Il n’est jamais trop tard pour tout récupérer

Il n’est jamais trop tard pour tout réparer

L’amour peut parfois nous faire perdre la tête, nous faire tout oublier, jusqu’à notre propre conscience et nos devoirs. C’est ce qui arriva à Mathieu, éperdument amoureux de Chloé, au point d’en négliger ses principes et son devoir filial. Le choix entre le confort et la morale n’est jamais simple.

Mathou, et nous, où allons-nous vivre ? demanda Chloé avec un regard malicieux et tendre.

Chez moi, bien sûr.

Mais tu vis toujours avec ta mère, fit-elle en faisant la moue.

Et alors ? Elle est douce et discrète, ne tinquiète pas, la rassura Mathieu.

Mathieu nétait plus un jeune homme, il avait dépassé la trentaine et ce serait son second mariage. Le premier navait pas tenu, leurs caractères étaient trop opposés. Son ex-femme avait mal calculé, croyant quil gagnait bien sa vie et espérant quil se lance dans les affaires. Mais Mathieu manquait de capital pour démarrer, alors elle était partie. Heureusement, ils navaient pas eu denfant.

Il avait rencontré Chloé dans un café, un soir où il fêtait la naissance du fils de son ami Antoine avec un verre. Ils avaient remarqué cette jeune femme seule, lair triste.

Mademoiselle, pourquoi cette mine sombre ? demanda Mathieu en souriant en sapprochant de sa table. Venez donc nous rejoindre, mon ami a une bonne raison de célébrer : son fils vient de naître, presque quatre kilos !

Sans hésiter, Chloé les rejoignit.

Félicitations, dit-elle en regardant Antoine. Un fils, cest merveilleux, un héritier.

Après le café, Antoine rentra chez lui, tandis que Mathieu raccompagna Chloé jusquà sa résidence universitaire. Elle travaillait dans une usine textile et logeait non loin. Originaire dun petit village, elle avait dix ans de moins que lui. Ce soir-là, il resta chez elle.

Ils se voyaient souvent, sortaient ensemble, et un jour, Chloé lui fit comprendre quil était temps de songer au mariage et aux enfants.

Mathou, tu as plus de trente ans et toujours pas denfant, il faut réparer ça avant quil ne soit trop tard, disait-elle en riant. Elle en avait assez du bruit de la résidence et rêvait dun vrai appartement.

Mathieu, fou amoureux, lui fit sa demande.

Oui, oui, je veux bien ! sexclama-t-elle. Quand est-ce quon va à la mairie ?

Bientôt. En attendant, viens vivre chez moi et maman.

Non, Mathou, je ne veux pas vivre avec ta mère. Tu sais bien ce quon dit des belles-mères et des belles-filles, je ne veux pas commencer ma vie comme ça. Louons plutôt notre propre appartement

Mais, ma chérie, je ne pourrai pas payer un loyer en plus, il ne nous restera presque rien. Bon, on trouvera une autre solution.

Élisabeth, assise à la fenêtre de la cuisine, regardait les premiers flocons tomber doucement. Elle ne se sentait pas bien. À la retraite après des années denseignement en mathématiques, elle aurait aimé continuer, mais sa santé déclinait. Déjà plusieurs fois, les urgences lavaient emmenée.

Ce jour-là, Mathieu rentra avec Chloé. Ils sétaient déjà rencontrés, la jeune femme était venue deux fois, mais elle évitait Élisabeth. Un simple bonjour, puis elle disparaissait dans la chambre de Mathieu, doù résonnait son rire. Elle partait sans un mot ni un regard.

Maman, Chloé et moi avons décidé de nous marier, alors elle va vivre ici Mathieu hésita, puis ajouta : Elle ne veut pas que tu restes avec nous. Jai trouvé une solution : tu iras dans une maison de retraite. Cest bien là-bas, il y a des médecins Tu comprends, maman, on a besoin dintimité.

Dans ce monde, tout peut devenir cruel. On peut reléguer ses parents vieillissants, oublier ceux qui ont tout sacrifié pour nous, qui ont veillé nos nuits et cru en nous. Mathieu ny avait pas songé.

Je comprends, mon fils, murmura sa mère, sentant son cœur se briser.

Elle rassembla ses modestes affaires dans une vieille valise, et son fils lemmena Loin, dans cette maison de retraite à la campagne.

Désormais, la vie dÉlisabeth se résumait à cette petite chambre, où elle passait ses journées près de la fenêtre. Sur la table de nuit, une photo usée de Mathieu, seul vestige de son ancienne existence.

Elle espérait encore, au fond delle, que son fils reviendrait. Veuve à trente-six ans, elle avait élevé seule son Mathou. Sa vie navait eu de sens quà travers lui. Elle avait travaillé jour et nuit pour quil ne manque de rien.

Mon Mathou sanglotait-elle souvent devant la photo.

Le temps passa, mais Mathieu ne vint jamais. Avec Chloé, la vie était festive. Mais moins de six mois plus tard, elle rentrait ivre, traînant dehors jusquà tard.

