**Journal de Pierre 15 octobre**
Tu peux rester si tu prépares pour tout le monde, ricana-t-il.
Encore cette voisine qui se plaint du bruit, grogna Victor en jetant ses clés sur la commode. Elle dit que la musique a joué jusquà minuit hier.
Et cétait faux ? demanda Élodie sans lever les yeux de son magazine. Tes amis hurlaient des chansons jusquà laube.
Et alors ? Cétait samedi. Jai le droit de me détendre chez moi.
Élodie ne répondit pas. Discuter avec lui après sa cuite de la veille était inutile. Il devait avoir la tête comme une pastèque, et son caractère devenait insupportable.
Dailleurs, les gars viennent ce soir, ajouta Victor en se dirigeant vers la salle de bain. On regarde le match.
Combien ? demanda-t-elle, épuisée.
Cinq ou six. Je nai pas compté.
Elle ferma son magazine et regarda lheure : quatorze heures trente. Dans quelques heures, lappartement serait de nouveau en pagaille. Cris, conversations ivres, fumée de cigarettes. Et demain, la vaisselle sale et les cendriers pleins.
Victor, et si on évitait le festin ce soir ? Juste du thé ?
Il sortit de la salle de bain, essuyant son visage avec une serviette.
Tu déconnes ? Un match sans apéro ? Les gars arrivent après le boulot, le ventre vide.
Qui va cuisiner ?
Il la regarda comme si la réponse était évidente.
Qui cuisine toujours ? Cest ton rôle.
Jai passé la matinée à la clinique, puis les courses, le ménage, dit-elle, sentant la colère monter. Je suis crevée.
Repose-toi une heure et à louvrage. Ce nest pas compliqué : saucisson, fromage, des patates à poêler.
Elle se leva et alla dans la cuisine. La vaisselle du déjeuner traînait encore. Elle devrait tout nettoyer avant de préparer le repas pour ses amis.
Et si on commandait ? Une pizza ou des brochettes ?
Avec quoi ? rétorqua-t-il. Largent ne pousse pas sur les arbres. Cuisine, ce sera moins cher et meilleur.
Elle commença à laver la vaisselle, frottant chaque assiette avec force. Vingt-trois ans de mariage, et jamais il ne lui avait demandé si elle voulait se reposer ou voir des amis.
Autrefois, Victor lui semblait solide. Travailleur, sobre. Il promettait de la protéger. Les premières années furent ainsi : lui sur les chantiers, elle à la bibliothèque. Une vie modeste, mais heureuse.
Puis il devint chef déquipe. Salaire accru, nouvelles fréquentations, nouvelles habitudes. Dabord des retards, puis des collègues à la maison. De plus en plus souvent.
Élo, où est la vodka ? cria-t-il depuis le salon.
Dans le buffet, en haut.
Il ny en a quune bouteille. Cest léger.
Va en acheter.
Pas le temps. Fais-le toi-même, puisque tu ten occupes.
Elle soupira. Encore une course, encore largent du ménage dépensé pour ses amis.
Et si on se passait dalcool ? Juste quelques bières ?
Tu rigoles ? sindigna-t-il. Un match décisif, les gars se sont libérés. Je vais pas les nourrir à la bière !
Il posa les mains sur ses épaules.
Pourquoi cette tête ? Une soirée, cest rien. Tu te reposeras demain.
Chaque week-end, cest « une soirée ». Match, anniversaire, ou rien.
On bosse dur, on a besoin de décompresser. Tu comprends ?
Et moi, je ne travaille pas ?
Il recula.
La bibliothèque, cest du travail ? Ranger des livres, parler à des gens polis ? Moi, cest chantier, collègues bourrus.
Elle sentit un frisson. Il méprisait toujours son métier.
Donc, pour toi, mon travail, cest des vacances ?
Ouais. Silence, ambiance calme. Moi, chui, casque et ouvriers râleurs.
Elle se tut. Discuter était vain. Il ne comprendrait jamais la charge des usagers, des ateliers pour enfants.
Bien, dit-elle enfin. Ils viennent à quelle heure ?
Le match est à dix-huit heures. Vers dix-sept heures trente.
Elle regarda lhorloge. Quinze heures. Juste assez pour préparer.
Donne-moi de largent pour les courses. Et fais une liste.
Il sortit un billet froissé de cinquante euros de sa poche.
Ça suffira ?
Pour six ? Difficile.
Ajoute ce quil y a dans le congélo, alors.
Elle prit largent et shabilla. La viande congelée était pour la semaine. Demain, il faudrait encore cuisiner.
Le supermarché était à dix minutes. Elle marcha lentement, songeant à sa vie. Quand était-elle devenue la bonne chez elle ?
Au retour, Victor, avachi devant la télé, demanda :
Tas acheté quoi ?
Silencieuse, elle déballa les courses. Saucisson, fromage, légumes pour la salade. Pas assez pour les chips ou les noix.
Il hocha la tête, satisfait.
Rapide. Et le plat chaud ?
Quoi ?
Des steaks, des côtes. Les gars auront faim.
Elle regarda lheure. Seize heures trente. Juste le temps.
Daccord. Mais aide-moi à mettre la table.
Pas le temps. Je dois me doucher.
Elle prépara les steaks, pressée. À dix-sept heures trente, les invités arrivèrent.
Bienvenue ! sexclama Victor.
Ils sinstallèrent, burent du vin. Elle servit, invisible.
Madame Élodie, ne vous joignez pas à nous ? demanda Julien, le plus poli.
Merci, jai encore à faire.
Reste, dit Victor. Tu as cuisiné, après tout.
Un autre ricana :
Tu peux rester si tu prépares pour tout le monde.
Victor sortit fumer, indifférent. Les hommes baissèrent les yeux. Julien rougit.
Victor, sérieusement ?
Mais il était déjà sur le balcon.
Elle retourna à la cuisine, les mains tremblantes. Vingt-trois ans, et il lhumiliait devant ses amis.
Julien vint lui parler :
Excusez-le. Il parle sans réfléchir.
Je suis habituée.
Le match finit dans les cris. Ils burent, mangèrent, rirent. Elle, étrangère chez elle.
À minuit, ils partirent. Julien lui glissa :
Prenez soin de vous.
Victor, ivre, ronflait dans le canapé. Elle éteignit la télé, le couvrit.
Demain, six heures. Cours pour retraités à la bibliothèque. Puis dîner, ménage. Toujours pareil.
Au lit, elle pensa aux femmes respectées. Celles qui navaient pas à mériter leur place.
Victor ronflait. Elle compta les heures jusquau réveil, rêvant du jour où elle aurait le courage de tout lui dire.
**Leçon du jour :** Le mépris sinstalle lentement, comme la rouille. Et un jour, il est trop tard pour réparer.







