Quand le destin se trompe : une histoire d’injustice et de secondes chances

Quand le destin se trompe

Après avoir obtenu son diplôme de lÉcole normale, Marianne est retournée dans son village natal pour enseigner dans lécole où elle avait étudié. Elle appréciait ses collègues, adorait son petit village et avait toujours eu le mal du pays, surtout pour sa maison et ses parents.

Depuis lenfance, elle était amie avec sa voisine Juliette, bien quelles fussent totalement opposées. Marianne, calme et réfléchie, contrastait avec Juliette, impulsive et insolente, qui navait jamais respecté ses aînés et disait tout ce qui lui passait par la tête. Elles étaient dans la même classe, et Juliette se voyait souvent comparée à son amie.

Quest-ce que jen ai à faire de Marianne ? Jai ma propre tête sur les épaules, rétorquait toujours Juliette.

Une tête, oui, mais encore faudrait-il quil y ait un cerveau dedans, lui avait un jour répondu le directeur de lécole, Monsieur Lefèvre, lorsque sa professeure principale lavait une nouvelle fois traînée dans son bureau.

Qua-t-elle fait cette fois ? demanda le directeur.

Madame Dubois, une enseignante expérimentée et respectée, répondit, presque en larmes :

Marianne ma dit que je sentais la mort et que je devrais rester chez moi au lieu dessayer déduquer qui que ce soit

M. Lefèvre resta bouche bée. Il tenta de faire honte à Juliette, mais celle-ci battit des cils et déclara avec innocence :

Je nai jamais dit ça. Cest elle qui invente tout.

Le directeur la laissa partir, impuissant.

Marianne entra à lÉcole normale, tandis que Juliette, faute de meilleures options, sinscrivit en école dinfirmière. Elle réussit tant bien que mal, ayant souvent copié sur son amie au lycée.

Juliette, belle jeune femme aux longs cheveux noirs et à la silhouette parfaite, travailla dans un hôpital après ses études. Elle se montra rude avec les patients, surtout les personnes âgées.

Ces vieux devraient déjà être au cimetière au lieu de traîner ici, grognait-elle devant ses collègues, qui en restaient sidérés.

Juliette, pourquoi es-tu devenue infirmière si tu détestes ton métier ? sétonnaient-ils.

Ce nest pas vos affaires. Jai pris ce que jai pu.

Les patients se plaignaient delle, jusquau jour où le chef de service lentendit insulter une vieille dame, la réduisant aux larmes. Il la convoqua aussitôt :

Juliette, vous êtes renvoyée. Je nai pas besoin dinfirmières qui font pleurer les malades au lieu de les soigner. Évitez le milieu médical, je ferais en sorte que mes collègues le sachent.

En ville, Juliette chercha un mari riche, sans succès. Les hommes sintéressaient à elle au début, mais labandonnaient vite une fois quils la connaissaient mieux. Elle ne ressentait jamais de remords, élevée ainsi depuis lenfance. Après trois ans, elle décida de rentrer au village. Elle avait travaillé comme vendeuse dans un supermarché, mais cela ne lui plaisait pas.

Salut Marianne, comment ça va ? appela-t-elle un jour son amie denfance. Je rentre au pays. Ta mère travaille à la clinique, elle pourrait me trouver un poste ? Bon, on en parlera quand je serai là

De retour, Juliette se précipita chez Marianne.

Allez, raconte-moi ta vie ! Comment tu supportes ces élèves fous et ces profs coincés de notre ancienne école ?

Marianne évita le sujet. Elle servit le thé, posa des biscuits et de la confiture sur la table.

Parlons plutôt de toi. Tu voulais vivre en ville, non ?

Jai changé davis. Et toi, tu ne penses pas à te marier ?

Si, répondit calmement Marianne. Antoine ma demandée en mariage. On sest inscrits à la mairie, le mariage est dans deux mois.

Et cest qui, ton fiancé ? Un prof de géographie ou un fermier du coin ? ricana Juliette. Il ny a pas dhommes bien ici.

