La vie réserve parfois des tournants si inattendus quils laissent tout le monde sans voix.
Juliette et Maxime sont mariés depuis près de dix ans. Ils saiment, élèvent leurs deux fils. Juliette est enseignante de formation et donnait autrefois des cours dhistoire au collège. Mais après la naissance de leur plus jeune fils, Timothée, elle a dû démissionner. Lenfant ayant des problèmes de santé, sa mère doit rester à ses côtés en permanence.
« Aujourdhui, nous avons rendez-vous à lhôpital avec Timothée », annonce Juliette à son mari ce matin-là, tandis quil prend son petit déjeuner avant de partir travailler. « Cest à onze heures. Tu pourras nous emmener ? »
« Bien sûr, répond Maxime. Jai une réunion avec le patron ce matin, puis je dois me rendre à notre agence. Je tappellerai. »
« Tu pourrais aussi bien prendre le bus avec Timothée, tu nes pas une princesse », lance belle-mère, Nina Andreevna, en pinçant les lèvres dun air mécontent.
Juliette ne répond pas. Maxime hoche la tête, prend les clés de la voiture et sort. Ils vivent dans lappartement de sa mère. Tout irait bien si cette dernière nétait pas une fille de général, habituée à commander. Dans cette famille, on sait que la contredire est une erreur. Juliette la appris à ses dépens lorsque Nina Andreevna la remise à sa place une fois pour toutes.
« Ici, cest moi qui décide », avait-elle déclaré sèchement en voyant Juliette sapprêter à préparer le déjeuner. « Je ne tolérerai pas une autre maîtresse de maison dans ma cuisine. Ai-je été assez claire ? Je ne répéterai pas dix fois. »
Juliette avait compris. Nina Andreevna, veuve depuis longtemps, avait décidé de garder son fils sous son aile. Cest pourquoi ils vivaient tous ensemble chez elle.
On pourrait croire quelle serait heureuse : son fils marié, des petits-enfants, une belle-fille docile et sans histoires. Mais son caractère autoritaire ressortait sans cesse. Son amour allait à son fils et à ses petits-fils, tandis quelle traitait Juliette comme une intruse.
« Ne touche à rien dans lappartement Tu ne sais ni laver, ni cuisiner, tu toccupes mal de mon fils et de mes petits-enfants », lui reprochait-elle, bien que Juliette fît tout son possible pour maintenir la maison impeccable.
Rien ne suffisait à contenter Nina Andreevna. Ses critiques sétaient accentuées lorsque Timothée, né avec des problèmes de santé, avait obligé Juliette à quitter son travail. Bien des fois, celle-ci avait pleuré en secret avant de se confier à son mari.
« Max, je respecte ta mère, mais nous devrions vivre séparément », tentait-elle, sans jamais la critiquer ouvertement.
« Quest-ce quelle ta fait ? La maison est propre, le linge lavé, les repas préparés, les enfants nourris. Tu ne travailles pas, tu pourrais ten occuper toi-même. Au lieu de remercier ma mère, tu râles comme une vieille femme », rétorquait Maxime.
« Max, tu ne comprends pas Je veux moccuper de nos enfants, cuisiner, mais Nina Andreevna »
« Nous navons pas les moyens davoir notre propre logement, coupe-t-il sèchement. Je suis le seul à travailler. »
Chaque discussion se terminait ainsi. Juliette savait que rien ne changerait. Alors, elle se résigna.
« Juliette, descends avec Timothée, je tattends devant limmeuble », lappelle Maxime lorsquelle est prête.
« Nina Andreevna, puis-je faire des courses après lhôpital ? Il nous manque quelques provisions », demande-t-elle poliment.
« Certainement pas. Jachèterai moi-même ce quil faut. Tu ny connais rien », rétorque sa belle-mère en détournant le regard.
« Mon Dieu, si seulement je pouvais lui faire plaisir une seule fois », pense Juliette. « Elle est toujours mécontente, toujours suspicieuse. Quelle vie épuisante Et Max ne veut rien voir ni entendre, il nécoute que sa chère maman. »
Après lhôpital, Juliette et Timothée se promènent dans le parc, font de la balançoire et mangent une glace. Il fait doux, cest un bel automne. Timothée a six ans, il ne va pas à lécole maternelle et entrera en CP lannée prochaine. Juliette est soulagée : le médecin la rassurée.
