Le garçon n’a tout simplement pas encore fini de jouer

Oh, ce garçon n’a toujours pas fini de jouer…

Bon, ma chérie, je dois y aller, les copains m’attendent déjà ! Je n’ai vraiment pas le temps ! Allez, à plus !

Après ces mots, ce ne sont pas seulement ses plans pour la soirée qui se sont écroulés. Quelque chose en Aline s’est brisé. Hier, elle avait passé la journée aux fourneaux, et aujourd’hui, elle avait couru joyeusement après une journée épuisante pour recevoir quoi ? Un dîner expédié en vitesse et un baiser coupable sur la joue ?

Comment ça, tu dois y aller ? Théo, aujourd’hui, c’est mon anniversaire ! lui rappela-t-elle.

Théo, en train d’enfiler ses baskets, se redressa, l’air sincèrement surpris. On aurait dit qu’il ne comprenait vraiment pas le problème.

Mais on a déjà passé du temps ensemble, fit-il en désignant les assiettes. On a mangé, bu du vin. Je t’ai offert ce fer à lisser dont tu rêvais. Et puis, c’est mardi. On fêtera ça comme il faut samedi, quand les amis viendront.

Mais je voulais être avec toi, juste nous deux ! Ce soir, maintenant ! protesta Aline, sentant une vague de solitude l’envahir.

Théo soupira et haussa les épaules.

Ma puce, arrête un peu. Je ne vais pas faire la fête, je vais chez les gars. Ils m’attendent, on a une partie prévue.

Ses mots résonnèrent comme une moquerie. Eux, ils lattendaient Et elle, alors ? Aline avait espéré quau moins une soirée dans lannée, ils pourraient être seuls, sans ses « potes ». Mais visiblement, même ça, cétait trop demander.

Va au diable, Théo, cracha-t-elle en se détournant. Mais sache que cétait important pour moi. Très. On dirait quon est juste des colocataires.

Il haussa les épaules avec autant dinsouciance que sil sagissait de choisir un film pour la soirée. Pourtant, Aline ne parlait même pas de son anniversaire. Cétait un cri du cœur. Ces derniers temps, avec Théo, elle navait jamais été aussi seule.

Tout ça avait commencé il y a longtemps. Pour être honnête, Aline avait récolté ce quelle avait semé. Elle avait choisi Théo parce quavec lui, tout était simple et amusant. Mais ce qui était bien pendant les rendez-vous ne létait plus une fois installés ensemble.

Quand ils sétaient rencontrés, il lemmenait dans ses soirées entre potes, dans des bars à jeux. Pas ceux où les cocktails coulent à flots, non, des endroits calmes, entre personnes polies et cultivées.

Aline avait grandi dans une maison où son père buvait sans retenue et sa mère se plaignait du matin au soir. Avec Théo, elle avait découvert un monde différent : paisible, sûr. Elle navait pas vraiment eu denfance, alors elle rattrapait le temps perdu à ses côtés.

Quand il lui avait demandé de lépouser, Aline était au septième ciel. Il semblait être lhomme avec qui fonder une famille. Positif, toujours partant, intelligent. Financièrement, tout allait bien : il avait hérité de sa mère de quoi travailler à mi-temps, en télétravail, sans perdre de temps dans les transports.

Les premières semaines de mariage furent un rêve. Théo lui avait offert une lune de miel magique : voyages en France, la mer, le soleil, de longues discussions la nuit Aline se sentait comme une princesse.

Mais une fois rentrés, le carrosse se transforma en citrouille. Dès le premier soir, Théo était parti, la laissant seule pour défaire les valises et préparer le dîner.

Les gars vont finir par me déclarer disparu, avait-il dit. Je file les voir, on fêtera mon retour, je leur montrerai les photos.

Aline navait presque pas été blessée. Presque. Elle sétait dit : bon, une amitié solide, on peut vivre avec ça. Cest bien, un homme sociable.

Mais depuis, cétait toujours la même chose. Et chaque fois, Aline restait seule, face à son illusion de famille.

Les derniers mois lui revinrent en mémoire.

Chaque jour, Aline rentrait épuisée. Neuf heures de travail, les bouchons, cette course folle pour tout gérer Bien sûr, elle navait plus le temps pour les soirées. Elle ouvrait la porte et le voyait : Théo dans son fauteuil gaming, casque sur les oreilles, riant bruyamment. À côté de lui, une assiette sale et des canettes de soda vides.

Théo, sil te plaît, sors les poubelles, demandait-elle doucement en ramassant la vaisselle.

Tout de suite, ma chérie ! On finit la partie et je men occupe, promettait-il.

« Tout de suite » durait une heure, deux Puis elle finissait par prendre le sac elle-même. Parce que cétait elle qui devait préparer le dîner. Parce que cétait elle que lodeur de la poubelle dérangeait.

Et cétait comme ça pour tout.

Théo se couchait à laube, quand Aline se levait. Parfois, elle lentendait discuter avec ses amis en vocal, passionné.

