Tu n’as pas ta place ici, maman…

**Journal intime 15 octobre**

La porte ne sest pas ouverte tout de suite. Anne-Marie a eu le temps de reprendre son souffle, mais la sueur continuait de perler sur son front, glissant en filets désagréables jusquà ses sourcils. Un cri étouffé derrière la porte, puis le cliquetis de la serrure, et enfin, elle est apparue : sa fille.

Maman ? Mon Dieu Comment as-tu transporté toutes ces valises ? Et pourquoi ? Pourquoi ne pas avoir prévenu de ton arrivée ?

Grande, hâlée, le visage figé dans une surprise teintée dagacement cest ainsi que sa Véronique laccueillait, elle quAnne-Marie navait pas vue depuis plus dun an. Quand aurait-elle trouvé le temps de venir les voir, eux, les vieux ? Alors Anne-Marie, poussée par une inquiétude tenace, avait pris le train pour Paris.

Je lai fait comme jai pu, ma chérie, répondit-elle en désignant les sacs. Je ne pouvais pas venir les mains vides

Elle traîna péniblement ses affaires dans lentrée. Véronique ne bougea pas pour laider, peut-être trop surprise. Finalement, elle saisit une poignée et écarta une valise pour dégager le passage.

Bon sang, tu as embarqué un cochon entier là-dedans ou quoi ?

Sa voix était lisse, polie comme du marbre, sans joie, seulement de lembarras et de lirritation. Pas détreinte, juste un regard las vers la seconde valise une vieille malle à roulettes, gonflée de provisions, qui trônait sur le parquet comme un artefact incongru.

Anne-Marie fit un petit pas en avant. Ses doigts tremblaient encore de fatigue, tripotant nerveusement la boucle de sa ceinture.

Pardon, ma chérie Jai apporté des confitures pour Théo, de la tapenade comme tu aimes. Tout est du jardin, ton père et moi Sa voix se brisait, essoufflée, presque coupable.

Véronique soupira, un son lourd de sous-entendus. Son regard balaya sa mère la robe froissée, le foulard de travers, la sueur sur sa lèvre.

Anne-Marie, sans attendre dinvitation, sassit sur un pouf en cuir blanc. Dos droit, mains sur les genoux, à lancienne. Le voyage lavait épuisée. Vingt-huit heures de train, puis le métro avec cette valise récalcitrante qui coinçait dans les tourniquets.

Mais comment faire autrement ? Elle nétait jamais venue les mains vides. Jamais. Surtout maintenant, après plus dun an sans les voir.

Tu as changé de numéro ? exhala Anne-Marie en scrutant lappartement. Jai appelé quatre jours de suite, sans réponse. Ton père a fait de lhypertension le deuxième jour, et moi Mon cœur sest serré en imaginant le pire. Et quand je nai pas pu te joindre le quatrième jour, jai pris un billet. Trois jours plus tard, toujours rien. Alors me voilà avec mes valises.

Véronique détourna les yeux, une rougeur fugace sur ses joues. Elle ajusta sa queue-de-cheval parfaite.

Tout va bien, maman. Je texpliquerai plus tard Ça a été un peu la folie.

Le numéro de Théo non plus ne répondait pas.

On a changé dopérateur.

Assise sur ce pouf dur, Anne-Marie contempla sa fille. Véronique La benjamine, tant espérée. Après deux garçons turbulents, cette petite fille à qui ils avaient tout donné.

Ses pensées dérivèrent vers ses fils. Laîné, Mathieu, était aux États-Unis depuis des années. Il appelait rarement, seulement pour les fêtes. Ses petits-enfants lui étaient étrangers, réduits à des photos sur son téléphone.

Maman, tu vas bien ? la voix de Véronique la ramena à la réalité.

Oui, ma chérie, je suis juste fatiguée. Et Théo ? Tout se passe bien ?

Il a grandi, maman. Son entraîneur de foot le trouve doué. Mais

Elle sinterrompit, ajustant un vase sur la console.

Il demande encore parfois quand on ira chez mamie Anne et papi Claude à la campagne. Surtout quand il est triste. Il dit que chez vous, ça sent la tarte et le bois, et quici ça pue lessence.

Anne-Marie ferma les yeux. Elle se souvenait des nuits où Théo, à peine emmené par sa mère, pleurait au téléphone en demandant à revenir. Maintenant, il ne pleurait plus. Elle songea à Claude, fumant en silence sur le perron, essuyant furtivement une larme. Ils lui avaient donné tout leur amour, puis on lavait repris, comme un objet.

Il doit être avec sa mère, se répétait-elle alors. Cest mieux ainsi.

Dans le train, en regardant défiler les forêts, elle avait essayé dimaginer Théo. Sil tenait de son père grand, costaud il devait avoir poussé. Claude avait tant voulu le voir : « Prends des photos, femme, je mennuierai sans toi. » Lui-même aurait fait le voyage, mais une fièvre lavait cloué au lit.

Allez, maman, viens manger ! Véronique lentraîna vers la cuisine. Jai acheté de la soupe et des boulettes. Oh, voilà Théo !

La porte souvrit, dévoilant un garçon ébouriffé de dix ans, un sac de sport à lépaule. En apercevant sa grand-mère, il resta figé une seconde, puis se jeta dans ses bras.

Mamie ! Tu es venue !

Anne-Marie le serra fort, sentant son odeur de vent et denfance. Les larmes coulaient sans quelle puisse les retenir.

Tu métouffes ! rit-il, sans la lâcher, le visage illuminé.

Comme tu as grandi ! sanglota-t-elle en lécartant pour mieux le voir. Je tai tricoté un pull, vert, avec des rennes Il sera peut-être trop petit.

Tinquiète, mamie, tu rallongeras les mailles !

À table, Anne-Marie picora une boulette. La soupe, légère, navait apaisé aucune faim. Elle regarda les cinq boulettes restantes, achetées au supermarché. Véronique navait pas le temps de cuisiner.

Tu en veux encore ? demanda Véronique, polie mais distante.

Non, ma chérie, merci. Le voyage coupe lappétit.

Elle observa la cuisine : appareils modernes, meubles design. Dans la chambre de Théo, un ordinateur, une guitare. Véronique portait un ensemble en soie, des boucles doreilles en or. Pas de misère ici, mais autre chose. Une vie aseptisée.

« Repu mais affamé », pensa-t-elle avec amertume. À la campagne, la table croulait même dans les moments difficiles. Ici, tout était mesuré.

Théo leva les yeux.

Mamie, pourquoi tu nas mangé quune boulette ? Elles sont bonnes ! Maman, donne-lui en plus !

Véronique fronça les sourcils.

Théo, ne donne pas dordres. Mamie a dit quelle navait plus faim.

Mais

Anne-Marie intervint, caressant ses cheveux :

Tout va bien, mon chéri.

Mais son cœur se serra. Linnocence de lenfant révélait cette barrière invisible quelle sentait depuis son arrivée. Tout était impeccable, mais froid.

Maman, tu dois être fatiguée. Je te prépare le canapé du salon, dit Véronique en emportant les assiettes.

Anne-Marie hocha la tête, résignée. Demain, elle sortirait en cachette le saucisson et

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Elle cuisine avec amour, mais les amis de sa fille saccagent tout au passage !