Si. Antoine est agriculteur. Il a des fermes, du bétail, des employés

Ah bon ? sesclaffa Juliette. Le seul du coin, et cest toi quil choisit ? Il doit avoir un problème.

Elle trouvait toujours Marianne un peu ronde, alors quelle était simplement pulpeuse, ce qui lui donnait un air doux et féminin.

Soudain, une voix masculine résonna :

Bonsoir, Marianne. Qui est ton invitée ?

Les deux jeunes femmes se retournèrent. Juliette resta bouche bée. Un bel homme grand et élégant, vêtu dun survêtement de marque et de baskets, se tenait dans lencadrement de la porte. Une pensée traversa lesprit de Juliette :

*Cest vraiment le fiancé de cette grosse ?*

Elle se reprit vite et sourit.

Je suis Juliette. Vous devez être Antoine. Marianne ma beaucoup parlé de vous.

Ne men fais pas trop, Marianne, répondit-il en souriant tendrement à sa fiancée.

Ils passèrent la soirée ensemble, mais Juliette ne pensait quà une chose : Antoine devait être à elle. Elle méritait un homme comme lui, pas cette petite souris grise.

Maman, tu as vu le fiancé de Marianne ? demanda-t-elle en rentrant. Pourquoi tu ne mas jamais parlé de cet agriculteur ? Il devrait être à moi.

Ma chérie, tu es bien plus belle quelle, répondit sa mère. On va sarranger pour quil te coure après.

Loccasion se présenta vite. Juliette croisa une ancienne camarade, Sophie, qui linvita à son anniversaire.

Marianne et Antoine seront là aussi, dit Sophie en montant dans sa voiture neuve.

Juliette serra les dents de jalousie.

Le jour J, Marianne se sentit mal, mais insista pour quAntoine aille seul à la fête. À son arrivée, Juliette bondit sur lui, le fit asseoir à ses côtés et le fit boire plus que de raison. Bientôt, Antoine, ivre, voulut rentrer. Juliette le fit monter dans une voiture et lemmena chez elle, après avoir envoyé sa mère chez sa sœur.

Au réveil, Antoine eut un choc en découvrant Juliette à côté de lui.

Non, ce nest pas possible

Si, dit-elle en souriant.

Il senfuit, horrifié. Chez Marianne, sa mère laccueillit avec colère.

Comment as-tu pu ? Marianne est partie. Elle a même reçu une photo de toi avec Juliette.

Antoine découvrit la photo sur son téléphone : lui et Juliette, enlacés dans le lit. Fou de rage, il fracassa son portable contre le mur.

Il erra, désespéré, jusquà ce que Juliette lui annonce :

Tu peux me détester, mais notre enfant ny est pour rien.

Quel enfant ?

Je suis enceinte.

Bouleversé, Antoine lépousa, bien que glacial envers elle. Mais un jour, il lentendit avouer à Sophie quelle avait menti.

Aide-moi à faire croire que jai perdu le bébé.

Antoine demanda le divorce. Plus tard, Sophie lui révéla :

Marianne a eu un fils. Le tien.

Il partit aussitôt la retrouver. Dans un petit village, il la vit étendre du linge. Un landeau était à côté delle.

Marianne enfin ! sexclama-t-il en apercevant le bébé aux yeux bleus, identiques aux siens. Comment sappelle-t-il ?

Antoine, murmura-t-elle.

Pardonne-moi. Je ne vous abandonnerai jamais.

