Ce matin, la veille de son cinquantième anniversaire, Élodie Dubois se réveilla de mauvaise humeur. Et vu les récents événements de sa vie, personne n’aurait osé lui reprocher son manque d’optimisme. Allongée dans son lit, les yeux fermés, elle se parlait à elle-même, ou plutôt constatait amèrement sa situation : « Demain, jaurai cinquante ans ! Cest tellement vieux ! Et quest-ce que jai accompli ? Jai bien travaillé à lécole. Je me suis mariée jeune. Je nai jamais trompé mon mari. Jai élevé une fille formidable, qui sest aussi mariée tôt. Je travaille depuis dix-huit ans au même endroit. Jenseigne la géographie à des enfants, leur parlant de pays où je ne mettrai jamais les pieds. À moins quun ouragan ne déverse locéan Atlantique et la tour Eiffel devant ma porte. Mais jespère que non, parce que locéan serait souillé en une journée et la tour couverte de graffitis. Jai trois certificats de mérite du maire et des hémorroïdes en pleine crise. La plupart de mes élèves me détestent, moi et ma matière. À quoi bon la géographie ? Pourquoi apprendre tout ça ? Je gaspille leur jeunesse à leur parler dendroits quils ne verront jamais, disent-ils. La prof de géographie, un rouage inutile de léducation, et ils ne se gênent pas pour le dire. Je suis belle, dune beauté particulière dont on ne parle jamais. Quand une femme est belle ainsi, on dit quelle est gentille et bonne maîtresse de maison. Je suis une tomate rose, et si je bronze un peu, rouge. Mes cheveux sont de la couleur dune aile enfin, pas nimporte quelle aile, juste gris. Et mon mari sest gavé de poires. Non, pas au sens figuré, au sens propre. Mon cher époux Pierre, chez sa mère qui vit aussi au bout du monde, mais à lautre extrémité du pays, comme si nous étions sur deux fesses opposées séparées par un abîme sest goinfré de poires vertes directement de larbre et a raté son train. Et quand je dis « raté », cest littéral. Le prochain train ne passe que dans une semaine. Ma fille et son mari sont au Japon, parce que « Maman, tu ne fêtes jamais ton anniversaire de toute façon, et cétait une offre imbattable ». Résultat : je vais célébrer seule. Bref, mon mari est un idiot, ma fille préfère son « coucou de nuit » et ses voyages gratuits à sa mère. Personne ne maime ni ne me respecte. On ne veut de moi que des repas et des bonnes notes.
Avec ces pensées peu réjouissantes, Élodie Dubois se leva, enfila ses pantoufles en fourrure et se dirigea à petits pas vers la cuisine. Derrière elle trottinait un petit chien bien rond, nommé Chanel, offert récemment par sa fille. Le seul Chanel quelle possédait. Tout en faisant chauffer la bouilloire, elle ouvrit son réseau social et tomba sur une publicité : « Aujourdhui seulement ! Webinaire « Plonge en toi et découvre la princesse qui sommeille ». Une première en France ! Animé par le pseudo-docteur Victor Trompeur. Victor vous apprendra à vous aimer et à vous moquer des autres. Mais il ne garantit pas le succès. À la fin, chaque participante accouchera de sa princesse en direct. Plus que trente minutes avant le début ! »
« Voilà ! Cest ma chance ! Ça peut changer ma vie terne et insignifiante, et de toute façon, je nai rien dautre à faire ! » pensa notre héroïne avant de plonger dans le monde merveilleux de lauto-réinvention.
Nous ignorons ce qui sest exactement passé nous navons pas payé pour le webinaire mais à la fin, quand le pseudo-docteur déclara : « Vous méritez de renaître », lexpression dÉlodie Dubois disait clairement quelle avait trouvé une princesse pas si petite que ça en elle et lavait sortie par là où ses hémorroïdes la faisaient souffrir.
Élodie Dubois était métamorphosée.
Bien sûr, pour une transformation complète, il aurait fallu du temps : sculpter son corps, se cultiver, gagner le respect des autres, changer ses habitudes et son entourage. Le pseudo-docteur parlait dun mois ou deux, mais elle navait pas ce luxe. Pour son anniversaire, elle serait une princesse, pas une triste tomate rose.
Et comme on sait, toute méthode peut devenir express avec un peu de volonté. Les vingt-quatre heures suivantes furent un tourbillon infernal. La princesse nouvellement née exigeait tout, tout de suite. En quelques heures, elle avait effacé lancienne Élodie. Elle chercha frénétiquement des photos de beauté et les dernières tendances. Résultat : des cils et des ongles en acrylique, des escarpins, un short en jean marqué Chanel (faux, évidemment), et un débardeur avec linscription « Bad Girl Tonight » orné de lèvres rouges géantes et dune langue bleuâtre peu engageante. « Ça doit être à la mode », se dit Élodie.
