Amélie, viens, je ten supplie
Maman, tu sais bien que je ne viendrai pas !
Amélie, je timplore, il va très mal
Ne me demande pas ça, je ne viendrai pas.
« Je le déteste ! » Amélie lança violemment le téléphone sur le canapé. Elle se dirigea vers le frigo, en ouvrit brutalement la porte et en sortit une bouteille de vin. Elle en versa un verre, hésita un instant avant de le vider dans lévier. Puis, saffaissant sur une chaise de cuisine, elle éclata en sanglots.
Dix ans. Dix ans quelle navait pas mis les pieds dans la maison familiale.
En terminale, Amélie était tombée amoureuse. Ses amies passaient leur temps à faire la fête dans les soirées étudiantes de luniversité voisine. Un soir, cédant à leurs insistances, elle sy était rendue. Cest là quelle lavait rencontré. Il jouait dans un groupe et chantait magnifiquement. Fils dun diplomate, il était courtisé par toutes les filles du lycée. Pourquoi avait-il choisi Amélie ? Elle navait jamais su. Cétait son premier amour. Elle courait à leurs rendez-vous, négligeant ses études, les tâches ménagères, mentant à ses parents pour le voir plus souvent.
Leur histoire fut brève. Elle tomba enceinte. Lui commença à léviter, puis disparut complètement. Sa mère, en revanche, se manifesta pour lui proposer de « régler le problème » avec un bon gynécologue. Elle lui fit comprendre quune fille comme Amélie ne serait jamais la bienvenue dans leur famille.
Amélie avait tardé à annoncer sa grossesse à sa mère. Quand son ventre devint impossible à cacher, elle finit par avouer.
Pute ! Petite traînée ! Tu ne penses quà tamuser, pas à tes études ! hurlait son père. Quelle honte ! Comment veux-tu que jose regarder les gens en face ? Dégage ! Je ne veux plus jamais te voir !
Sa mère pleurait en silence. Elle navait jamais osé sopposer à son mari, un homme autoritaire et brutal qui avait brisé sa volonté au fil des ans.
Sous le flot dinjures, Amélie avait jeté quelques vêtements dans un sac et quitté la maison.
Elle avait dabord erré chez des amis, mais personne ne voulait vraiment lhéberger. Après avoir emprunté de largent, elle partit pour Lyon, où vivait une tante dont sa mère lui avait vaguement parlé. Son père, jaloux et possessif, avait coupé les ponts avec toute la famille, même avec la sœur de sa femme.
Arrivée à Lyon, elle apprit que sa tante avait déménagé après son mariage. Personne ne savait où. Affamée et désemparée, Amélie retourna vers la gare. Des marchandes proposaient des en-cas aux voyageurs. Lune delles vendait des croissants sur une caisse recouverte dun sac plastique. Amélie tenta den voler un, mais se fit prendre. La femme allait la gifler lorsquelle remarqua son ventre rond.
En dévorant le croissant, Amélie lui raconta son histoire. La vieille femme, qui vivait seule, linvita à rester chez elle.
Jusquà laccouchement, Amélie vendit des viennoiseries près de la gare. Elle rêvait déconomiser assez pour rentrer chez elle, espérant encore le pardon de son père.
Mais elle resta dix ans dans cette ville inconnue.
Elle eut une fille. La vieille femme devint sa grand-mère adoptive, soccupant du bébé pendant quAmélie travaillait. Dabord femme de ménage dans une épicerie, elle remplaça une vendeuse malade et fut promue. Travailleuse et fiable, elle gravit les échelons jusquà devenir responsable de rayon. Quand lépicerie ferma, elle trouva un poste dans un hypermarché voisin. Aujourdhui, elle gérait plusieurs départements.
Après la naissance, elle avait appelé sa mère, espérant revenir. Mais celle-ci lui avait dit de ne pas venir : son père lavait rayée de sa vie.
Quand sa bienfaitrice mourut, lui léguant sa maison, Amélie rappela sa mère. Elle avait besoin daide pour sa fille. « Ce serait bien pour elle déchapper à ce tyran », pensait-elle. Mais sa mère refusa encore. Elles perdirent contact.
Et maintenant, ce coup de fil
Dix ans quelle attendait un « Pardon. Reviens » ou simplement « Ma fille, rentre ». Mais maintenant À quoi bon ?
Que voulait-il entendre ? « Pardon, papa, jai eu tort » ?
Avec les années, sa colère sétait atténuée. Mais la douleur restait : lincompréhension, labsence découte, les sacrifices imposés. Elle avait frôlé le désespoir plus dune fois.
Aujourdhui, elle était respectée, écoutée au travail. Sa maison était moderne, confortable. Sa fille étudiait dans un bon lycée. Elle allait épouser lhomme quelle aimait.
« Tout va bien, se disait-elle. Serais-je devenue cette femme forte si mon père ne mavait pas chassée ? Pardonner, tourner la page, pour moi. Pour mon avenir. »
Amélie appela son travail, expliqua la situation et commença à préparer sa valise.







