La famille fut quittée sans prévenir, sans un mot davertissement : il avait pris la décision de divorcer à linsu de sa femme.
Grégoire était parti dune manière brutale, inattendue, sans même prévenir Élodie de ses intentions. En rentrant chez elle comme dhabitude, elle découvrit un portemanteau vide dans le couloir et des armoires dépouillées. Élodie errait dans lappartement, désorientée et perdue. La disparition de son mari était un choc total, et elle ne savait comment réagir. Après avoir changé de vêtements, elle réchauffa une soupe, mangea distraitement, esquissant parfois un sourire ironique en repensant à lui. « Ah Grégoire, je ne te connaissais pas du tout ! Quelle épouse formidable tu avais, impossible de dire le contraire ! » songea-t-elle en faisant la vaisselle, lesprit ailleurs.
Ils avaient vécu ensemble près de trente ans à Montluçon. Leur fils unique, Théo, avait grandi, sétait marié et était parti vivre en Espagne. « Théo est parti, la maison sest vidée, espérons que Grégoire ne se lance pas dans de nouvelles folies », sinquiétait leur vieille amie Rosalie. Élodie avait alors ri avec insouciance : « Oh, comme tu ten fais, Rosalie ! Tu tinquiètes pour rien ! Ou peut-être que cest toi que je ne connais pas vraiment ! »
« Tu ris pour rien », répliqua Rosalie, vexée. « Je connais des milliers dhistoires comme ça ! Les enfants quittent la maison, le mari se lasse, et la femme se retrouve seule et inutile ! » Élodie rit à nouveau : « Rosalie, tu nas pas changé depuis lenfance, toujours aussi dramatique ! Si nous navions pas partagé tant de souvenirs, est-ce que je técouterais encore ? »
Après le départ de Théo, les époux commencèrent à passer plus de temps ensemble. Ils allaient au cinéma, se promenaient dans le parc, rendaient visite à des amis à la campagne, organisaient des barbecues. Cétait doux et paisible. On aurait dit que la vie commençait un nouveau chapitre, rempli de joie et de confiance en lavenir. Grégoire venait davoir cinquante-six ans, Élodie approchait la cinquantaine. Ils pouvaient enfin profiter de la vie, vieillir ensemble, rendre visite à leur fils, attendre des petits-enfants.
« Ton Théo ne semble pas pressé davoir des enfants », remarqua Rosalie lorsque le couple revint dEspagne et quÉlodie mentionna à quel tout allait bien pour les jeunes mariés. « Rosalie, Rosalie, tu ne peux donc jamais te réjouir simplement ? Tu dois toujours mettre ton grain de sel ! »
« Et alors ? Ai-je tort ? Trois ans de mariage et toujours à deux », insista Rosalie. « Ils veulent découvrir le monde, mieux se connaître ! Aujourdhui, on ne voit plus la parentalité comme de notre temps », soupira Élodie.
Un an et demi plus tard, Théo et sa femme eurent des jumeaux, un garçon et une fille. Léa et Hugo. Des enfants magnifiques et en parfaite santé, un vrai plaisir à regarder. Chaque soir, leurs visages apparaissaient en appel vidéo, et lorsquils eurent huit mois, plus forts et plus éveillés, Élodie et Grégoire partirent les rencontrer, pour enfin tenir leurs petits-enfants dans leurs bras.
« Quels enfants merveilleux ! » sextasia Élodie en montrant les photos à Rosalie. « Regarde, Léa ressemble tellement à Théo ! Et Hugo, cest tout le portrait de Justine ! »
« Oh, ressemblance ! », ricana Rosalie. « Ils sont trop jeunes pour ressembler à qui que ce soit ! Quand ils marcheront et parleront, on verra bien. »
« Pourquoi es-tu si amère ? Si tu ne veux pas les voir, personne ne ty oblige ! » Élodie rangea les photos dans un tiroir pour les classer plus tard dans des albums. Elle préférait les tirages papier, triant les meilleures parmi la multitude dimages numériques.
