Elle avait tout donné à sa petite-fille chérie. Rien à celui de son fils. Pourtant, cest lui qui laccompagna jusquau bout.
**Morale :** Le sang ne fait pas toujours la famille. Parfois, cest celui qui a le moins reçu qui donne le plus.