Chloé, où passes-tu tes soirées ? Un mari devrait pouvoir compter sur sa femme.

On sort entre filles, cest lanniversaire de Sophie, répondait-elle avec désinvolture, sans se soucier de lui.

Je me suis marié pour avoir une épouse, pas une noctambule.

Oh, ne me fais pas la morale, cest trop tard pour ça. Je ne suis plus une enfant. Et puis, tu ne crèves pas de faim, tu sais cuisiner, ricanait-elle avant de sendormir.

Un an plus tard, Mathieu divorça et se souvint de son devoir filial.

Mon Dieu, cest ma punition Jai abandonné ma mère sans même minquiéter delle

Elle se retourna et ne crut pas ses yeux.

Parfois, dans le silence dune vie confortable, la conscience finit par parler. Mathieu lentendit enfin. Un jour, alors quÉlisabeth contemplait le ciel gris depuis son fauteuil, la porte de sa chambre souvrit.

Maman

Elle se retourna, incrédule. Son fils, amaigri, les cernes sombres, se tenait là.

Mathou, quest-ce qui tarrive ? Tu es malade ? demanda-t-elle, oubliant aussitôt sa rancœur.

Maman, pardonne-moi Je naurais jamais dû Jai été un salaud, murmura-t-il, la voix tremblante.

Il tomba à genoux.

Chloé Elle nétait pas la femme que je croyais. Elle voyait dautres hommes, ne pensait quà sortir. Elle a même quitté son travail, parfois elle ne rentrait pas Elle est partie avec un autre. Jai demandé le divorce.

Élisabeth écoutait en silence, caressant ses cheveux.

Maman, je tai abandonnée pour elle Comment ai-je pu ? Il sanglotait, serrant ses épaules frêles.

Ce nest rien, mon fils. Tu es revenu, tu as compris. Cest lessentiel.

Prépare-toi, maman, je te ramène à la maison.

Élisabeth retrouva son appartement, où flottait encore un léger parfum féminin. Ils vécurent de nouveau ensemble. Mathieu fit tout pour se racheter.

Maman, regarde ce que je tai acheté, disait-il en rentrant du travail. Cette couverture te réchauffera. Puis ce fut un pull douillet, un oreiller ergonomique

Mon fils, pourquoi dépenser autant ? murmurait-elle, touchée.

Je veux que tu sois bien. Tu as tout sacrifié pour moi. Heureusement, jai compris à temps. Maintenant, tout ira mieux, affirma-t-il. Jai un meilleur travail, un meilleur salaire. On pourra même acheter un plus grand appartement, avec une chambre rien que pour toi.

Je suis si heureuse pour toi. Merci pour ta tendresse Mais tu dois te remarier, ne vis pas seulement pour moi. Tu as besoin dune famille.

Daccord, maman. Je te présenterai Amélie. On se voit depuis deux mois.

Le lendemain soir, Mathieu rentra avec Amélie, lui tenant la main.

Bonjour, Élisabeth, dit-elle avec douceur, son regard gris plein de chaleur. Jai fait une tarte aux pommes pour vous.

Oh, ma petite, cest trop gentil !

Ce nest rien, sourit Amélie, tandis que Mathieu préparait le thé.

Plus tard, Élisabeth demanda :

Mon fils, Amélie accepte que je vive avec vous ?

Il sagita.

Bien sûr ! Quand je lui ai raconté lhistoire de la maison de retraite, elle ma sermonné. Jai eu si honte, maman. Mais je préférais être honnête.

Pour la première fois, Élisabeth sentit une chaleur dans son cœur. Tous nétaient pas égoïstes. Bientôt, ils partagèrent des tartes aux pommes ou aux cerises, préparées par Amélie. Leurs relations étaient tendres et heureuses.

Si Élisabeth sendormait dans son fauteuil, Amélie la couvrait doucement dune couverture.

Merci, ma fille, murmurait-elle.

Mathieu comprit enfin le vrai bonheur : un foyer, ce ne sont pas les murs, mais ceux qui tattendent malgré tout.

Un soir, à table, Amélie annonça :

Maman, Mathou Nous allons avoir un bébé.

Mon Dieu, jai tant attendu ce moment ! sexclama Élisabeth, les larmes aux yeux.

Mathieu, incrédule, serra Amélie dans ses bras.

Je taime tant

Toi aussi, tu es formidable, riait-elle.

Cette nuit-là, Mathieu ne dormit pas.

Comme cest merveilleux de pouvoir réparer ses erreurs. Tant que maman est là, il est possible de retrouver ce quon a perdu, de redevenir une famille.

Le temps passa. Amélie donna un petit-fils à Élisabeth et un fils à Mathieu. Leurs rires emplirent lappartement. Deux ans plus tard, ils emménagèrent dans un logement plus grand, avec une chambre pour Élisabeth et une pour lenfant.

Le bonheur, parfois, sait revenir.

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