Marianne lui pardonna. Le temps passa, ils eurent deux filles et furent

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Quand le destin se trompe : une histoire d’injustice et de secondes chances
La liste du quartier Nadège Simon parcourait le couloir du centre de santé, calant d’un mouvement du coude une épaisse pile de dossiers. Le badge en plastique, accroché à la poche de sa blouse, lui tirait le col, et ses lunettes glissaient sans cesse vers le bout de son nez. Les voix résonnaient, les chaises grinçaient, quelqu’un éternuait bruyamment, tandis que l’ambiance était saturée de l’odeur tenace de javel et de savon venu des toilettes. — Madame, c’est encore long ? — lançait une voix depuis le mur. Une femme corpulente en doudoune, serrant un sac d’analyses contre sa poitrine, attendait là. — On suit l’ordre d’arrivée, — répondit Nadège Simon, sans lever les yeux. — Vous avez remis vos dossiers ? Alors attendez… Elle bifurqua vers la salle de soins, posa les cartes sur la table, retira ses gants qui collaient encore légèrement à ses doigts, et poussa un soupir. À trois jours du Nouvel An, l’atmosphère ne s’en ressentait que par quelques guirlandes en lamé sur les portes des cabinets et par le fait que les gens dans la queue se plaignaient autant de leur tension que des prix dans les magasins. — Nadège, ça va ? — la médecin généraliste, fine et toujours en queue-de-cheval, passa la tête dans l’embrasure. — Je t’ai rajouté deux visites à domicile, ne râle pas. Ce sont des habitués, des anciens. — C’est pas grave, — déclara Nadège Simon. — Donne toujours. Elle glissa le papier d’adresses dans sa poche, vérifia son sac à tensiomètre et seringues. Les visites concernaient son quartier : des immeubles modernes où elle connaissait chaque entrée et presque chaque ascenseur au bruit. À midi, l’affluence au centre commença à décroître. Nadège passa son manteau chaud sur la blouse, enfila des bottes fourrées qu’elle gardait sous la table, et sortit. La neige crissait sous ses pas, les voitures étaient enterrées dans des congères sales, seule les roues dépassaient. Elle serra son sac médical sous le bras et fila vers l’arrêt de bus. La première visite était dans la rue voisine. Immeuble à la façade grise, entrée avec porte lourde qu’il fallait pousser du genou pour la fermer. À l’intérieur, ça sentait la pâtée de chat et la serpillière mouillée. L’ampoule du plafond clignotait, quelque part on entendait la musique brailler. Au cinquième étage, sans ascenseur. En gravissant les marches, Nadège comptait les degrés. Au troisième, essoufflée, elle s’adossa au mur. Son cœur battait vite, ses genoux la lancinaient. Elle pensait, fugacement, qu’elle finirait bien par appeler elle aussi une infirmière à domicile plutôt que de courir partout. La porte s’ouvrit sur une femme maigre de quarante ans passés, tricot usé. — Entrez, — dit-elle, et cria vers la chambre : — Maman, c’est l’infirmière. Sur le sofa, une vieille dame en pull tricoté. Trois pots de plantes sur le rebord de fenêtre et, suspendue entre eux, une boule de verre solidaire sur un fil. — La tension varie et elle tousse, — expliqua la fille en arrangeant la couverture de sa mère. — Le médecin voulait que vous repassiez. D’un geste routinier, Nadège Simon installa le tensiomètre autour du bras maigre. La vieille femme l’observait de ses yeux clairs, un peu humides. — Vous préparez le réveillon ? — demanda-t-elle soudain pendant que la machine se gonflait. — Où irais-je ? — Nadège haussa les épaules. — Gardes, visites. Je regarderai la télé avec un petit festin… et c’est tout. — Nous, — la vieille fit un signe vers la fenêtre, — on a accroché une boule pour se rappeler qu’on fête Noël. Ma fille travaille cette nuit-là. Je