**Journal de Paul 15 octobre**
Écoute, Alice ! Tu nas plus ni mère ni père. Et tu nas plus de maison non plus, répondit la mère.
La nuit était avancée lorsque le téléphone brisa le silence. Pauline le saisit et reconnut la voix de sa fille.
Maman, cest Alice. Jai un problème Mon mari ma mise à la porte. Demain matin, je viendrai avec papa pour vivre chez vous.
Écoute, Alice, tu nas plus ni mère ni père, et plus de maison familiale non plus.
Quoi ? hurla-t-elle, comme si elle ne comprenait pas. Quest-ce que tu veux dire ? Comment ça, pas de maison ? Je suis ta fille, ton unique enfant ! Jai le droit de vivre dans cet appartement !
Cest comme ça, ma chérie, répondit Pauline dune voix calme. Tu nas plus dappartement. Nous lavons légué à Luminette. Elle en est désormais la propriétaire, et ton père et moi ne voulons plus te connaître. Tu nes plus notre fille.
La conversation téléphonique séternisa en reproches et en exigences.
Ne rappelle plus jamais ! Tu as tout perdu ! clama Pauline avant de raccrocher. Elle estimait avoir le droit moral de lui dire cela après ce quAlice avait fait.
Debout près de la fenêtre, Pauline se souvint malgré elle quune autre histoire avait commencé par un appel téléphonique.
Un appel fatal avait déchiré le silence dun matin très tôt. Pauline sétait précipitée vers le combiné.
Oui, jécoute !
Un sanglot étouffé lui parvint.
Allô, qui est à lappareil ?
Cest Christine.
Christine, quest-ce qui se passe ? Pourquoi mappelles-tu à cette heure ?
Je sais. Aujourdhui, on mhospitalise pour une opération. Je suis terrifiée pour Lucienne. Je ten supplie, ne labandonne pas, elle est encore si jeune. Ne la mets pas à lorphelinat.
Ma sœur avait toujours été imprévisible, fantasque, mais cette fois, elle dépassait tout. Ou alors, était-ce sérieux ?
Les mains moites, Pauline sentit langoisse monter sans comprendre encore.
Christine, pourquoi nen as-tu jamais parlé avant ? Pourquoi maintenant ? Quas-tu ? Dans quel hôpital es-tu ?
Christine, minée par une maladie quelle avait négligée, avait maigri, changé. Les médecins étaient formels : une opération urgente simposait. Elle avait hésité à en parler à sa sœur, qui lavait toujours soutenue financièrement et moralement, jouant presque le rôle dune mère. Et maintenant, elle lui confiait aussi sa fille.
Pauline, les médecins ne promettent rien. Ils parlent de miracle. Je ten supplie, prends soin de Lucienne.
Une heure plus tard, Pauline et son mari arrivaient à la clinique. Lopération navait pas encore commencé, mais on leur refusa de voir Christine. Dans un coin du couloir, une petite Lucienne tremblait. Pauline la serra dans ses bras.
Maman va sen sortir ? sanglota lenfant.
Oui, ma chérie. Elle va sendormir, ne rien sentir, et quand elle se réveillera, tu la retrouveras souriante et en bonne santé.
Quatre heures plus tard, le chirurgien annonça la tragédie : Christine navait pas survécu.
Pauline ramena sa nièce à la maison. Elle la conduisit dans la chambre dAlice pour lui annoncer que Lucienne navait plus de mère, et quAlice navait plus de tante. Elles vivraient ensemble. Alice lança un regard noir mais se tut.
Une semaine plus tard, les affaires de Lucienne se retrouvèrent devant la porte. Alice refusait catégoriquement de partager sa chambre.
Maman, cest mon espace ! Pourquoi devrais-je lui céder mon armoire et ma place ?
Pour éviter les disputes, Pauline et son mari donnèrent leur chambre à Lucienne et sinstallèrent au salon. Lucienne devint encore plus renfermée : elle ne connaissait pas son père, Christine navait jamais révélé son nom. Désormais, sa vie dépendait entièrement de Pauline et de son mari, qui sefforçaient de partager leur attention entre leur fille et leur nièce.
Les années passèrent. Alice obtint son diplôme et épousa un homme aisé, plus âgé. Elle quitta la maison sans regret. Un mois plus tard, elle annonça son mariage.
Maman, je ne veux pas voir ta nièce à mon mariage.
Ma fille, cest trop cruel. Elle est presque ta sœur maintenant. Si nous ne linvitons pas, ce sera une offense.
Je ne veux pas delle là-bas ! hurla Alice. Je tai prévenue !
Dans ce cas, ton père et moi nirons pas non plus.
Parfait ! Je men passe ! rétorqua-t-elle sèchement.
Pauline pleura, mais, se ressaisissant, décida de partir en vacances en Provence.
Et le mariage dAlice ? sétonna son mari.
Nous ny sommes pas les bienvenus. Lucienne, aide-moi à choisir un hôtel, tu ty connais mieux.
Nous partons vraiment en vacances ? demanda la nièce.
Oui, ma chérie. Nous le méritons.
Oh, cest merveilleux ! sexclama-t-elle.
Le temps fila. Lucienne obtint son bac, intégra luniversité, brillante comme sa mère. Le jour de ses 18 ans, le mari de Pauline fut pris dun malaise. On lhospitalisa durgence.
Les médecins expliquèrent : seul un médicament coûteux pouvait le sauver. Désespérée, Pauline appela Alice, sachant que son mari était fortuné.
Alice, ma chérie, ton père est mourant. Il nous faut un traitement rare, à un prix exorbitant. Peux-tu nous prêter largent ?
Un long silence suivit.
Daccord, je vais en parler à mon mari et je te rappelle.
Le temps passa. Enfin, le téléphone sonna.
Maman, voilà la situation : mon chéri me promet une voiture depuis longtemps, et cest maintenant ou jamais. Soit il machète la voiture, soit nous te donnons largent.
Ma fille, la voiture peut attendre ! Ton père a besoin de ce traitement, sans quoi il mourra !
Et comment allez-vous rembourser ? Vous mettrez des années. Moi, je naurai jamais une telle occasion.
Entends-tu ce que tu dis ? Cest la vie de ton père !
Faites un prêt. Je ne peux rien pour vous.
Pauline faillit sévanouir. Lucienne la prit dans ses bras.
Tante, vendons lappartement de maman. Je ne peux plus y vivre, cest trop dur. Largent sauvera oncle.
Ma chérie, nous nen avons pas le droit. Cest ton héritage.
La seule chose qui compte, cest sa vie ! sécria Lucienne.
Émue, Pauline accepta. Lappartement fut vendu, et largent suffit pour le traitement. Le médicament arriva à temps et sauva son mari.
En signe de gratitude, le couple légua leur appartement à Lucienne. Ils vécurent tous ensemble, heureux.
Puis un jour, le téléphone sonna de nouveau. Cétait Alice. Son mari lavait quittée pour une autre. Elle suppliait de revenir.
Nous navons quune fille : cest Lucienne, répondit fermement Pauline.
Plus tard, Lucienne épousa Alexis, un agriculteur prospère, dans une grande maison à la campagne. Ils proposèrent à ses parents adoptifs de vivre avec eux, mais Pauline et son mari ne vinrent quen visite. Une chambre douillette les y attendait toujours. Alexis et son beau-p






