Le fils a chassé son père de la maison sur l’ordre de sa femme… Mais un après-midi d’hiver dans le parc a tout changé.

Le fils chassa son père de la maison sur lordre de sa femme Mais un après-midi dhiver dans le parc changea tout.
Accroupi sur un banc de fer glacial, le vent lui mordant le visage, il serrait autour de ses épaules une cape uséecelle quil portait autrefois avec fierté, quand il était encore maître dœuvre à la mairie.
Il sappelait Lucien Moreau.
Un retraité. Un veuf. Un père dun seul fils. Et jadisil lavait cruun grand-père heureux.
Tout cela seffondra en un instant.

Cela commença le jour où son fils amena Élodie à la maison. Dès quelle franchit le seuil, Lucien sentit un frisson lui traverser lâme. Son sourire était doux, mais ses yeuxfroids, calculateursla trahissaient. Jamais elle ne criait, jamais elle nélevait la voix. À la place, avec une précision silencieuse, elle éliminait de sa vie tout ce qui lui faisait obstacle.

Dabord, ses livres furent relégués au grenier. Puis son fauteuil préféré fut déclaré « inutile ». Même la bouilloire disparut sans un mot. Les suggestions suivirent :
« Papa, tu devrais prendre lair plus souventça te ferait du bien. »
Puis vint la véritable proposition : « Tu serais peut-être mieux en maison de retraite ou chez tante Jeanne, à la campagne. »

Lucien ne protesta pas. Il rassembla simplement les rares affaires qui ne lui avaient pas encore été enlevées et partitsans reproches, sans larmes, sans implorer. La fierté et la douleur voyageaient avec lui, enfermées au plus profond de sa poitrine.

Il erra dans les rues enneigées comme une ombre. Un seul banc de parc lui offrit un lieu de reposcelui où, des années plus tôt, il avait marché main dans la main avec sa femme, puis couru après son fils, encore tout petit. Maintenant, il y restait des heures, le regard perdu dans le blanc immaculé.

Un jour de grand froid, alors que le gel brouillait sa vue et que le chagrin engourdissait ses sens, une voix perça le vent.

Lucien ? Lucien Moreau ?

Il se retourna. Une femme emmitouflée dans un manteau et un foulard se tenait devant lui. Dabord, il ne la reconnut paspuis un souvenir remonta. Marie-Claire Laurent. Son premier amour. Celle quil avait perdue par ambition et travail, avant dépouser Simone.

Elle tenait une thermos et un sac en papier doù séchappait une odeur de viennoiseries fraîches.

Que fais-tu ici ? Tu es gelé

Cette simple questiondouce, bienveillantele réchauffa plus que sa cape. Il prit la thermos et les pains au chocolat sans un mot. Sa voix semblait disparue depuis des années, son cœur trop lourd pour les larmes.

Marie-Claire sassit à ses côtés comme si les décennies navaient jamais passé.

Je viens souvent me promener ici, murmura-t-elle. Et toi pourquoi ici ?

Cest un endroit familier, répondit-il dune voix éteinte. Mon fils y a fait ses premiers pas. Tu te souviens ?

Marie-Claire hocha la tête. Elle sen souvenait.

Et maintenant il esquissa un faible sourire il a grandi, sest marié, installé. Sa femme lui a dit : « Choisismoi ou ton père. » Il a choisi. Je ne lui en veux pas. La jeunesse a ses propres tourments.

Les yeux de Marie-Claire se posèrent sur ses mains rougies et gercéessi familières, pourtant si seules.

Viens chez moi, Lucien, dit-elle soudain. Il y fait chaud. On mangera. Demain, on verra la suite. Je te préparerai une soupe. On parlera. Tu nes pas une pierretu es un homme. Et personne ne devrait être seul.

Il hésita. Puis, doucement :

Et toi pourquoi es-tu seule ?

Son regard séloigna vers lhorizon.

Mon mari est parti il y a longtemps. Mon fils est mort avant de naître. Depuisjuste le travail, la retraite, le chat, le tricot et le silence. Tu es la première personne avec qui je prends le thé depuis dix ans.

Ils restèrent assis dans la neige tombante, leurs chagrins muets flottant entre eux.

