Je ne vous sers plus désormais !

Je ne vous sers plus !
Je ne suis plus votre servante !
Bonjour, ma chérie ! Jai une énorme surprise pour toi ! Prépare ce soir ton plat signature !
Quest-ce qui se passe ? demanda Élodie, linquiétude dans la voix.
Tout va bien ! Je texpliquerai ce soir !
La communication sarrêta net, et la femme regarda par la fenêtre, sceptique. Cétait un octobre glacial. Lappel de son mari ne légaya pas. En vingt-cinq ans de mariage, il navait jamais fait de surprises, surtout pas des grandes.
La sonnette retentit juste au moment où elle sortait du four son fameux rôti avec sa sauce secrète.
Bonsoir, madame ! Ça sent délicieux ! sexclama Théo en posant bruyamment une bouteille sur la table. Mets la table ! Le chasseur est rentré !
Pourquoi es-tu si excité ? Ah, le chasseur ? dit-elle en le dévisageant.
Je vais me laver les mains et me changer.
En versant le vin dans les verres, Théo prit un ton solennel :
Je lève ce verre au meilleur mari et père du monde ! Et aussi à nous et à deux semaines de vacances fantastiques dans le meilleur hôtel trois étoiles au bord de locéan.
Un instant, Élodie eut un élan de joie, mais son mari poursuivit :
Tu savais que Mathis sait plonger avec un tuba ?
Quoi ? fit la femme, déconcertée.
Mais enfin, maman ! Mathis, le mari de notre chère Juliette !
Et quest-ce que Mathis et Juliette viennent faire là-dedans ?
Comment ça, Élodie ? Tu restes trop enfermée ? Nous partons tous ensemble, une grande famille !
Élodie reposa son verre sans y avoir touché. Elle regarda son mari, épuisée.
Qui a payé le voyage ?
Moi, bien sûr ! clama Théo en se frappant la poitrine.
Tu mas promis un paradis tropical pendant vingt-cinq ans, et maintenant tu veux quon parte avec notre fille et son mari ? Je les vois déjà tous les jours ! Ils ne cuisinent même pas, car ici, ils trouvent toujours à manger ! Tu leur achètes même leurs courses, et tu paies leur loyer, parce quils ne comprennent pas les « affaires dadultes ».
Mais Juliette commença Théo.
Juliette quoi ? Jai accouché à dix-huit ans ! Je me suis dit que plus tard, je vivrais ! Et maintenant ? Jai quarante-cinq ans. Je nai rien vu, je ne suis jamais partie. Je travaille à la maison. Je ne quitte pas la cuisine ni lévier.
Les larmes lui montèrent aux yeux. La douleur lui noua la gorge.
Élodie aimait sa fille, mais restait indifférente envers son gendre. Elle estimait que les adultes devaient se débrouiller seuls. À dix-huit ans, enceinte et mariée, personne ne lavait aidée. Son mari, employé dans un institut de recherche, ne lui apportait que peu de soutien. Devenue comptable, elle gérait encore plusieurs entreprises aujourdhui. Parfois, le poids du foyer reposait entièrement sur ses épaules.
Élodie ! tonna son mari. Pourquoi ces pleurnicheries ? Nous passons déjà beaucoup de temps ensemble, et les enfants cherchent encore leur voie. Ils ont besoin daide.
Tu nas jamais pensé à moi ?
Bien sûr ! Tu pars aussi ! Où est le problème ?
Le problème, cest peut-être moi murmura-t-elle avant de quitter la pièce.
Le lendemain, Juliette vint la voir.
Salut, maman ! Je ne viens pas les mains vides, dit-elle en agitant une boîte de pizza surgelée.
Bonjour. Le micro-ondes est là, répondit Élodie en sasseyant devant son ordinateur.
Maman, quest-ce qui ne va pas ? Mathis arrive bientôt, je pensais que tu ferais une soupe pour accompagner.
La cuisine est là, répéta-t-elle sans la regarder.
Pourquoi tu fais la tête ? Papa dit que tu nas pas apprécié son cadeau.
Pour me comprendre, il faudrait être à ma place, répondit Élodie, bas.
Quest-ce que tu marmonnes ? Je viens te voir, et tu fais comme si jétais transparente ! Je pensais quon pourrait choisir des affaires pour les vacances et faire du shopping. Cest pour ça que jai demandé à Mathis de venir nous aider à porter les courses !
Élodie ny tint plus et se leva.
Écoute, Juliette, si tu ne le vois pas, je travaille. Depuis vingt-sept ans, je travaille pour vous ! Pour que ton père puisse se prélasser sans perspectives ni salaire décent. Pour que ma fille mutilise comme cuisinière et carte bancaire.