serai seule, mais j’en ai l’habitude. La réplique n’avait rien de plaintif, pourtant Nadège fut gênée sans raison. Elle songea à son studio encombré de linge propre non rangé depuis l’automne, à la coriandre séchée dans un verre, à la boîte de boules de Noël qui prenait la poussière au placard depuis des années. — Votre tension est bonne, madame, — déclara-t-elle en regardant les chiffres. — Suivez le traitement prescrit. Je vais écouter la toux. Stéthoscope sur le torse osseux, souffle rauque, expiration lente. Dans le silence, seules les horloges sonnaient et là-haut, de la vaisselle tintait dans une autre pièce. — Vous repasserez avant les fêtes ? — lança la vieille une fois les instruments rangés. — Si visite il y a, je viendrai, — répondit Nadège. — Sinon, c’est pas prévu, nous… — Oui, c’est vrai, — acquiesça la doyenne avant d’ajouter soudain : — Vous aurez du monde, vous, pour le réveillon ? Quelqu’un pour trinquer ? Question simple, mais elle toucha un point sensible. Nadège sentit sa gorge se serrer. — À qui pourrais-je manquer ? — laissa-t-elle échapper dans un ton amer puis le regretta aussitôt. — Mes grands enfants vivent ailleurs. Ils appelleront sûrement. La vieille la contempla tendrement. — On regardera le réveillon ensemble à la télé, alors, — sourit-elle. — Chacune chez soi. En redescendant, Nadège repensait à cette phrase. « Ensemble à la télé ». Elle se souvint avoir cédé au sommeil l’an passé avant minuit, la lampe allumée, le poste ronflait dans la cuisine. Au matin, elle avait éteint le tout, repris sa garde, sans vraiment remarquer que c’était fête. Le deuxième appel venait de son propre immeuble, autre cage d’escalier. « Patient grabataire » lisait la fiche. Elle connaissait l’adresse : homme solitaire post-AVC, suivi par une aide à domicile à heure fixe. L’entrée, comme la sienne, peinture grise, vieilles boîtes à lettres marquées au feutre. La porte ouverte par l’aide-soignante, vêtue d’un gilet matelassé. Dans la chambre, un homme de soixante ans au corps massif, bras flasques. La télé diffusait un vieux film. — Et notre champion ? — Nadège levait les sourcils. — Oh… — l’aide respirait fort. — Il a toussé la nuit, tension instable. La médecin l’a vu, elle vous a envoyée. L’homme fixait le plafond, bougeant à peine les lèvres. — Bonjour, — fit Nadège. — Bientôt les fêtes, et vous cloué au lit… c’est pas normal. Il esquissa un maigre sourire. — Les fêtes, pour moi… faut juste pas que ça tombe la nuit. Elle pris la tension, surveilla la perf, nota dans son carnet. Odeur de médicaments et de cuisine. Sur la fenêtre, une coupe vide où jadis traînaient des bonbons. — Et sa famille ? — demanda-t-elle tout bas à l’aide-soignante dans le couloir. — Une sœur, — murmura-t-elle. — Rarement là. Pour Noël, non plus. Je ferai la garde. En rentrant, Nadège songea qu’au cœur de son immeuble, certains passeraient le réveillon allongés dans le silence, alors qu’elle, toute proche, ne les connaissait que par la fiche de visite. De retour au centre, il faisait nuit. Les flocons tourbillonnaient sous le lampadaire. Au personnel room, on mâchait des sandwichs, la télé débitait les actus. — Nadège, pourquoi cette tête ? — interrogea la généraliste, se versant du thé. — Fatiguée ? — Comme tout le monde, — répondit Nadège, retirant sa veste. — Tu sais, sur notre secteur, il y a beaucoup d’isolés ? Des vraiment seuls ? — Qu’est-ce que tu crois — la médecin remua son thé. — La moitié des dossiers, c’est ça. Soit des seuls, soit des oubliés. Pourquoi tu demandes ? Silence de Nadège devant la liste des visites. Les phrases tournaient : « Je serai seule », « c’est pas la fête pour moi ». — Je songeais… — elle se frotta l’arête du nez. — Peut-être qu’on pourrait… je