COMPAGNE DE VOYAGE.

Salut! Me voilà à bord, enfin arrivé à ma petite place.
Dans le compartiment vient une dame imposante, drapée dun manteau beige élégant, un petit bagage à roulettes à la main. Maëlys, qui était plongée dans ses pensées sombres, lève à peine les yeux.

«Bonjour! Vous avez la place du bas? Allezvous asseoir, je vous en prie», lance la jeune femme avec un sourire timide. En vérité, Maëlys navait aucune envie de parler; elle voulait se cacher, se cloîtrer loin du monde. Mais où fuir quand le TGV file à 80km/h?

«Oui, la place du bas, merci. Je mappelle Mireille. Et vous?», demande la dame.

«Maëlys», répond lautre, et replonge son nez dans son téléphone.

Un parfum floral envahit aussitôt le compartiment: un bouquet riche de pivoines, freesia, roses, lys et magnolia.

««Clio»», souffle Maëlys, inspirant à pleins poumons. «On ne le confond pas avec un autre parfum.»

«Exactement, cest mon préféré depuis des années. Jai essayé dautres senteurs, mais aucune ne ma touchée comme celleci. Vous me permettez de vous appeler ainsi?», sourit Mireille.

Maëlys hoche la tête.

«Tous les autres parfums me donnaient des maux de tête, même dans mes rêves. «Clio» est devenu ma carte de visite, mon accessoire indispensable. Vous voyez?»

«Tout à fait», ricane Maëlys, complicité retrouvée.

Mireille retire son manteau et laccroche soigneusement. Ses gestes dégagent grâce, équilibre et une force intérieure qui captive le regard de Maëlys. Elle remarque les doigts longs, fins, ornés de bagues dorées on devine immédiatement une pianiste ou une violoniste.

«Excusez ma curiosité, avezvous suivi des cours de musique?»

«Oui, à lépoque cétait à la mode dinitier les enfants à la musique. Jai fait le conservatoire en violon et piano, puis le supérieur. Jai même enseigné un temps, mais cela appartient à une autre vie. Ça fait plusieurs années que je nai plus touché dinstrument», répond Mireille, un instant de silence, puis ajoute: «Comment avezvous deviné?»

«Je ne sais même pas pourquoi, mais vos mains en parlent déjà», sétonne Maëlys, qui quelques minutes plus tôt était submergée de colère et de tristesse.

«Les mains racontent toujours lâge et les passions», murmure Mireille. «Allez, laissons les drames de côté. On prend un petit repas, on fait connaissance. Le trajet est long, et bavarder fait passer le temps plus vite.»

«Bonne idée. Je file chercher la conductrice pour commander boissons et biscuits», répond Maëlys, enthousiaste.

«Attendez! Le café du TGV, cest du soluble. Jai mon thermos à café maison, une petite recette secrète, un brin magique qui chasse la mélancolie. Et jai toujours du chocolat noir aux noisettes pour laccompagner.»

«Je nai rien à offrir, je voyage léger, cest un allersimple improvisé.»

«Pas de souci, on a assez pour deux. On se lave les mains et la nappemagique soccupe du reste», sesclaffe Mireille, sortant du compartiment.

«Vous allez goûter un breuvage très spécial, un café qui apaise les âmes en peine. Mais les secrets, on en parlera plus tard.», dit-elle en posant ses provisions.

Elle sort une petite flasque en acier inoxydable gravée «Cognac».

«Je ne bois pas dalcool.»

«Moi non plus, mais on ajoute un trait de Cognac à ce café pour relever le goût. Essayez, vous allez adorer», promet Mireille en remplissant deux tasses de café, deux cuillères à café de Cognac.

«Cest délicieux! Vous avez la recette?»

«Avec vos larmes non versées, ça devient encore plus savoureux. Vous êtes daccord?»

Après un bref silence, Mireille ajoute: «Vous avez quelque chose à me dire, nestce pas?»

Maëlys sinstalle confortablement, jambe droite repliée.

«Cest bizarre, mais je me sens poussée à partager ce qui me ronge», pensetelle. «Peutêtre ce café contient une potion de vérité?»

Alors, elle commence son histoire:

«Jétais administratrice dans une boutique de parfums de luxe. Cest là que jai rencontré Serge, le directeur. Il me faisait des petites attentions: chocolat, fruits, même me ramenait en voiture. Jai fondu. Chaque soir, revenir à la maison sans lui était insupportable. Jimaginais nos petits déjeuners, nos balades Je pensais quelle ressentait la même chose, mais cétait que dans ma tête.»

Mireille écoute en silence, un verre à la main.

«Hier, je lai vu embrasser la caissière. Le sol ma disparu. Jai acheté un billet de train à limproviste et me voilà.»

«Vous laimez encore?»

«Oui, je retiens mes larmes du mieux que je peux.»

«Je ne vais pas minimiser ta peine, mais croismoi, cest une petite goutte deau dans locéan des drames du monde.»

Maëlys sourit, imaginant la goutte et le chaos qui lentoure. Mireille pose la tasse sur la table vibrante et poursuit:

«Ce nest pas la première fois que tu te sens trahie. Il ta promis quoi? Le mariage?»

«Rien du tout.»

«Alors tu as reçu une leçon précieuse. Parfois on aime sans retour, et il faut savoir tourner la page, comme on dépasse une vieille robe trop petite. On ne la «jjjk»? Elle ne sadapte plus, on la rafistole, mais les trous restent. Mieux vaut la laisser de côté, même si elle a de beaux souvenirs.»

Maëlys hoche la tête, digérant les mots.

«Allons nous coucher, ma chère. Le matin fera le reste. Le puzzle se reconstitue tout seul.»

Maëlys se glisse sous la couverture et sendort rapidement.

Mireille ferme les yeux, mais le sommeil se dérobe. Des souvenirs lointains surgissent: une jeune violoniste de vingttrois ans, amoureuse de son accompagnateur depuis deux ans, leurs concerts remplis de fans. Un jour, au café, elle sirote un thé vert aux fraises, attendant la demande de son Sasha.

Soudain, Sasha la regarde, les doigts tremblants sur la nappe, et déclare: «Mireille, je pars travailler avec une autre violoniste, Snježana. Cest la vraie amour, adieu.»

Le bruit du tabouret, le choc du verre, le sang qui goutte sur la nappe blanche; la violoniste serre la tasse, la fait exploser, les éclats séparpillent, le sang se mêle au chocolat. Elle ne ressent plus la douleur, ne voit plus rien, mais garde la poignée du mug. Plus tard, à lhôpital, les infirmières saffairent, lambulance arrive, puis le noir.

Elle se souvient dune femme dans le compartiment, qui lui murmurait: «Oublie le passé, la douleur part comme une dent arrachée. Le temps guérira, lamour reviendra. Un jour, tu réconforteras une autre âme perdue dans le même wagon.»

Mireille regarde sa montre: trois heures du matin. Ses veines de la main droite sont mal cicatrisées, la musique ne sera plus jamais la même. Elle a changé de métier, fini ses études, devenu notaire dans une autre ville, trouvé lamour, mais la douleur persiste parfois.

Le matin, Maëlys ouvre les yeux. Le compartiment est vide. Étaitce un rêve?

Sur la petite table, un chocolat aux noisettes et un mot: «Quand tu feras un voyage en train, noublie pas le chocolat et souvienstoi de ce que je tai dit.»

Dehors, les champs et les villages défilent sous la lumière du jour. Peutêtre que la compagne était un fantôme, car sous le bruit des rails, tout peut arriver.

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