Elle inspira pour continuer, mais on sonna à la porte. Mathis était arrivé. La trentaine, moustache épaisse, barbe et trottinette électrique toujours à la main.
Bonjour, tante Élodie ! Je vous ai apporté un cadeau ! De la part de toute léquipe. Théo a contribué aussi !
Il sortit de son sac un blender.
Désolé pour lemballage, il ne rentrait pas dans mon sac. Mais tous les accessoires sont là.
Nest-ce pas génial, maman ? Tu aimes cuisiner, cest le cadeau parfait pour une maîtresse de maison !
Élodie sourit, désillusionnée, et partit dans sa chambre.
Quest-ce qui lui prend ? entendit-elle Mathis grogner.
Je ne sais pas. Papa a dû faire une bêtise. On sen va.
Et alors

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Je ne vous sers plus désormais !
— Monsieur Martin, vous avez encore manqué le départ ! — la voix du chauffeur de bus, François, est bonhomme, mais teintée d’un léger reproche. — C’est la troisième fois cette semaine que vous courez après le bus comme un dératé. Le retraité, dans sa veste froissée, s’appuie contre la barre, essoufflé. Ses cheveux blancs sont ébouriffés, ses lunettes glissent sur le bout de son nez. — Excusez-moi, François… — souffle l’aîné, en tirant quelques billets froissés de sa poche. — Ma montre doit retarder, ou bien je deviens distrait… François Morel a la quarantaine bien entamée, la peau hâlée par vingt ans de conduite sur le même trajet en banlieue parisienne. Il connaît la plupart des passagers, mais ce Monsieur Martin lui est resté en mémoire : toujours poli, discret, voyageant à la même heure chaque jour. — Allez, montez, ne vous en faites pas. On va où, aujourd’hui ? — Au cimetière, comme d’habitude. Le bus démarre. Monsieur Martin prend sa place habituelle — troisième rang côté fenêtre, un vieux sac cabas usé à la main. Peu de voyageurs : un matin de semaine. Quelques étudiantes papotent, un homme en costume est plongé dans son téléphone. Banale matinée. — Dites-moi, Monsieur Martin, — François jette un œil dans le rétro — vous y allez tous les jours ? Ça ne vous fatigue pas ? — On fait ce qu’on doit… — murmure le retraité, regard perdu dehors. — Ma femme est là-bas, depuis un an et demi. Je lui ai promis de venir chaque jour. Le cœur de François se serre. Lui aussi est marié, il adore sa femme. Dur d’imaginer… — C’est loin, de chez vous ? — Non, en bus, une demi-heure. À pied, ce serait le double — j’ai plus mes jambes d’antan. Et la retraite suffit juste pour le ticket. Les semaines passent. Monsieur Martin est un pilier du trajet du matin. François s’y est attaché, il l’attend même. Parfois, le vieil homme est en retard — François traîne exprès un peu à l’arrêt. — Faut pas m’attendre, — proteste un jour Monsieur Martin, ayant compris qu’on l’attendait. — Les horaires sont les horaires. — Bah, pour deux minutes, on n’est pas à cheval, — sourit François. Un matin, pas de Monsieur Martin. François patiente, mais personne ne vient. Ni le lendemain, ni le surlendemain. — Dis donc, Tamara, — glisse-t-il à la contrôleuse — t’as vu le petit monsieur qui allait toujours au cimetière ? On le voit plus… — Aucune idée, peut-être malade, ou bien de la famille venue… — hausse-t-elle les épaules. Mais François s’inquiète. Il s’est habitué à ce passager discret, à ses « merci » polis, à son sourire triste. La semaine passe, rien. À la pause déjeuner, François prend sur lui : direction le terminus, près du cimetière. — Excusez-moi, — demande-t-il à la gardienne, — je cherche un monsieur âgé, cheveux blancs, souvent en cabas, Monsieur Martin… Il venait tous les jours. — Ah, ce monsieur ! Bien sûr que je le connais. Il passait chaque jour, pour sa femme. — Mais il ne vient plus ? — Non, plus depuis une semaine. — Malade ? — Je ne saurais dire… Il m’avait dit habiter pas loin, rue des Jardins, numéro quinze. Vous êtes de la famille ? — Chauffeur du bus, il montait toujours avec moi… Rue des Jardins, 15. Un vieil immeuble, le crépi usé. François monte et sonne à la première porte. Un homme d’une cinquantaine d’années ouvre, l’air fermé. — Oui ? — Je cherche Monsieur Martin, passager de mon bus… — Ah, le monsieur du douze. Il est à l’hôpital, un AVC la semaine dernière. Le cœur de François vacille. — Quel hôpital ? — La Pitié-Salpêtrière. C’était sérieux, mais il va mieux paraît-il. Le soir même, François va à l’hôpital. Il trouve le service, demande au personnel. — Monsieur Martin ? Il est chez nous. Vous êtes de la famille ? — Un ami… chauffeur de bus, en fait. — Chambre six. Il est encore faible, ménagez-le. Monsieur Martin est alité, pâle, regardant la fenêtre. Il reconnaît François, les yeux s’écarquillent. — François ? Comment avez-vous su… ? — Je me suis inquiété… — François sourit, dépose un sachet de fruits. — Vous ne veniez plus, je me suis renseigné. — Vous êtes venu pour moi ?… — une larme brille. — Mais… qui suis-je pour qu’on s’inquiète ? — Mais voyons ! Je compte sur vous chaque matin. Je m’y suis attaché. Monsieur Martin se tait, contemple le plafond. — Ça fait déjà dix jours… Je n’ai pas pu aller voir ma femme. Une première en un an et demi. J’ai failli à ma promesse… — Allons, votre épouse comprendra. La santé d’abord. — Je lui racontais toujours ma journée… Là, je suis cloué ici, elle est seule… François sent le désarroi du vieil homme, la décision vient d’elle-même. — Si vous voulez, j’irai pour vous. Je lui dirai que vous êtes hospitalisé, que vous guérissez… La méfiance et l’espoir se lisent dans le regard de Monsieur Martin. — Vous feriez ça… pour moi ? — Mais bien sûr ! Vous n’êtes plus un inconnu. Ça fait un an et demi qu’on se voit tous les jours, vous êtes de la famille, presque. Le lendemain, en repos, François va au cimetière. Il trouve la tombe, sur la stèle une photographie au regard doux. « Anne Martin, 1952-2024 ». Un peu gauche, il parle : — Bonjour, Madame Martin. Je suis François, chauffeur du bus que prend votre mari chaque jour pour venir vous voir. Il est à l’hôpital, mais il se remet. Il m’a chargé de vous dire qu’il vous aime et qu’il viendra dès que possible… Il dit aussi combien Monsieur Martin est fidèle, combien il tient à elle, et, bien qu’il se sente maladroit, il sait au fond de lui qu’il fait ce qu’il faut. À l’hôpital, il trouve Monsieur Martin prenant le thé, déjà plus vif. — Je suis passé, — dit simplement François. — J’ai tout transmis. — Et… comment c’est là-bas ? — la voix tremble. — Tout est en ordre. Quelqu’un a déposé des fleurs, sûrement des voisins. Tout est propre. Elle vous attend. Monsieur Martin ferme les yeux, deux larmes perlent. — Merci, mon garçon. Merci… Deux semaines plus tard, Monsieur Martin rentre chez lui. François vient le chercher à la sortie de l’hôpital, le raccompagne. — On se retrouve demain matin ? — demande-t-il en déposant le vieil homme. — Bien sûr, à huit heures, comme d’habitude. Et, effectivement, le lendemain, Monsieur Martin est à son poste. Mais désormais, quelque chose a changé entre eux. Plus seulement chauffeur et passager : un vrai lien. — Vous savez, Monsieur Martin, — lui dit François un jour, — si vous voulez, le week-end, je peux vous emmener en voiture. Ce ne sera pas professionnel — juste pour vous rendre service. Ma femme sera d’accord. — Oh, je ne veux pas abuser… — C’est normal. On s’est attaché à vous. Ma femme m’a dit : « Avec un homme si bien, il faut donner un coup de main. » Ainsi, les weekends, François emmène Monsieur Martin au cimetière en voiture. Parfois, il vient avec sa femme — ils font connaissance, deviennent amis. Un soir, François dit à sa femme : — Au début, je pensais que c’était juste un travail. Un horaire, un trajet, des passagers… Mais en fait, chaque personne dans le bus, c’est toute une histoire, toute une vie. — Tu as raison, — acquiesce-t-elle. — Tu as bien fait de ne pas rester indifférent. Un jour, Monsieur Martin leur confie : — Après le décès d’Anne, je croyais que tout était fini. À quoi pouvais-je encore servir ? Mais… il y a des gens pour qui je compte, finalement. Et ça, ça veut tout dire. *** Et vous, avez-vous déjà été témoin de gestes de grandeur chez des gens simples ?