Le téléphone a sonné exactement à sept heures du matin, alors quAmélie venait de se réveiller et sapprêtait à mettre la bouilloire sur le feu. Elle a jeté un regard à lécran et a froncé les sourcils cétait sa petite sœur, Élodie.
« Allô, Élo, quest-ce qui se passe ? Tu sais que je viens juste de me lever. »
« Amélie, viens vite chez maman ! », la voix dÉlodie tremblait dagitation. « Jai pris la décision, jai fait tous les papiers. On vend lappartement de maman et on lemmène dans une bonne maison de retraite. »
Amélie a failli laisser tomber son téléphone.
« Quoi ? Quelle maison de retraite ? De quoi tu parles ? »
« Ne fais pas semblant de ne pas comprendre ! Maman perd la tête. Hier, elle a oublié le gaz allumé, avant-hier la voisine la trouvée dans lescalier elle ne se souvenait plus à quel étage elle habitait. On ne peut plus continuer comme ça ! »
« Élo, attends une seconde. Parlons calmement. Quels papiers as-tu faits ? »
« Une procuration pour la vente de lappartement. Maman a signé elle-même. Je lui ai expliqué que cétait pour son bien. »
Amélie a senti une colère monter en elle.
« Tu es folle ? Comment as-tu pu faire ça sans me consulter ? Maman a deux filles, au cas où tu laurais oublié ! »
« Et toi, où étais-tu tout ce temps ? », a rétorqué Élodie sèchement. « Tu passes une heure par semaine chez maman et tu crois avoir fait ton devoir de fille ? Moi, je viens tous les jours après le travail, je lui fais les courses, je vérifie quelle prend ses médicaments ! »
« Je travaille du matin au soir, tu le sais ! Et je nhabite pas à deux rues, contrairement à toi ! »
« Justement ! Cest pour ça que je prends les décisions pour maman. Si tu veux, viens dire au revoir à lappartement. Demain, lagent immobilier vient pour lévaluer. »
Élodie a raccroché. Amélie est restée au milieu de la cuisine, le téléphone à la main, incapable dy croire. Sa petite sœur, quelle considérait encore récemment comme une enfant gâtée, avait pris seule une décision qui engageait le destin de leur mère, âgée de soixante-quinze ans.
Amélie sest habillée rapidement et sest rendue chez sa mère. En chemin, elle repensait à tout ce quelle avait fait depuis la mort de leur père. En tant que fille aînée, elle avait assumé la charge financière, réglé les problèmes domestiques, accompagné leur mère chez les médecins. Pendant ce temps, Élodie était encore à la fac, profitant de la vie insouciante dune étudiante.
Lappartement de leur mère se trouvait au quatrième étage dun immeuble ancien. Amélie a gravi les marches familières et a sonné à la porte. Cest leur mère qui a ouvert Colette Lefèvre, une femme mince aux yeux noisette et au regard vif.
« Amélie, ma chérie ! », sest-elle exclamée. « Tu es venue tôt. Quelque chose ne va pas ? »
« Maman, il faut quon parle. Cest sérieux. »
Elles sont entrées dans la cuisine. Colette a préparé le thé et sorti des biscuits du placard.
« Maman, raconte-moi ce qui sest passé hier. Quas-tu fait ? »
Colette a réfléchi un instant.
« Je me suis levée, jai pris mon petit-déjeuner. Puis Élodie est venue. On a discuté de quelque chose. Elle ma fait signer des papiers. »
« Quels papiers, maman ? »
« Je ne me souviens plus trop. Elle a dit que cétait important, pour mon bien. Quil fallait signer. »
« Et tu as signé ? »
« Oui, bien sûr. Élodie sy connaît mieux que moi. Elle est dans la finance. »
Amélie a serré les poings. Maman devenait distraite, mais cela ne signifiait pas quelle avait perdu le droit de choisir son avenir.
« Maman, te souviens-tu de ce quÉlodie ta dit ? »
« Quelque chose à propos dune maison de retraite. Elle a dit que jy serais mieux soignée. Mais je ne veux pas partir dici, Amélie. Cest ma maison. »
Des larmes ont brillé dans les yeux de Colette. Amélie la serrée dans ses bras.
« Tu ne partiras nulle part, maman. Je ne le permettrai pas. »
À ce moment-là, la sonnette a retenti. Cétait Élodie une femme dynamique, les cheveux courts et vêtue dun tailleur élégant.
« Ah, tu es déjà là », a-t-elle lancé en apercevant Amélie. « Tant mieux. On peut discuter comme des adultes. »
« Des adultes ? », sest insurgée Amélie. « Tu appelles ça un comportement adulte ? Profiter dune vieille femme vulnérable ? »
« Je nai profité de personne ! Maman a signé en toute conscience. »
« Elle ne comprenait pas ce quelle signait ! »
« Mais je suis là, moi aussi ! », a coupé Colette. « Et cessez de crier dans ma maison ! »
Les sœurs se sont tues. Leur mère élevait rarement la voix, mais quand elle le faisait, tout le monde obéissait.
« Élodie, explique-moi encore une fois ce que jai signé hier. »
Élodie sest assise près delle et lui a pris la main.
« Maman, jai fait une procuration pour vendre lappartement. Et je tai trouvé une jolie maison de retraite. Cest propre, calme, il y a un médecin, une cuisinière qui prépare des repas sains. Tu auras ta chambre, et on pourra te rendre visite. »
« Mais je ne veux pas vendre lappartement », a murmuré Colette. « Cest toute ma vie ici. Cest là que ton père a vécu. »
« Maman, comprends, cest dangereux pour toi de rester seule »
Finalement, après de longues discussions et les conseils de proches, les sœurs ont trouvé un compromis : elles ont engagé une aide à domicile pour veiller sur Colette la journée, tandis quelles viendraient chacune leur tour le soir. Ainsi, tout le monde était satisfait, et la maison pleine de souvenirs restait leur refuge.