« Tout va bien, Timothée ira dans une école ordinaire comme les autres enfants. Cest un petit garçon intelligent, sa maladie ne progresse pas. Bravo pour vos soins et votre patience. »
« Merci, docteur. Vos mots valent de lor. »
Ils rentrent heureux, mais Juliette sait que Nina Andreevna ne reconnaîtra jamais ses efforts. Le dernier mot lui appartiendra, et il sera dur. Pourtant, Juliette a appris à endurer.
« Alors, comment sest passé le rendez-vous, mon Timothée ? » demande Nina Andreevna.
« Très bien, mamie ! Le docteur ma dit que jétais intelligent et que maman soccupait très bien de moi », sexclame lenfant joyeusement.
« Bien sûr, il a félicité ta mère Comme si je ny étais pour rien. »
En mars, Nina Andreevna fêtera ses soixante ans. Juliette et Maxime se creusent la tête pour trouver un cadeau qui lui plaira.
« Et si on célébrait son anniversaire au restaurant ? propose Maxime. Comme ça, elle ne sépuisera pas en cuisine. »
« Au restaurant ? Je ne sais pas Quoi quon fasse, elle trouvera à redire », soupire Juliette.
« Cest décidé, tranche Maxime. Mais gardons-le secret jusquà la veille. »
Lidée plaît à Juliette, mais elle sait que sa belle-mère ne sera jamais satisfaite.
« Maman, nous avons décidé de fêter ton anniversaire au restaurant », annonce Maxime la veille. Il voit quelle sapprête à protester. « Mamie, tu es unique pour nous, et soixante ans, ça ne se fête quune fois. »
Étrangement, elle nobjecte rien, bien quelle ne semble pas enchantée. Le simple fait quelle accepte est déjà une petite victoire.
Au restaurant, la famille sinstalle autour dune table. Les enfants sont ravis, Maxime et Juliette détendus. Seule Nina Andreevna affiche une mine désapprobatrice.
« Mon fils, nous finirons ruinés à ce rythme. On aurait pu dîner à la maison, cest bien moins cher. Et toi, Juliette, une vraie épouse aurait dissuadé son mari de gaspiller son argent ainsi. »
Juliette se tait, ne voulant pas gâcher la fête. À une table voisine, un homme âgé les observe avec insistance. Maxime sirrite.
« Quest-ce quil regarde ? Ny prête pas attention », grogne-t-il en lançant un regard noir à Juliette.
« Qui ça ? Où ça ? »
« Tu le vois très bien », rétorque-t-il en lui donnant un coup de pied sous la table.
Soudain, linconnu se lève et sapproche de Nina Andreevna.
« Puis-je vous inviter à danser ? »
Stupéfaction générale. Nina Andreevna lui tend la main avec coquetterie. Sous les yeux de tous, elle sépanouit, souriante et légère. Ils dansent toute la soirée.
« Voici Vadim Romanovitch. Nous étions dans des classes parallèles autrefois, annonce-t-elle. Il est aussi veuf. Je ne lavais pas reconnu, mais lui, si. Quel merveilleux cadeau danniversaire vous mavez offert ! »
Le soir, en rentrant, elle déclare :
« Ne mattendez pas, je rentrerai tard ou peut-être »
Elle esquisse un sourire malicieux et part avec Vadim.
Elle ne revient pas. Le lendemain, on sonne à la porte. Maxime ouvre.
« Bonjour ! sexclame Nina Andreevna, rayonnante, Vadim à ses côtés. Je viens chercher mes affaires. »
Stupeur.
« Eh bien, ne restez pas plantés là ! Je men vais, cest décidé. Nest-ce pas, Vadim ? »
Elle empaquette quelques effets, embrasse tout le monde et sen va. Peu après, elle épouse Vadim.
Juliette et Maxime sont ravis, surtout Juliette.
« Enfin, je suis maîtresse chez moi ! Je cuisine, je nettoie, je fais la lessive. »
« Ma chérie, je ne savais pas que tu cuisinais si bien, sémerveille Maxime. La maison est impeccable. Tu es une merveilleuse maîtresse de maison. »
« Je te lavais bien dit ! »
Nina Andreevna et Vadim leur rendent parfois visite. Elle couvre Juliette de compliments, la qualifiant de « petite fille » ou de « vraie ménagère ». Maxime est fier delle. Et Nina Andreevna, les yeux brillants en regardant Vadim, répète souvent :
« Jai toujours dit quune maison ne devait avoir quune maîtresse. Toi, ma Juliette, tu es parfaite. Mon fils a de la chance de tavoir. »
Juliette et Maxime échangent un regard complice et sourient.