sais pas. Leur souhaiter, leur donner quelques clémentines, du thé. Juste passer. La généraliste leva les yeux, surprise. — Tu es folle ! On va se faire remonter les bretelles. Aucune distribution, aucune initiative. Tu sais comment c’est. — Je comprends, — Nadège se précipita. — Pas au nom du centre de santé, juste… humainement. Mais je les connais, ça me trotte dans la tête. Soupir de la médecin. — Nadège, t’es gentille mais ne porte pas tout. Tu veux, fais-le seule. Pas au nom du service. Tais-toi sur le reste. Les plaintes, tu connais… « Plainte » sonna comme une douche froide. Nadège savait que chaque mot pouvait être prétexte à explication ou blâme. Sur le chemin du retour, le froid lui coupait les jambes et serrant son sac, elle vit les guirlandes allumées dans les fenêtres. Des gamins sautaient autour du sapin artificiel au rez-de-chaussée, des paillettes bruissaient. Dans le hall, calme. Un voisin avait posé un petit sapin en plastique sur le rebord, à côté d’un pot et d’une tige flétrie. Sur le mur, une affiche sur la coupure d’eau, scotchée à la va-vite. Chez elle, lumière, sac sur le tabouret. La cuisine frisquette, fenêtre entrouverte. Elle lança la bouilloire, mit du thé dans une tasse puis, avant le frémissement, s’assit et sortit son carnet du sac. Première page : « À qui la solitude ? ». Elle réfléchit, pensa à la vieille avec la boule, au monsieur post-AVC, à une dame du quartier qui se plaignait de « n’avoir personne ». Égrena noms et adresses. Dix lignes. Elle contemplait les noms, la fatigue montait lourdement. Les objections tournaient : « Ne t’en mêle pas », « Ce n’est pas ton travail », « Pas la force ». Elle se massa le front. Et si j’achetais simplement des clémentines, un par un, — se dit-elle. — Sans discours, sans grandes affiches. Juste frapper et souhaiter la fête. Ceux qui veulent, prendront. Les autres… refermeront la porte. Ce n’était pas le refus qui l’inquiétait, mais le fait de devoir se présenter, parler, expliquer. À l’infirmerie, elle était sûre d’elle — actes, tension, dossiers. Mais là, c’était entrer dans l’intime. Le thé prêt, elle s’installa de nouveau, carnet devant elle. Ajouta une ligne : « Appartement 87, voisine du dessus, alitée ». Elle la connaissait par le bruit des béquilles et l’odeur de soupe dans le couloir. Le lendemain, arrivée tôt au centre. Salle vide, juste le bruit du balai du brancardier. Nadège accrocha sa blouse, sortit le carnet et le posa. Une jeune aide-soignante à coupe courte entra. — Bonjour, — fit-elle. — Aujourd’hui ça va grouiller, tout le monde veut se soigner avant les fêtes. — Dis, — fit Nadège, — on n’a pas quelques patients isolés… On pourrait réunir chacun cent euros, acheter clémentines et thé ? Je ferais la tournée sur mon chemin. Regard surpris. — On risque pas… — la phrase resta en suspens. — Pas au nom du centre, — Nadège répondit vite. — Juste humainement. Pas de listes, rien d’officiel. Je dirai rien. Juste… pour ne pas laisser les fêtes vides. Silence, puis la jeune sortit un billet. — Bon, — dit-elle. — Mais ne dis à personne que j’ai donné. Sinon, ça va jaser. À midi, le carnet cachait des billets : vingt, cent, d’autres refusaient, certains souffraient aussi. Une médecin haussa les épaules : — Tu crois qu’avec tes clémentines ils se sentiront mieux ? Tu devrais te battre pour les médicaments gratos. Nadège haussa les épaules. Elle savait que c’était juste, mais sans pouvoir pour les ordonnances… et les clémentines, c’était possible. Après le travail, passage au supermarché bondé, clients à la chaîne, poussant les caddies, râlant devant le champagne. Elle prit deux kilos de clémentines, du thé, des biscuits. La caissière, fatiguée : — Vous préparez le réveillon ? — Oui, — sourit Nadège. — Un peu. Chez elle, les poches alignées : clémentines, thé, biscuits. Neuf paquets. Un drôle de trac la saisit. — Folie, — murmura-t-elle, mais ne rangea pas les sacs. Le soir, manteau et écharpe serrés, trois poches d’un côté, trois de l’autre, le reste à suivre. Elle commença par ses proches voisins : l’homme post-AVC et la dame du dessus. À l’étage, premier appel — mains moites dans les gants, cœur battant. Sonnerie, pas, verrou. L’aide-soignante ouvrit. — Déjà vous ? Encore des soins ? — Non, — Nadège à toute vitesse. — Juste ceci pour la fête. Clémentines, thé… Un peu de chaleur. Regards suspicieux. — Ça vient de qui ? — Des voisins, — répondit Nadège après un bref doute. — Juste pour ne pas rester seul. — C’est qui ? — la voix du monsieur. — On nous offre… des cadeaux. — Quels cadeaux ? J’en veux pas. Nadège passa le seuil, entrouvrit la porte vers la chambre. — C’est moi, l’infirmière, — dit-elle. — Pas de colère, juste des clémentines. Je les laisse, à vous de voir. Il la regarda, yeux adoucis. — Bonne fête, — dit-elle. Les mots sonnaient vides. — À vous aussi, — maugréa-t-il, tourné vers la télé. Dans l’escalier, souffle court. Au moins, pas chassée. Chez la voisine du dessus, démarche lente, porte grattée, vieille peinture. Après un long silence, grincement de serrure — une septuagénaire en robe de chambre, foulard. — Oui ? — Je suis en dessous, — dit Nadège. — On ne se connaît que par les soins. J’ai… apporté un petit quelque chose. Clémentines, thé. Vous acceptez ? Regard interrogatif puis direct. — C’est pour quoi ? — Rien, — répondit Nadège. — Simplement. Bonne fête. La dame hésita puis prit le sac. — Merci, — souffla-t-elle. — Je me disais : si seulement quelqu’un frappait… juste quelqu’un. Ce mot toucha plus que mille plaintes. Nadège, muette. — J’habite juste dessous, — précisa-t-elle. — Sonnez si besoin. — Non, c’est pas évident, — murmura-t-elle. — Vous avez votre vie. — On ne sait jamais, — fit Nadège. — Je dois filer. Sac en main, rue déjà sombre, passants rares. Direction l’immeuble de la vieille dame au ballon — cinq minutes à pied. Devant l’immeuble, fenêtres éclairées, plantes en ombre portée. Elle entra, gravit les marches. La fille ouvrit. Surprise. — Pour une visite ? — Non, — Nadège. — Je passais. Juste… puis-je entrer ? Chambre, vieux pull, lumière sur la boule. — Je ne croyais pas vous voir, — dit la vieille. — Mais vous êtes là. — Je reste peu. Voici pour la fête. Clémentines, thé. Rien d’exceptionnel. Des doigts tremblants furent tendus. — Merci, — fit-elle. — Je n’ai rien à offrir. — Je ne demande rien, — Nadège. — Alors je vous dis vous êtes généreuse. Ça, j’ai le droit ? Un nœud dans la gorge de Nadège. Elle détourna le regard vers les plantes. — Oui, — répondit-elle. — Mais n’en abusez pas. Petit rire, tension apaisée. Quelques phrases sur la météo, les vieux films à la télé… puis départ. Les visites suivantes varièrent. Une femme referma la porte, refusant tout. Une autre s’excusait de ne pouvoir offrir un café, son logement désordonné. Un homme à béquilles s’interrogeait sur une opération marketing. Certains se réjouissaient, certains se dérobaient, d’autres râlaient « qu’on ferait mieux de refaire les routes ». À chaque descente d’escalier, Nadège se sentait ridicule, mais soulagée. Elle ne sauvait personne, ne résolvait rien. Mais dans ces courts instants sur le seuil, quelque chose réchauffait les rapports humains. Deux jours plus tard, au cœur de l’agitation du réveillon, elle courait encore au centre. Les gens venaient « profiter avant les fêtes », apportaient des boîtes de chocolats discrètement. Salle du personnel, des paquets pour tous. La direction afficha l’interdiction des cadeaux, personne ne