Le lendemain matin, Lucien se réveilla non sur un banc, mais dans une petite chambre aux rideaux fleuris. Lair sentait la tarte aux pommes. Dehors, le gel recouvrait les branches, mais à lintérieur, une chaleur inconnue lenveloppaitune paix quil avait oubliée.

Bonjour ! Marie-Claire apparut à la porte, un plateau de crêpes dorées à la main. Depuis combien de temps nas-tu pas mangé un vrai repas fait maison ?

Dix ans, avoua-t-il avec un sourire. Mon fils et sa femme ne faisaient que commander.

Marie-Claire nen demanda pas plus. Elle le nourrit, lui glissa une couverture sur les épaules et alluma la radio pour briser le silence.

Les jours devinrent semaines. Lentement, Lucien revint à la vie. Il répara des chaises, fit les courses, raconta des histoires de son métiercomment il avait sauvé un collègue dune fuite de gaz juste à temps. Marie-Claire écoutait, lui servant des soupes de recettes denfance, raccommodant ses chaussettes, lui tricotant des écharpes. Elle lui offrit ce quil navait plus senti depuis des années : de lattention sans conditions.

Mais un après-midi, tout bascula.

Marie-Claire revint du marché pour trouver une voiture garée devant chez elle. Un homme se tenait près du portailgrand, avec des traits familiers. Le fils de Lucien. Théo.

Excusez-moi est-ce que Lucien Moreau habite ici ?

Le cœur de Marie-Claire se serra.

Et vous êtes ?

Je suis son fils. Je le cherchais. Il est parti, et je ne savais pas Élodie est partie, moi aussi. Jai eu tort. Je ne cherche pas dexcuses. Jai été stupide.

Marie-Claire lobserva, la voix ferme.

Entrez. Mais rappelez-vous : votre père nest pas un meuble. On ne le reprend pas juste parce quon se retrouve seul.

Théo baissa les yeux.

Je comprends.

À lintérieur, Lucien était assis dans son fauteuil, un journal plié sur les genoux. Quand il vit son fils à la porte, il compritcette visite nétait pas un hasard. Une douleur sourde remua dans sa poitrine, faite de souvenirs : des années de froid, de faim, de nuits passées dehors.

« Papa » La voix de Théo se brisa. « Pardonne-moi. »

Le silence sinstalla. Puis Lucien parlalentement, calmement :

« Tu aurais pu le dire plus tôt. Avant le banc. Avant les nuits sous les ponts. Avant tout ça. Mais je te pardonne. »

Une larme coula sur sa jouelourde comme le passé, chaude comme le pardon.

Un mois plus tard, Théo lui demanda de revenir à la maison. Lucien secoua la tête.

« Jai trouvé mon petit coin, dit-il. Il y fait chaud. On y boit du vrai thé, et quelquun y prend soin de moi. Je ne suis plus en colère juste trop fatigué pour recommencer. Pardonner ne signifie pas oublier. »

Deux ans plus tard, Lucien revint sur ce banccette fois avec Marie-Claire à ses côtés. Ils se tenaient la main, jetaient des miettes aux oiseaux, partageaient une thermos de thé. Parfois ils parlaient pendant des heures ; parfois, ils partageaient un silence qui ressemblait à de la complicité.

Un après-midi dhiver, debout au milieu de la rue, Lucien leva les yeux vers le ciel et murmura :

« La vie est étrange. On te chasse de chez toi, et tout semble brisé en toi. Puis quelquun arrivepas par la porte, mais par la chaleur de son cœuret te donne un nouveau foyer. Pas fait de murs, mais damour. »

Marie-Claire lenlaça.

« Alors ça valait la peine quon se retrouve, dit-elle. Même si cétait sur un banc de parc. »

Ils vécurent simplement, sans papiers ni titres, mais la maison respirait la présence dune famille. Les matins commençaient avec le sifflement de la bouilloire, lodeur du pain grillé, et la voix de Marie-Claire fredonnant près de la cuisinière. Leur lien ne tenait pas dans les déclarations, mais dans les petits gestes tendres du quotidien.

Un printemps, Théo revintcette fois avec un garçon denviron huit ans.

« Papa, commença-t-il prudemment. Cest Mathis. Ton petit-fils. Il voulait te connaître. »

Lucien se figea. Le garçon leva timidement les yeux, tenant un dessinune vieille maison, un arbre, et deux silhouettes sur un banc.