Ils vivaient côte à côte, mais pas ensemble. Comme frère et sœur. Chacun dans son monde. Et ces mondes ne se croisaient presque jamais.

Bien sûr, Aline avait essayé de lui faire comprendre, mais il ne saisissait pas.

Quest-ce qui te manque ? On a tout, non ? Je suis presque toujours à la maison, avec toi. Je ne peux pas être collé à toi en permanence, sétonnait-il.

Alors quelle ne demandait quun peu dattention, des soirées partagées.

À un moment, Aline na plus tenu et a tout raconté à ses amies. Lise, léternelle optimiste, a tenté de la raisonner :

Réjouis-toi, il ramène de largent et ne fait pas dhistoires. Le mien est parti travailler sur un chantier, je dois moccuper seule des enfants, et je suis contente de le voir une fois par mois. Toi, au moins, tu as tout.

Claire, en revanche, ny allait pas par quatre chemins :

Jai connu ce genre de mariage ! Tu es seule, même avec lui. Tu nes quune cuisinière et une femme de ménage. Et ton garçon na pas fini de jouer, il nest pas prêt pour une famille. Sil y a un enfant, tu ne le verras même pas. Avec ses potes, cest plus marrant quavec un bébé qui pleure.

Ces mots lui étaient restés. Aline avait hésité. Lise avait peut-être raison, Théo était gentil, ne buvait pas, travaillait, assurait. Peut-être fallait-il patienter ?

Mais là, assise seule devant une bouteille de vin et des plats qui refroidissaient, Aline comprit : elle ne voulait pas être Lise. Ne plus se contenter du minimum. Ne plus avoir un homme quelle ne voulait même plus voir.

Sur la table, la viande rôtie aux légumes avait refroidi. Les bols de salade ne serviraient à personne. Elle avait tout préparé elle-même, couru les magasins, quitté le travail plus tôt, rêvant dun petit moment de bonheur.

Et Théo, comme dhabitude, avait enfilé sa veste et était parti. La laissant seule avec son vin, ses larmes et cette pensée : ce serait comme ça toute sa vie. Elle attendrait éternellement quil ait fini de jouer. Toujours seconde. Les fêtes, les enfants, la vieillesse Tout lui passerait sous le nez.

Aline ne supporta plus cette solitude. Pas ce soir-là. Elle appela un taxi et partit chez sa mère. Simone vivait seule depuis cinq ans. Elle accueillit sa fille à bras ouverts, voyant bien ses yeux rougis.

Tant pis, dit-elle après lavoir écoutée. On fêtera ça toutes les deux. On commande des sushis, ou ce que tu veux.

Cette nuit-là, Aline se rappela ce quétait une famille. Pas parfaite, mais au moins présente. Elles restèrent dans la cuisine à parler. Aline bafouillait, sinterrompait, mais sa mère écoutait sans linterrompre. Alors que Théo, depuis longtemps, ne faisait que lignorer.

Elle lignora à son tour quand il commença à appeler tard dans la nuit. Aline éteignit son téléphone. Elle ne répondit que le lendemain matin.

Tétais où toute la nuit ?

Chez maman. Jai fêté mon anniversaire avec ceux à qui je tiens.

Aline Arrête tes caprices. Rentre à la maison. Jai rien fait de mal.

Justement. Tu nas rien fait. Tu nes tout simplement pas là.

Mais on a passé du temps ensemble hier ! Cétait si terrible ?

Ouais. Super. Cinq minutes, et tu es parti retrouver tes potes.

Aline, quoi, je ne te trompe pas ! Ne fais pas une montagne dun rien.

Tu sais je préférerais que tu me trompes. Au moins, je saurais à quoi men tenir. Là Tu as déjà une famille : tes copains. Moi, je ne suis quune option.

Un silence sinstalla. Théo ne savait pas quoi répondre. Ou ne voulait pas.

Théo, commença Aline, je ne voulais pas en arriver là, mais Choisis. Tes amis ou moi.

Tu me donnes un ultimatum, là ? bougonna-t-il. Aline, tu sais que je taime. Mais on ne trahit pas ses amis

Aline soupira et secoua la tête. Tout lui parut soudain clair.

Alors vis avec eux.

Elle raccrocha et alla prendre son petit-déjeuner. Sa mère avait préparé ses crêpes préférées. Dabord, Aline éclata en sanglots, puis elle sentit un poids senvoler de ses épaules. Oui, cétait douloureux, mais maintenant, elle pouvait avancer.

Elle rentra, mais seulement pour ses affaires. Théo ne la regarda même pas faire ses valises. Il coupa juste son micro, sans quitter son écran.

Il resta dans son monde, où les jeux et les amis passaient avant tout. Aline, dans le sien. Un monde où lon construit une vraie relation, sans illusions ni cette sensation dêtre toujours en seconde place. Théo avait choisi léternelle enfance. Leurs chemins se séparaient.

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