s’en souciait vraiment. — Tu as distribué à tes « chouchous » ? — glissa l’aide-soignante. — Ceux que j’ai pu, — répondit Nadège. — Les autres, plus tard. — T’es une héroïne, — chuchota la jeune. — Mais chut. Le soir venu, corridors désertés, la femme de ménage lave les carreaux. Chambre de soins calme, bruit de frigo. — Filez, — ordonna la chef de service. — Demain repos. Pas de visites, sauf urgence. Nadège ôta sa blouse, la suspendit soigneusement. Sur le dossier du siège, une empreinte souple. Elle prit son sac, éteignit la lumière, quitta le bâtiment. Seule une secrétaire d’astreinte tricotait derrière la vitre de l’accueil. Panneaux d’affiches médicales, porte hier bondée, vide ce soir. Dehors, pétards. Un éclat rouge. La neige crisse. Elle marche lentement, fatigue aux jambes et douleur dans le dos. À l’entrée, une jeune voisine et sa poussette. — Nadège Simon, — l’arrêta-t-elle. — C’est bien vous qui êtes venue voir « notre mamie » hier ? Elle parle du « père Noël » toute la soirée. — Vous plaisantez, — rit Nadège. — C’était que des clémentines. — Eh bien, — sourit la voisine. — Ça lui a fait plaisir. Quelques mots sur la peur des enfants face aux feux, puis la voisine s’éloigne. Nadège regagne son appartement, lumière de l’entrée. Silence. Horloge sur le mur. Elle enlève son manteau, pose le sac, file à la cuisine. Soupe froide au matin sur la table. Elle s’assied, sert du thé avec citron. Télé non allumée. Derrière la vitre, feux d’artifice, reflets dans la nuit. Elle repense aux visages croisés : la vieille à la boule, le patient à la perf, la voisine serrant le sac précieusement. Elle se rappelle une femme disant « Je croyais qu’on m’avait oubliée ». On ne m’a pas oubliée non plus, — pense-t-elle soudain. Pas parce qu’on m’a offert quelque chose, mais parce qu’aujourd’hui, en frappant aux portes, elles s’ouvraient. Derrière, des gens la voyaient alors non comme infirmière, mais comme visiteuse de cœur. Elle termine son thé, se lève, passe dans la chambre. Sur l’armoire, la boîte à décorations. Elle la saisit, la pose sur la chaise. Un grincement : à l’intérieur, boules de verre, figurines, fils brillants. Sans sapin, elle prend une boule qu’elle essuie, la suspend au crochet près de la fenêtre où pendent d’ordinaire les clés. La boule vacille, capte la lumière et reflète la petite cuisine, la table, sa présence. Devant ce reflet, elle sent sa poitrine moins lourde. Pas de miracle. Demain, nouvelles visites, nouvelles files, nouveaux formulaires. La fatigue la gagnera, les papiers lui pèsent. Mais elle garde son carnet, où elle ajoute des petits coches à côté des noms, non comme bilan mais comme mémoire : il y a des gens à qui l’on peut rendre visite, juste avec une clémentine et un bonjour. Explosion plus lointaine dehors, la vitre tremble. Elle sourit. Près de la fenêtre, elle observe les enfants courir, feux de Bengale allumés, les adultes blottis contre le froid. Nadège Simon reste là un instant, puis gagne son salon. La télé brille : variétés de fête et chansons connues. Elle s’installe dans le fauteuil, un coussin dans le dos, son téléphone en main. Elle envoie un message à sa fille : « Bon réveillon. Tout va bien ici ». Puis un autre à la voisine du dessus : « Si besoin, je suis là ». Les réponses tardent. Sa fille écrira plus tard, sa voisine du dessus : « Merci ». Téléphone sur la table. Silencieuse, elle s’appuie, écoute : bruits de verres, rires de voisinage. Sa chambre silencieuse ne semble plus tout à fait vide. Elle ferme les yeux, savoure les bruits de l’immeuble, les pétards lointains, sa propre respiration calme. Fatiguée, mais moins seule que jamais. Et ce sentiment si petit et têtu lui paraît être, au fond, le vrai cadeau de l’année.