« Cest toi et mamie Marie-Claire, expliqua-t-il. Papa ma raconté. Je veux un papi. »

Lucien sagenouilla, prit lenfant dans ses bras, et sentit la chaleur lui revenir au cœur.

À partir de ce jour, Mathis fit partie de leur vie. Ses rires emplirent le jardin, sa curiosité poussa Lucien à construire des balançoires, sculpter des bateaux en bois, et même réparer une vieille radio. Le soir, Lucien lui lisait des contescomme il lavait fait autrefois pour son fils.

Une nuit, Marie-Claire les observa avec un sourire tranquille.

« Lucien, dit-elle doucement, tu vis à nouveau. Pas seulement tu existestu vis. »

Il lui prit la main, la pressa contre sa joue. « Grâce à toi. »

Cet automne-là, Lucien fit un pas quil avait cru impossibleil déposa une demande de mariage. Ils se marièrent en présence de quatre personnesThéo et Mathis parmi eux. Pas de robe, pas de banquet, juste deux âmes qui sétaient trouvées tard dans la vie.

Quand lofficier sourit et plaisanta : « Nest-ce pas un peu tard pour ça ? », Marie-Claire répondit simplement :

« Lamour na pas dâge. Il est là, ou il ne lest pas. Pour nous, il est là. Et nous avons fait le bon choix. »

Les années passèrent. Lucien se mit à écrireremplissant des cahiers de sa vie : son enfance dans une cour daprès-guerre, ses années à la mairie, la perte de Simone, lexil de chez lui, et enfinsa rencontre avec Marie-Claire. Il écrivait pour Mathis, pour quil sache : la vie nest pas toujours juste, mais elle contient toujours de la lumière.

Mathis lut ces pages avec passion. À seize ans, il dit à son grand-père :

« Je veux en faire un livre. Les gens doivent savoir quon ne doit pas abandonner ceux quon aime, ni ignorer la souffrance des autres. Ils doivent apprendre à pardonneret à partir quand il le faut. »

Lucien hocha simplement la tête. Il ne pouvait rêver dun plus bel héritage.

Un jour, Élodie apparut à sa porte. Ses cheveux étaient grisonnants, son visage marqué, son regard vide.

« Je suis désolée, dit-elle. Jai tout perdu. Lhomme pour qui je suis partieil nétait rien. Ma santé est ruinée, mon argent parti À lépoque, je croyais que tu gênais Théo. Maintenant, je voistu étais son roc. »

Lucien lobserva longuement.

« Je ne suis pas en colère, dit-il enfin. Mais je ne te laisserai pas entrer. Cette maison est remplie de bonté, et tu as apporté le froid. Maintenant, tu veux te réchauffer là où tu nas jamais cherché la chaleur. La vie ne fonctionne pas ainsi. Je te souhaite la paixmais pas ici. »

Et il ferma la porte.

Dix ans plus tard, Marie-Claire sen alla en silence. Elle ne se réveilla pas un matin de printemps. La senteur du muguet flottait dans la pièceses fleurs préférées. Lucien resta près delle, lui tenant la main, murmurant des remerciements. Pas de larmes, juste une promesse :

« Attends-moi. Je ne tarderai pas. »

Ses funérailles rassemblèrent voisins, connaissances, même des enfants du square. Tout le monde connaissait Marie-Clairela femme douce qui offrait toujours du thé et des mots réconfortants.

Mathis tint parole. Il publia le livre, lintitulant *Le Banc où tout a changé*. Il le dédia à ses grands-parents. Des milliers de lecteurs écrivirent des lettres de gratitudepour sa vérité, son espoir, et son rappel que lamour et le foyer peuvent se trouver à tout âge.

Lucien vécut encore un peu. Un jour, il retourna au parc et sassit sur ce même banc où tout avait commencé. Il ferma les yeux et vit Marie-Claire, marchant vers lui dans la neige, souriante.

« Il est temps de rentrer, Lucien », dit-elle.

Il sourit, et la rejoignit.