Rosalie vivait seule par choix, du moins cest ce quelle affirmait. Toute sa vie, elle avait eu des amants, surtout des hommes mariés. « Un homme marié est pratique, il ne demande pas grand-chose : à sa femme, la bouffe et le linge sale, à moi, lattention et lamour », déclarait-elle fièrement.
Elle avait hérité dun charmant studio avec balcon près du métro, légué par sa grand-mère. Rosalie sétait enfuie de chez ses parents dès quelle en avait eu loccasion. « Je veux vivre comme je lentends ! » avait-elle annoncé, et elle lavait fait. Après son déménagement, elle se teignit les cheveux en rouge vif, acheta un rouge à lèvres éclatant et ses premières chaussures à talons. « Viens, Élodie, je tinvite à mon pendaison de crémaillère. Il va y avoir des hommes chez moi, tu vas être surprise ! »
Cest lors de cette soirée quÉlodie rencontra Grégoire et lépousa peu après. « Tu tes précipitée ! » lui dit Rosalie en recevant linvitation au mariage. « Le premier venu et hop, le mariage ! Sans comparaison, sans réflexion ! Tu es si ennuyeuse, je ne peux pas ! » Mais Élodie croyait fermement en Grégoire, convaincue quils étaient faits lun pour lautre.
Pendant des années, ce fut vrai, jusquà ce que soudain
« Rosalie, salut ! » appela Élodie un jour. « Grégoire ma quittée. Il est parti pour de bon, avec ses affaires Sans un mot, sans lettre, son téléphone est muet. »
« Tu es partie en vacances récemment ? » demanda Rosalie, surprenant Élodie.
« En vacances ?! Tu ne mécoutes pas, Rosalie ? Grégoire, je te dis, il est parti, il ma laissée. Quel rapport avec les vacances ?! »
« Prépare tes valises, Élodie, on part en Géorgie. Là-bas, jai une tante, tu te souviens ? » Élodie se tut, réfléchit un instant, puis accepta : « Tu as raison, Rosalie, allons en Géorgie ! »
En Géorgie, où lhospitalité est telle quon ne loublie jamais une fois quon la connue. La tante de Rosalie, la belle Anna, avait épousé un Géorgien, Vakhtang, et déménagé avec lui à Tbilissi. Quatre fils étaient nés lun après lautre, chacun plus beau que le précédent. Les garçons avaient grandi, sétaient mariés, avaient des enfants, puis des petits-enfantsla famille sagrandissait sans cesse. Et cest dans cette grande famille bruyante et joyeuse quarrivèrent Rosalie et Élodie pour se reposer.
Lidée des vacances fut si bénéfique quen quelques jours, Élodie cessa de se ronger les sangs et de chercher des raisons au départ de Grégoire.
« Tout est simple comme deux et deux font quatre », pensa-t-elle, assise dans la cour, enivrée par les odeurs de cuisine. « Il en a aimé une autre, mais na pas osé me le dire. Ce nest pas de ma faute. La vie est ainsi, un point cest tout. »
« Bois du jus ! » Rosalie plaça devant Élodie un verre de jus de grenade frais. « Quest-ce qui ne va pas avec ton visage, Élodie ? » demanda-t-elle en lobservant attentivement.
« Quoi, mon visage ? » répondit Élodie, perplexe, avant de boire une gorgée du liquide acidulé et délicieux.
« Ton visage On dirait quil est plus lisse, plus jeune. » À Tbilissi, cette ville dont on ne peut que tomber amoureux, Élodie fit la connaissance de David. Lhomme était venu rendre visite à lun des cousins de Rosalie. Ils passèrent la soirée autour dune grande table en bois, buvant un vin épais, grignotant du fromage maison et des fruits, chantant des mélodies géorgiennes en chœur. Élodie captait les regards de David, répondant à ses sourires charmeurs. Il était de son âge, grand, élégant, avec des cheveux argentés et une présence imposante. Cette soirée, si parfumée, si particulière, elle sen souviendrait toute sa vie.
« Merci », murmura Élodie en se penchant vers Rosalie, qui, sans un mot, serra doucement la main de son amie.





