Je viens, maman, répondit Antoine sans lever les yeux du journal. Larticle sur laugmentation des retraites se brouillait devant lui, les mots se confondant. Trop de pensées tourbillonnaient dans sa tête depuis la discussion dhier avec Élodie.
Valérie Dubois entra dans le salon, un plateau à la main avec deux tasses de thé et une assiette de petits gâteaux. Son fils ne bougea pas. Elle posa la tasse près de son fauteuil et sassit en face, lobservant avec attention.
Tu es bien silencieux aujourdhui.
Juste le travail, marmonna-t-il en reposant finalement le journal. Merci pour le thé.
Valérie but une gorgée, les yeux rivés sur lui. À soixante-quatre ans, elle se tenait droite, et son regard perçant trahissait une femme habituée à débusquer la vérité.
Antoine Laurent, dit-elle sévèrement, utilisant son nom complet comme lorsquil était enfant et quil avait fait une bêtise, arrête de tourner autour du pot. Jai bien vu hier comment tu parlais avec cette… comment déjà… Élodie, devant limmeuble.
Antoine sétrangla avec son thé. Sa mère avait toujours eu ce don pour le surprendre.
Maman, pourquoi tu parles dÉlodie ?
Parce que je ne suis pas née de la dernière pluie. Je tai élevé pendant quarante ans, tu sais. Je vois bien quand quelque chose te tracasse. Elle posa sa tasse avec un claquement sec. Parle-moi franchement.
Il se leva, sapprocha de la fenêtre. Lautomne était là, les arbres presque dépouillés. Une même sensation de vide lenvahissait à cause de cette conversation ou parce quil savait sa mère dans le vrai.
Je veux lépouser, avoua-t-il sans se retourner.
Le silence séternisa. Quand il se retourna, elle était assise bien droite, les mains sur les genoux, avec ce regard quil connaissait trop bien : celui qui annonçait une discussion sérieuse.
Mon fils, népouse pas une fille sans le sou, dit-elle en le fixant. Je ten supplie.
Les mots le frappèrent plus durement quil ne lavait imaginé. Pas parce quils étaient inattendus il savait que sa mère nappréciait pas Élodie mais parce que les entendre à voix haute était insupportable.
Maman, quest-ce que largent vient faire là-dedans ? Je laime.
Lamour, lamour, soupira-t-elle. Et comment comptez-vous vivre ? Tu gagnes des clopinettes au musée, elle encore moins à la bibliothèque. Et les enfants, vous les élèverez comment ?
On se débrouillera. Dautres vivent avec moins.
Elle se leva brusquement, ouvrit un tiroir du buffet et en sortit un vieil album de photos. Elle tourna les pages, sarrêta sur une image jaunie.
Regarde, dit-elle en pointant du doigt. Ton père et moi, jeunes. Beaux, heureux, amoureux. Tu sais ce qui est arrivé ensuite ?
Antoine connaissait lhistoire, mais elle allait la raconter à nouveau.
On vivait dans un studio, avec le seul salaire de ton père. Je ne pouvais pas travailler tu étais petit, puis ta sœur est née. Largent manquait dès le 20 du mois, on empruntait aux voisins. Tu te souviens des semaines où on ne mangeait que des pâtes ? Des disputes, des larmes ?
Je sais, murmura-t-il. Mais cétait une autre époque.
Les temps changent, pas les hommes. Elle referma lalbum, saffaissa dans son fauteuil. La pauvreté ronge lamour comme la rouille le fer. Dabord, on se dispute pour des broutilles lui veut de la viande, mais il ny a que des légumes. Puis pour des choses plus graves elle a besoin dune robe, lui de nouvelles chaussures. Et un jour, on ne se supporte plus.
Élodie nest pas comme ça. Elle ne demande rien.
Pas encore. Mais quand elle verra ses amies vivre mieux ? Quand les enfants iront à lécole et quon naura pas de quoi les habiller ?
Antoine revint sasseoir, saisit son thé refroidi. Les mots de sa mère le blessaient parce quil y reconnaissait une part de vérité. Il y avait pensé, la nuit, allongé dans lobscurité.
Alors tu proposes quoi ? Que je reste seul toute ma vie ?
Trouve une fille convenable. Avec des études, un vrai travail. Tu te souviens de Sophie Laurent ? Elle travaille dans une banque maintenant, gagne bien sa vie. Intelligente, jolie…
Maman, je ne cherche pas un employeur, mais une épouse.
Ne joue pas au romantique, coupa-t-elle. À ton âge, il faut réfléchir avec la tête, pas avec le cœur. Tu as trente-cinq ans, le temps des amours de jeunesse est passé.
Antoine grim