Épilogue
Aujourdhui, une petite plaque repose sur ce banc :

*Ici, tout a changé. Ici, lespoir est né.
Ne passez pas devant les ancienseux aussi ont besoin damour.*

Chaque soir, des petits-enfants sy assoient, tenant la main de leurs grands-parents. Parce que lamour nest pas dans les grands gestesmais dans la promesse simple :

« Je tai trouvé. Tu nes plus seul. Le banc a vu bien des hivers, bien des silences, bien des adieux. Mais désormais, il chuchote une histoire différente celle dun homme qui a perdu tout ce quil croyait être son monde, et qui, un matin de givre, a retrouvé lessentiel. Non dans les murs dune maison, mais dans les mains dune femme, dans les rires dun enfant, dans le poids dun regard qui dit : je te vois. Et chaque fois quun cœur se sent abandonné, quelquun sassoit là, respire, et se souvient : même au plus froid de la vie, une flamme peut renaître.

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Le fils a chassé son père de la maison sur l’ordre de sa femme… Mais un après-midi d’hiver dans le parc a tout changé.
Poussez-vous, on va squatter ici une petite dizaine d’années La belle-mère garda un moment le silence avant de lâcher : — Oh, Jenny, tu sais, Valérie, elle n’a pas froid aux yeux… Quand elle a une idée en tête ! Mais essaie de la comprendre : elle veut tant que Nathalie fasse de bonnes études… — À mes frais ? — Jenny s’arrêta devant le miroir. Son reflet lui renvoyait l’image d’une femme pâle, décoiffée. — Madame Dupuis, arrêtez-les. Qu’ils descendent à la prochaine gare et rentrent chez eux. Je ne les accueillerai pas. Ils n’auront pas mon appart’. — Mais comment veux-tu que je les arrête ? — soupira la belle-mère. — Ils sont déjà en route. Valérie a même fait un prêt pour la fac, ils n’ont pas un sou pour se loger. Elle comptait sur toi pour aider, tu sais. Allez, vire donc tes locataires, ce n’est pas la mer à boire ! C’est la famille tout de même… — La famille ? Je l’ai vue deux fois dans ma vie, ta nièce, Nathalie ! Je devrais jeter mes locataires dehors, priver mes parents de leur soutien, ma fille de ses activités — juste parce que ta sœur en a décidé ainsi ? Le téléphone sonna, Jenny sortit son portable sans même enlever son manteau. C’était un message de Valérie, la sœur de la belle-mère. « Salut Jenny ! On est déjà dans le train. Billets pour 19h40, on arrive demain matin gare de Lyon. Viens nous chercher avec Nathalie. Envoie-nous l’adresse de ton studio, on ne l’a pas notée l’autre jour. Où prend-on les clés ? » Jenny resta sans voix. Elle relut trois fois, espérant une erreur. Quel studio ? Quelle Nathalie ? — Maman, pourquoi tu restes plantée là ? — Ksenia passa la tête dans le couloir. — J’ai faim, tu sais. — J’arrive, ma chérie, — répondit Jenny en caressant la tête de sa fille, le regard toujours fixé sur l’écran. Elle composa le numéro de Valérie. On décrocha sans attendre, avec le bruit de roues sur les rails et de grands éclats de rire en fond. — Allô, Jenny ! — la voix surexcitée de la tante n’avait rien de naturel. — Alors, tu as eu notre petit mot ? On voulait te faire la surprise, pas la peine de cuisiner, on achètera tout ! — Valérie, attendez une seconde, — coupa Jenny. — Je comprends rien ! Vous allez où exactement ? — Où veux-tu qu’on aille ? À Paris ! Nathalie n’a pas eu la bourse, mais c’est pas grave, elle se débrouillera. On a tout prévu, direction ton studio. — Mon… quoi ? — Jenny s’adossa au mur. — Celui que je loue depuis six ans ? Valérie, vous plaisantez ? — Oh ça va ! — le ton de Valérie se fit cassant. — Six ans plus tôt, quand ce studio t’est revenu de ta grand-mère, on en avait parlé à table, tu te souviens ? J’avais dit : « Comme ça, Nathalie aura un pied-à-terre pour ses études ! » Et tu n’as rien dit. On a compté là-dessus. — Je n’ai rien dit parce que ça m’a paru absurde, c’était les