– C’est de votre faute si je n’ai pas de famille ! – cria ma nièce en s’appropriant l’appartement

Cest de votre faute si je nai pas de famille ! cria la nièce en reprenant les clés de lappartement.

Tante Nadège, avez-vous déjà regretté de ne pas avoir eu denfants ? demanda soudain Élodie, posant sa tasse de thé à moitié vide.

Nadège tressaillit. Sa nièce était venue lui rendre visite après des mois dabsence, et elles avaient parlé tranquillement du travail, de la pluie parisienne qui tambourinait contre les vitres Et voilà quelle lançait cette question.

Pourquoi ces pensées étranges, ma chérie ? répondit prudemment la vieille femme en ajustant la nappe en dentelle. La vie suit son cours. Pas toutes les femmes sont faites pour être mères.

Mais ça doit être triste, non ? De vivre seule Les yeux dÉlodie scrutaient chaque ride du visage de sa tante, comme si elle y cherchait une réponse.

Nadège eut un rire maladroit. Dehors, laverse doctobre rendait lintérieur encore plus doux, avec ses meubles en bois ciré et ses bibelots bien rangés. Elle tenait toujours à ce que tout fût impeccable, surtout quand Élodie venait. La dernière parente qui lui restait.

Pourquoi cette question ? Tout va bien avec Julien ? Nadège essaya de détourner la conversation. Ils sortaient ensemble depuis trois ans, et elle espérait secrètement un mariage.

Julien et moi, cest fini, lâcha Élodie en se tournant vers la fenêtre. Depuis un mois.

Mon Dieu, ma petite ! Pourquoi ne mas-tu rien dit ? Jaurais

Quest-ce que vous auriez fait ? fit-elle en pivotant brusquement. Vous mauriez plainte ? Consolée ? Auriez-vous dit que le bon poisson finirait par mordre à lhameçon ?

Sa voix était chargée dune colère que Nadège ne lui connaissait pas. Élodie avait toujours été une enfant silencieuse, une étudiante sérieuse, et maintenant une comptable accomplie dans une grande entreprise. Une fierté.

Élodie, quest-ce qui tarrive ? Tu nes pas toi-même aujourdhui.

Pas moi-même ? Elle se leva, fit quelques pas nerveux. Et comment devrais-je être ? Toujours souriante, à prétendre que tout est merveilleux ? À faire comme si, à trente-deux ans, ma vie sentimentale nétait quun désert ?

Nadège la suivit des yeux tandis quelle sapprochait de la commode, où trônaient des photos jaunies. Élodie en prit une : elle, petite, souriante, aux côtés dune Nadège bien plus jeune.

Javais sept ans quand mes parents sont morts dans cet accident, murmura-t-elle sans se retourner. Vous vous souvenez ?

Bien sûr, ma chérie. Nous avons surmonté cela ensemble. Nadège se leva pour la rejoindre, mais Élodie recula.

Ensemble ? Je ne comprenais pas, à lépoque. Je croyais que cétait provisoire. Que mes parents reviendraient.

Élodie, pourquoi ressasser tout ça maintenant ? Nous en avons assez parlé

Nous navons RIEN discuté ! Elle pivota, les yeux brillants de rage. Vous avez tout décidé à ma place ! Que je vivrais ici, que cétait le mieux pour moi !

Une douleur sourde étreignit la poitrine de Nadège. Avait-elle oublié à quel point cela avait été difficile ? Vingt-huit ans, un divorce récent, une carrière en lambeaux et une enfant à élever seule.

Jétais si jeune moi-même, Élodie. Jai fait de mon mieux

Votre mieux ? Elle éclata dun rire amer. Vous mavez enfermée dans cet appartement ! Pas dactivités, pas damis, rien !

Ce nest pas vrai ! Tu avais des amis au lycée

Quels amis ? Vous répétiez sans cesse : *Pourquoi sortir ? Pourquoi perdre ton temps au théâtre ? Pourquoi danser ?* Tout était une perte pour vous !

Nadège sassit, le cœur vacillant. Elle croyait lavoir protégée. Des mauvaises fréquentations, des dangers

Je voulais te préserver

De QUOI ? Élodie reposa la photo. De la vie ? Des gens ? Dapprendre à exister ?

Ne dis pas ça, ma chérie. Tu es devenue une femme admirable, intelligente

Intelligente, oui ! Mais incapable de parler aux hommes, de séduire, de mamuser ! Vous avez fait de moi votre reflet : une recluse, terrifiée par tout !

Les mots frappaient comme des gifles. Nadège se voyait prudente, raisonnable pas lâche.

Je comprends que tu sois blessée par cette rupture

Julien ? Elle éclata de rire. Julien est le quatrième ! Le quatrième qui me quitte parce que je suis trop froide, trop refermée ! Comme vous mavez appris à lêtre !

Nadège se tut. Un nœud lui serrait la gorge.

Il ma dit, en partant : *Tu es comme un fantôme. Tu respires, mais tu ne vis pas. Travail, maison, télévision. Aucune passion. Même au lit, tu es ailleurs.*

Élodie ! Nadège rougit. Ces sujets lavaient toujours mise mal à laise.

Ça vous gêne ? Moi, cest ma vie qui me gêne ! Elle sappuya contre la vitre, le front contre le froid. Toutes mes amies sont mariées. Elles ont des enfants. Et moi ? Je rentre le soir dans un appartement vide.

Tu es parfaite comme tu es

Non ! Elle se retourna, les yeux brillants. Et vous savez pourquoi ? Je suis devenue VOUS. Je répète votre vie !

Ma vie ?

Oui ! Vous navez jamais été heureuse non plus ! Même avec oncle Philippe, vous nosiez pas ouvrir la bouche ! Il faisait ce quil voulait, et vous subissiez en silence !

Nadège serra les poings. Son mariage avait été un enfer. Mais Élodie était trop jeune pour sen souvenir

Ne juge pas ce que tu ne connais pas, murmura-t-elle.

Je lai vécu ! Jentendais ses cris, vos pleurs la nuit ! Et quand il est parti avec sa secrétaire, vous navez même pas lutté !

Pourquoi lutter ? Si quelquun veut partir

Exactement ! Vous avez capitulé. Et vous mavez appris à capituler, moi aussi. À ne rien exiger. À ne jamais me battre.

Élodie arpentait la pièce comme un animal en cage.

Et maintenant, je comprends : je vous ressemble. Je crains les hommes, lamour, labandon. Et devinez quoi ? On me quitte. Parce que je suis TERRIBLEMENT ennuyeuse.

Ma chérie, écoute

Non, cest vous qui allez mécouter ! Elle sarrêta, le regard brûlant. Vous mavez volé mon enfance. Ma jeunesse. Vous mavez façonnée à votre image : une femme seule, malheureuse.

Je voulais ce quil y avait de mieux

Le mieux ? Cet appartement ? Elle désigna les murs tapissés de fleurs fanées. Ces rideaux en dentelle, ce silence de couvent ?

Nadège se redressa, blessée. Cet appartement était son œuvre. Propre, chaleureux.

Cest notre chez-nous.

Votre chez-nous est une prison ! hurla Élodie. Une prison pour vieille fille !

Nadège blêmit.

Comment oses-tu ?

Je lose ! Parce que jen ai assez de me taire ! Assez de jouer la nièce reconnaiss

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Lorsque nous avons adopté un berger allemand retraité, nous ne savions pas à quel point il allait transformer notre vie.