Parallèlement, la princesse suivit des micro-formations en ligne : « Maquillage sexy », « Pole dance en une heure », et « Gorge profonde » offert avec le premier. Elle ordonna à Élodie de se faire appeler Lola et de ne pas flancher. Elle lui promit quau réveil, elle serait au lit avec un jeune milliardaire musclé après une nuit de passion. Elle parla aussi de voyages, de shopping et de Chanel pas le chien. Lancienne Élodie essaya de protester, évoquant son amour pour Pierre, sa fille, et le respect dû à une enseignante, mais la princesse éclata dun rire rauque, montrant une gorge très profonde.
Dernier petit cri étouffé, et Élodie Dubois disparut dans son nouvel alter ego.
Ensuite, ce furent les préparatifs pour la soirée. Maquillage aguichant, lutte pour enfiler le short, premiers pas chancelants en talons hauts dans lappartement. Pendant ce temps, Pierre, sa belle-mère et sa fille appelèrent pour la féliciter. Lancienne Élodie les aurait remerciés poliment, mais Lola leur cracha tout ce quelle avait accumulé pendant des années comme le pseudo-docteur lavait conseillé. Elle ne se sentit pas mieux, mais peut-être leffet viendrait plus tard.
À 23h, une splendide Lola, légèrement chancelante, fit son entrée dans un bar local sobrement nommé « Le Bar », prête pour laventure et, surtout, pour la débauche. « Le Bar » capitula après le premier cocktail, un étrange « B52 ».
Cest tout ce dont elle se souvint au réveil. La tête lui faisait mal, ainsi que ses jambes, bizarrement. La gueule de bois rendait lancienne Élodie plus présente que la princesse. Elle ouvrit les yeux, puis les referma aussitôt. Elle hallucinait : devant elle se tenait un ancien élève, un cancre nommé Kevin Martin, en caleçon.
« Mon Dieu, quelle hallucination », murmura-t-elle.
« Bonjour, madame Dubois ! Je ne suis pas une hallucination. Dans le salon, il y a aussi Lucas et Théo qui dorment sur le canapé. On vous a ramenée du bar hier et on est restés au cas où. Vous voulez un bouillon ? »
Élodie gémit et vérifia sous la couverture, terrifiée à lidée davoir commis lirréparable avec ses anciens élèves. Short en place, débardeur, sous-vêtements mais pas de soutien-gorge.
« Désolé, on vous a laissée habillée comme vous étiez. Si vous navez besoin de rien, on va y aller. Mais appelez-nous si besoin, on reviendra tout de suite. »
Soulagée, Élodie comprit quelle navait rien fait de scandaleux. Le téléphone sonna. Numéro inconnu. Elle décrocha dune voix rauque : « Allô ? »
Une voix masculine répondit : « Madame Dubois, bonjour ! Cest Thomas, vous vous souvenez ? Thomas Leroy, votre ancien élève. Vous avez oublié votre passeport et euh votre soutien-gorge dans mon bar hier. Je peux vous les rapporter ce soir ? Là, jai les ouvriers qui arrivent. »
« Bien sûr, Thomas ! Tu es un amour. Tu as acheté un bar, tu fais des travaux Quel bon garçon. »
« Euh pas exactement. Hier, quand vous dansiez sur le comptoir, vous lavez un peu défoncé. Et quand vous avez essayé de faire un numéro de pole dance avec le tuyau darrivée deau, il a cassé. »
À ces mots, la princesse effrayée commença à se réfugier précipitamment là doù le pseudo-docteur lavait extraite. Les hémorroïdes protestèrent, son cœur palpita douloureusement les accouchements à rebours sont tout aussi douloureux.
« Thomas ! Pardonne-moi, mon chéri ! Je te rembourserai tout ! »
« Mais non ! Vous étiez ma prof préférée. Quand je suis arrivé en Italie récemment, jai raconté à tout le groupe ce que vous nous aviez appris. On ma même demandé si jétais guide ! Grâce à vous. Je vais faire installer un comptoir en acier, et vous pourrez danser dessus autant que vous voudrez ! »
Le téléphone sonna de nouveau. Sa fille sexcusait, annonçant quelle attendait un bébé. « Si cest une fille, on lappellera Élodie, comme toi. »
Élodie pleura de joie et demanda à embrasser son gendre.
Puis ce fut Pierre au téléphone, lui disant quil rentrerait ce soir avec un ami routier. « Je taime, ma belle. Demain, je tachèterai un manteau en fourrure une beauté comme toi en mérite un. »
Élodie sanglota, lui répondant que cétait lui, et pas un manteau, qui comptait.
Elle se doucha, but une grande tasse de thé et sassit dans le salon. En caressant Chanel rebaptisé Seine (« Un nom original, et tu sais quelle importance ce fleuve a pour la France ? ») elle réalisa quelle avait une vie merveilleuse. Exactement celle quelle voulait. Un mari aimant, une fille formidable, des élèves adorables. Elle aimait sa vie simple, ses bocaux de confiture, et navait aucune envie dêtre différente.
Quelque part en elle, la princesse se blottit définitivement dans son coin, pour ne plus jamais gâcher la vie dÉlodie Dubois.