funérailles en plus ! — s’exclama Jenny. — Ce n’était pas sérieux. Des gens vivent là, une famille avec enfant. J’ai un contrat, ils payent rubis sur l’ongle. Et cet argent, il fait vivre mes parents retraités et paie les activités de Ksenia… Vous y avez pensé avant d’acheter les billets ? — Mais on est de la famille ! — hurla Valérie. — T’es devenue une vraie Parisienne, hein ? Tu vas vraiment laisser ta cousine sur le trottoir ? Et ton mari, il est au courant que tu mets sa famille dehors ? — Mon mari est en déplacement dans le sud, il capte à peine. C’est mon appartement, Valérie. À MOI, acheté par ma grand-mère pour moi. Igor n’a rien à voir là-dedans. — Ah, voilà ! T’entends, Nathalie ? La femme du frère refuse de nous parler ! On verra ça à l’arrivée. La communication coupa net. Jenny resta interdite. — Ksenia, va à la cuisine, tu peux réchauffer le gratin, — cria-t-elle à sa fille, les mains tremblantes. Elle composa le numéro de la belle-mère. Madame Dupuis répondit au bout d’un moment. — Oui, Jenny, je t’écoute… — Vous saviez que votre sœur débarquait à Paris avec sa fille pour squatter mon appartement ? — Eh bien… Valérie a évoqué la chose… Je pensais que vous étiez d’accord, — bredouilla la belle-mère. — D’accord ?! Je loue cet appart depuis six ans, la moitié du loyer paie les médicaments de mes parents, le reste les loisirs de Ksenia. Et vous leur avez laissé croire que ce serait possible ? — Ne me crie pas dessus ! — intervint la belle-mère, vexée. — Je veux rien avoir à faire là-dedans. Débrouillez-vous. Et surtout, dis rien à Igor, il est déjà assez stressé. Jenny jeta son téléphone sur le canapé. Son mari avait toujours été du genre à éviter les embrouilles familiales, mais s’il s’agissait de SA mère ou de SA tante, il cédait tout. — Tu comprends, c’est une autre mentalité, ils viennent de province, — disait-il toujours. — C’est plus simple de lâcher prise… Elle essaya d’appeler Igor. « Abonné non joignable ». Bien sûr. Aux abonnés absents au bon moment, comme toujours. *** Le fiasco ne se fit pas attendre. Valérie commença à appeler à cinq heures du matin, exigeant que Jenny vienne les chercher immédiatement. — On est fatiguées, on a faim ! Et il fait froid ici, on se les gèle. Tu dors encore ? Bouge-toi ! Dans quinze minutes tu es là ! Jenny, à moitié endormie, ne réalisa pas tout de suite. Mais en comprenant, elle répondit vertement : — Lâchez-moi ! Je ne viendrai pas. Et vous ne mettrez pas les pieds dans mon appart. C’est non, bonne journée. Vous m’avez saoulée. Après dix appels, le numéro de Valérie fut bloqué. La tante appela ensuite avec le numéro de sa fille, qu’il fallut aussi bloquer. La journée entière, Jenny eut droit aux remontrances, cajoleries et menaces de sa belle-mère, qui voulait qu’elle cède. Le soir, ce fut Igor qui rentra d’un coup, sans prévenir. — Jenny, c’est quoi cette histoire ? Ma mère pleure, elle dit que tu as mis Tante Valérie à la rue. Jenny, en l’embrassant, expliqua : — Elles sont arrivées sans prévenir et exigent que je vire mes locataires pour loger Nathalie cinq ans gratis. Elles n’ont même pas cherché d’alternative, elles allaient « chez elles » ! Et de toute façon, elles logent très bien chez ta mère. — C’est maman qui a insisté que je revienne, — soupira Igor. — Et puis Valérie a saturé mon portable… Tu ne veux pas leur rendre service, ne serait-ce que temporairement, le temps qu’elles trouvent un foyer ? Jenny secoua la tête : — Igor, il n’y a pas de foyer étudiant prévu parce qu’elles n’ont même pas fait le dossier ! Valérie était certaine qu’elles avaient déjà l’appart… Le mien ! Tu te rends compte du toupet ? Elles ne cherchaient pas d’autre solution, elles fonçaient droit sur MON studio. — Maman prétend que tu avais dit oui, il y a six ans… — J’ai laissé couler lors des obsèques, Igor. J’écoutais à