Comme on le dit, la réponse suivra

Élise feuillette son quotidien, Le Figaro, sans sattarder à un titre. Ses pensées voguent ailleurs, tournées autour dun sujet qui la ronge.

« Je te cherche », litelle dans la rubrique « Rencontres », mais elle tourne la page dun trait. Tout est habituel, stable, dans cette question. Cette foisci, elle scrute minutieusement les colonnes où sentassent les numéros de téléphone de personnes en quête damour certains pour la vie, dautres pour une nuit ou même pour une heure.

Elle ne recherche pas de nouvelles sensations ; elle veut simplement quune oreille au bout du fil lécoute. Ce soir, personne nest disponible pour recevoir son cœur, et le besoin de parler la hante. Elle compose le premier numéro quelle trouve.

Bonsoir, Service de rencontres, vous êtes bien, dit une voix féminine chaleureuse au bout du combiné.

Bonjour, Madame, balbutie Élise, la voix tremblante, ne sachant plus quoi dire.

Je vais vous aider, ne vous inquiétez pas. Commençons par vos coordonnées et vos souhaits, répond la voix veloutée, déjà un peu irritée par la lenteur de la cliente.

Excusezmoi, puisje me confier à vous? demande Élise, se reprenant.

Vous ne cherchez pas un compagnon? Je nai pas le temps découter les confidences de tous les appelants. Composez le numéro découte anonyme, indique la conseillère dun ton détaché, puis raccroche.

Élise note à peine le numéro, son dernier espoir. Elle compose les chiffres, veillant à ne pas se tromper.

Allô! Bonsoir! Madame, puisje parler? Jai vraiment besoin dune oreille, imploretelle.

Bien sûr, je vous écoute, répond un ton calme au bout du fil.

Élise débute son récit. Dabord hésitante, puis plus fluide, elle se livre à cet inconnu comme à un compagnon de voyage. Elle nattend aucun conseil, seulement la libération que procure le fait de parler.

Mon mari ma quittée il y a un an. Nous venions de fêter nos 25 ans de mariage, et je pensais être la femme la plus heureuse du monde.

Marc et elle sétaient rencontrés à luniversité de Lyon, tous deux étudiants en sciences de léducation. Marc était déjà marié à Claudine, mère de deux petits enfants, un garçon et une fille. Claudine était dévouée, presque maternelle, prête à sacrifier tout pour sa famille. Élise la jalousait : « Voici lhomme idéal, et moi, la belle et lintelligente! »

Elle a brisé ce mariage parfait. Aucun proverbe ne la convaincue : « On ne mange pas le pain dautrui », « Le malheur des autres ne fait pas le nôtre », « Il a des enfants ». « Jaime tout! » sécrietelle. Des années plus tard, elle réalise quelle a joué le rôle de la séductrice, la « vipère » qui a empoisonné le foyer.

Sur les décombres du couple, ils ont reconstruit un bonheur volé. Claudine, sans rancune, a simplement supplié Marc dun ton tremblant : « Noublie pas nos enfants. » Elle a passé le reste de sa vie à soccuper de ses petits, sans jamais chercher un autre homme.

Élise et Marc ont eu un fils, Thomas. Ils lont élevé dans labondance : vacances à la mer chaque été, appartement spacieux à Paris, voiture allemande, chalet à la campagne. Tous deux sont déchus, professeurs à luniversité de Bordeaux, doyens de leurs facultés. Ils nont jamais négligé les enfants de Marc, les accueillant souvent pendant les vacances scolaires.

Parfois, ils passent les congés avec la fille et le fils de Claudine. Élise a même plaisanté: « Demandez à votre mère de vous emmener au bord de mer, même si elle peine à joindre les deux bouts. » Elle ressentait lenvie de frapper le point sensible, mais Claudine ne sollicitait jamais leur aide, par fierté ou par respect du rôle parental.

Thomas a grandi, sest marié, a quitté le nid familial. Élise et Marc restent seuls dans leur grand appartement du centre de Paris, le cœur léger, la vie qui suit son cours sans heurts.

Un jour, une collègue retraitée lance la rumeur: « Élise, avezvous entendu que Marc passe du temps avec une étudiante récalcitrante? »
Élise trouve cela ridicule, mais linformation la trouble.

Lan passé, après un dîner danniversaire au restaurant Le Meurice, Marc larrête net.
Élise, je pars avec une autre, divorçons, ditil, sérieux.

Le scénario est classique : femme vieillissante, mari encore plein dénergie, jeune maîtresse. Élise explose, hurlant: « Tu me laisses pour cette petite? Je vais faire exclure cette «poupée» de luniversité! Les enfants ne toublieront pas! » Rien ny fait, Marc part avec la «poupée».

Le monde perd ses couleurs, devient gris. Marc et sa maîtresse, Alix, emménagent dans un appartement voisin, aidés par des collègues qui veulent « soutenir une jeune famille ». Élise croise le couple chaque matin à larrêt de bus, les voit passer dans leur voiture.

La jeune étudiante se pavane, sûre delle, comme Élise létait lorsquelle a arraché Marc à son premier foyer. Aujourdhui, il ne reste que des cendres.

Dans les yeux de Marc, on voit locéan de la nouvelle passion, à cinquante ans il plane encore. « La calvitie nempêche pas le cœur de voler », pensetelle.

Un jour, elle demande:
Pourquoi aije pu tarracher si facilement? Claudine était parfaite, obéissante.

Ma chère, jétais las de ce marais douillet, répond Marc en lui baisant la main.

Il sennuie de nouveau, cherche des élans passionnels. « Aujourdhui on jure jusquau cercueil, demain on regarde derrière », se ditelle. Elle se voit maintenant à la fois victime et bourreau.

Elle cherche le soutien des enfants de Marc, mais ils la repoussent dun seul souffle: « Ce qui se passe ici revient à la maison, le karma du père. » Elle comprend quelle nest pour eux quune tante indésirable, qui a volé le mari de leur mère.

Les enfants ne lont jamais aimée. Les adultes tentent de les compenser par des cadeaux, des sorties, des mots fleuris, mais les enfants, adultes maintenant, ont leurs propres vies. Depuis un an, ils ne lui parlent plus.

Le divorce se fait sans drame. Marc annonce quAlix attend un enfant et propose de partager lappartement en deux. Élise accepte sans protester, sachant que sopposer serait inutile, comme essayer de récupérer la nuit dhier au petitmatin.

« Il faut aider la famille qui grandit » pensetelle, assise dans son appartement vide de quatre pièces. Elle a quarantequatre ans, se sent comme une fraise qui doit encore mûrir. Elle continue à se soigner, à porter des produits de beauté chers, à suivre les tendances. Mais une profonde mélancolie la ronge. Son seul réconfort est Thomas, qui la console.

Elle raccroche le téléphone, soulagée, force un sourire. Elle rappelle Thomas, qui répond surpris à cet appel tardif.
Maman? Que se passetil? sinquiètetil.

Elle le rassure: « Tout va bien, mon fils! Le cœur léger, je tinvite à venir ce weekend avec les enfants, je préparerai un gâteau. »

Six mois plus tard, elle recontacte son « psychologue » téléphonique.
Vous savez, jai retrouvé un ancien camarade de classe. Il était toujours près de moi, sans jamais oser sapprocher. Il nétait jamais marié. Quand il a senti le bouleversement dans ma vie, il est sorti de lombre. Nous nous sommes mariés.

Le bonheur revient dans son petit studio, même sil ne compte quune pièce. Elle vous remercie pour cette confession, pour ce nettoyage dâme. Elle sait maintenant que la vie offre toujours quelque chose en retour.

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