**Journal intime Lundi, 3 octobre**
*Est-ce que votre bus est déjà passé ?* demanda un homme pressé.
Madame, vous savez si le dernier bus est parti ? Un homme essoufflé sapprocha de larrêt, vêtu dune veste et dun pantalon de sport, un sac usé sur lépaule. Un visage ordinaire, avec une moustache que Solange Lefèvre naimait guère. Elle se détourna sans répondre.
Madame, cest si difficile de répondre ? Vous attendez le bus, non ? Lhomme reprit son souffle et posa son sac lourd sur le banc près de Solange.
Je nattends rien, répondit-elle, agacée. Puis, réalisant lheure tardive, elle ajouta plus doucement : *Un bus est parti il y a cinq minutes, je nai pas fait attention.*
Cest fichu ! Lhomme sassit lourdement, faisant craindre à Solange que le banc ne sécroule. Elle sursauta.
Vous aussi, vous lavez raté ? Lhomme insistait, presque importun.
Solange ajusta son manteau et décida de rentrer. Il était tard.
Une heure plus tôt, elle avait ressenti un besoin soudain de sortir. Lair lui manquait, la solitude pesait. Pourtant, toute sa vie, Solange Lefèvre avait vécu seule et sen était contentée. Ses amies sétaient mariées, avaient eu des enfants, mais elle nen avait jamais voulu. Sa mère, à la campagne, en avait eu beaucoup trop et Solange, laînée, sétait enfuie à la ville. Diplômée dune école professionnelle, elle était devenue comptable et avait travaillé toute sa vie dans un café du centre-ville. *Le Temps Doré*, musique joyeuse, plats délicieux !
Dabord simple comptable, elle avait gravi les échelons jusquà la retraite. Mariages, anniversaires jamais elle ne sétait ennuyée. Un bon salaire, de bons repas, un appartement acheté, des vacances Elle navait jamais souhaité autre chose.
Puis, un an plus tôt, le nouveau propriétaire du café avait déclaré quelle ne comprenait pas les méthodes modernes. On lavait mise à la retraite, malgré elle.
Au début, elle avait cherché un autre emploi. Puis elle avait compris : ce quon lui proposait ne lui convenait pas, et ce qui lui plaisait exigeait de la jeunesse.
Elle avait haussé les épaules. Tant pis. Elle avait de quoi vivre, modestement, mais assez.
Les premiers temps furent merveilleux. Plus de réveil, des excursions, même des séances de marche nordique dans les paris.
Puis, soudain, tout lavait épuisée. Ce soir-là, elle était simplement sortie et sétait assise sur un banc, près de larrêt de bus.
Les voitures passaient, les lumières brillaient, les gens parlaient et elle se sentait invisible. Ce monde vivait sans elle, comme si sa vie navait plus de sens.
Elle nétait utile à personne. Absolument personne.
Et puis, cet homme.
Vous aussi, vous navez nulle part où dormir, madame ? Moi, jai passé la nuit ici. Je vis en banlieue, je travaillais de nuit en retard, comme toujours. Les nuits étaient douces, mais ce soir, ça caille ! Tenez, jai des sandwichs à la saucisse. Nayez pas peur. Prenez, le pain est frais, la saucisse est bonne. Jai aussi du thé chaud, avec du sucre, ça réchauffe.
Il changea de ton et lui mit un sandwich dans la main. Solange voulut refuser, mais elle avait soudain très faim. Elle navait presque rien mangé de la journée. Elle mordit dans le pain comme cétait bon ! Elle évitait la charcuterie depuis des années, mais cette fois
Lhomme rit.
Alors, cest bon, hein ? Tenez, du thé chaud, attention à ne pas vous brûler. Comment vous appelez-vous ?
Solange Lefèvre, répondit-elle, la bouche pleine.
Solange ! Moi, cest Tonton Marcel enfin, plutôt Marcel Dubois. Je travaillais en usine, puis licenciement. Maintenant, je fais de la sécurité, horaires décalés. Ma mère est malade, alors je paie ses médicaments. Jai eu une famille, mais divorcé, mon fils est grand, bref, je vis comme je peux.
Il soupira, souriant, mais ses yeux étaient tristes.
Et vous, Solange, cest loin, chez vous ? Je peux vous payer un taxi ? Moi, cest trop loin, la banlieue la nuit trop cher.
Il la regarda avec gentillesse. Solange se souvint dun camarade décole, Julien, qui lui apportait des sandwiches quand elle avait faim. Il la regardait comme ça, amusé et bienveillant.
Elle finit son sandwich, but le thé sucré, et dit, sans y penser :
Venez chez moi, Tonton Marcel. On ne va pas dormir sur un banc. Prenez votre sac et suivez-moi. Mais soyez sage, sinon gare à vous !
Il la regarda, surpris, puis vers limmeuble derrière elle.
Pourquoi étiez-vous assise ici, alors ?
Je nattendais rien. Allez, vous venez ou non ?
Elle partit devant. Marcel la suivit, hochement de tête perplexe.
Bon, daccord Je dormirai par terre, et demain, je pars. Merci, il fait vraiment froid.
Le lendemain, Solange fut réveillée par un bruit étrange. Marcel était déjà debout, en train de réparer la chasse deau.
Elle fuyait, Solange. Jai arrangé ça. Jai gagné mon petit déjeuner ?
Il souriait, en chemise, les cheveux à moitié gris, encore humides. Elle ressentit une chaleur inattendue.
Allons déjeuner, Tonton Marcel. Des œufs à la tomate ? Ma machine à laver a aussi un problème, si jamais
Il resta jusquà sa prochaine garde. Il appela sa mère, tout allait bien, alors il prolongea.
Maintenant, ils vivent ensemble. Marcel travaille un jour sur trois. Solange cuisine des plats de restaurant en lattendant. Il lui baise les mains.
Ma chérie, tu mattendais, non ? Le destin nous a réunis. Tu étais si seule Moi qui croyais ne jamais savoir aimer comme ça !
Ils rendent souvent visite à sa mère, près de quatre-vingts ans, encore vive. Solange se sent redevenir jeune près delle.
Et quant au fils Marie-Claude est si heureuse. *Enfin, mon Marcel a trouvé le bonheur.*