peine ! — Valérie est furieuse. Elles n’ont pas dormi chez maman, trop loin de la fac. J’ai envoyé dix mille euros, elles se sont déniché un truc… — Et bien tant mieux ! — Jenny soupira de soulagement. — C’est la meilleure nouvelle de la journée. Pas de disputes pour ça. Si elles sont installées, parfait ! Igor baissa la tête : — Elles ont pris une chambre dans une coloc délabrée. Valérie dit qu’il y a des cafards et des voisins… alcoolos. — Eh bien qu’elle s’habitue. À Paris, faut se débrouiller, pas compter sur des cousins inconnus qui ne t’ont même jamais souhaité ton anniversaire ! Jenny partit vers la chambre, Igor la suivit prudemment. — Jenny, tu trouves pas qu’on abuse ? On les laisse un peu tomber là, non ? Et si leur coloc tourne mal ? Tu n’as pas pitié pour ma tante ? Jenny se retourna vivement : — Igor, j’ai ma fille et mes parents à charge. Ce studio, c’est l’héritage de ma grand-mère. Hors de question de tout dilapider parce que quelqu’un, à 600 bornes d’ici, a décidé qu’il en avait plus besoin que moi. Pourquoi je devrais les plaindre ? Igor se tut, Jenny ajouta : — Tu veux manger ? Je chauffe le dîner. Et on clôt le sujet. Si tu veux aider ta tante, fais-le avec ton salaire. Mais le studio reste en location et je ne vire personne. Point. — D’accord… Tu as raison. Et puis, j’imagine que je ne serais pas ravi si tes parents débarquaient à la campagne chez les miens et annonçaient : « Poussez-vous, on va squatter ici une petite dizaine d’années. » Après le repas, alors qu’Igor prenait sa douche, Jenny ouvrit son téléphone pour tomber sur un message de la belle-mère : « Jenny, c’est pas possible de refuser comme ça. Valérie est tombée malade de nervosité. Apporte-leur au moins des provisions ! Beaucoup, pour tenir deux-trois semaines. De la viande, des légumes, des fruits, du chocolat, du café, du thé, des produits d’hygiène, de l’huile. Évite les conserves, Valérie n’aime pas ça. Voilà l’adresse… » Jenny bloqua aussi sa belle-mère. Un peu de temps en liste noire ne leur ferait pas de mal. *** La nuit fut tranquille — pas d’appels. Valérie débarqua à sept heures tapantes, cognant à la porte. Jenny, réveillée en sursaut, ouvrit. La tante la prit à partie dès le seuil : — Tu dors, toi, bien au chaud, hein ? Tu ne veux pas savoir comment on vient de passer la nuit ? C’était une horreur, laisse-moi te dire ! Les cafards tombaient du plafond, il faisait glacé, crasseux, le sol comme de la glace ! À droite, ça beuglait « Le petit vin blanc » toute la nuit, à gauche, c’était la bagarre ! T’as pas honte ? Tu vas vraiment laisser tes proches vivre dans un taudis pareil ? Eh bien, très chère, si tu veux pas virer tes locataires, c’est pas grave ! Nathalie et moi, on s’installe chez toi ! Tu as un grand appartement, trois chambres, tu peux nous en prêter une. La plus grande, de préférence. Après tout, on n’est que deux ! T’inquiète, je ne compte pas m’incruster. Trois-quatre mois, six maximum, ensuite on s’installe ailleurs, quand ma fille sera casée. Jenny resta sans voix. — Oubliez mon adresse. Vraiment, ne gâchons pas plus notre relation. Vous voulez que j’appelle la police ? Je le fais volontiers. Ça ne vous apportera que des ennuis. La tante rougit violemment — Jenny en fut presque effrayée. — Tu… Tu… Pourvu que le ciel te le rende, sale Parisienne ! Que ta fille finisse comme femme de ménage ! Tu verras, le monde est petit et la roue tourne ! Un jour, tu supplieras pour de l’aide. Je ne te pardonnerai jamais ça ! Jenny ferma simplement la porte. Valérie hurla encore dans la cage d’escalier puis s’en alla. *** La dispute avec Valérie fit éclater la famille : Madame Dupuis ne parle plus à Jenny. Igor continue de voir sa mère, de l’aider, il emmène parfois sa fille, mais Madame Dupuis ne vient plus chez eux. Et Jenny s’en réjouit — un souci de moins dans sa vie.