— Offrons ta grosse prime à ta sœur pour ses 30 ans ! Elle sera tellement ravie ! — suggéra la mère, tout à fait sérieusement.

Offrons ce gros bonus à Léa pour son trentième! Elle va être aux anges! lança la mère, très sérieuse.

Camille Dubois scrutait lécran de son ordinateur pour la troisième fois, comme si les chiffres allaient se transformer sous son regard. Le bonus était encore plus important quelle ne lavait imaginé. Vingtquatre mois durs dans une entreprise publique, des négociations sans fin, des nuits blanches à remplir des dossiers: voilà le résultat. Le plus gros contrat de lannée était signé par ses soins.

Camille, ça va? fit irruption sa collègue Marion Lefèvre, en passant la tête dans le bureau. Tu as lair un peu pâle.

«Ils ont versé le bonus,» répondit Camille dune voix basse, les yeux rivés sur le tableau.

Et alors, cest petit?

Grand. Énorme.

Marion siffla en voyant le montant safficher.

Bravo! Maintenant tu pourras toffrir tout ce dont tu rêves.

Camille ouvrit un onglet avec des photos des Seychelles. Depuis des années, elle faisait défiler les images de sable blanc, deaux turquoise, de bungalows sur pilotis. Elle se rappelait les soirées passées à scruter Instagram de voyageurs, à simaginer à leur place.

Les Seychelles? devina Marion. Il est temps! Si jétais à ta place, je louerais déjà mon propre appartement. Tu as vingtsept ans, il faut que tu témancipes.

Camille acquiesça. Vivre avec sa mère et sa sœur aînée, Léa, devenait de plus en plus difficile. Léa, trente ans, navait toujours pas trouvé demploi stable, toujours prête à expliquer que ce nétait pas de sa faute.

De retour à la maison, Marie Dubois lavait la vaisselle dans son tablier à carreaux.

Maman, jai une nouvelle, annonça Camille en sortant un yaourt du frigo.

Quelle sorte? demanda Marie, en essuyant ses mains sur un torchon.

On ma versé un bonus. Un gros. Pour le contrat que jai bouclé.

Les yeux de la mère silluminèrent.

Camille, ma chérie! Cest combien?

Camille déclara le montant, plus de quinzemille euros. Marie sassit, bouche bée.

Mon dieu Cest une fortune! elle fit une pause, puis un éclair didée traversa son visage. Tu sais quoi? Offrons ce bonus à Léa pour ses trente ans! Elle sera aux anges!

Camille sétouffa avec son yaourt.

Quoi?

Réfléchis-y, ma fille, insista Marie, comme si cétait la chose la plus naturelle du monde. Trente ans, cest une date capitale. Que Léa se souvienne de ce jour! Elle pourra soffrir un voyage à létranger, enfin partir quelque part.

Maman, tu es sérieuse? demanda Camille, posant lentement son verre.

Questce qui te fait rire? Largent doit rester dans la famille. Léa est la grande, cest la première! Et toi, tu as déjà un bon salaire, tu gagneras encore plus.

À ce moment, Léa entra, joyeuse après une promenade avec ses amies.

De quoi vous discutez? demandatelle, en enlevant son manteau.

Camille a reçu un énorme bonus, déclara Marie. Et on pense à le donner à Léa pour son anniversaire.

Ce nest pas «penser», répliqua Camille dune voix ferme. Cest vous qui décidez.

Léa haussa les sourcils.

Cest combien le bonus?

Marie le lut à haute voix. Léa siffla, comme Marion le matin.

Camille, questce que tu fais? sassitelle à côté de sa sœur. Jaurais vraiment besoin dun tel cadeau pour mes trente ans. Je nai jamais voyagé de ma vie, et toi, tu es encore jeune, pleine dopportunités.

Pleine dopportunités? la voix de Camille monta dun ton. Léa, jai vingtsept ans! Jai étudié quatre ans à luniversité, deux ans de stage pour des cacahuètes, puis deux ans de labeur acharné pour arriver à ce poste. Jai gagné cet argent par mes propres moyens!

Camille, ne crie pas sur ta sœur, gronda Marie.

Pourquoi elle aurait le droit de crier sur moi? Pourquoi elle réclame largent que jai gagné?

Léa croisa les bras.

Je nai pas crié. Jai juste dit que le cadeau me serait utile. Tu sais comme il est difficile de trouver un emploi aujourdhui.

Difficile à trouver, hein? séleva Camille. Combien dentretiens astu passé lan dernier? Trois? Quatre?

Camille! sécria Marie. Comment osestu parler ainsi à ta sœur? Léa cherche un poste dans son domaine, pas à quémander nimporte quoi.

Maman, moi aussi je travaille dans mon domaine. Jai cherché pendant deux ans, passé des entretiens chaque semaine, essuyé des refus à la pelle avant dobtenir ce poste.

Et maintenant? intervint Léa. Tu as ton poste, le bonus. Tu ne peux pas avoir un peu de pitié pour ta sœur?

De la pitié? la voix de Camille flamboya. Léa, je te plains chaque mois! Qui paie internet? Qui achète les courses? Qui règle les factures? Moi et maman! Et toi?

Je cherche un emploi!

Tu traînes avec tes copines! Tu passes ton temps sur ton portable! Tu dors jusquà midi!

Assez! interrompit Marie, se plaçant entre les deux. Camille, Léa a raison, cest difficile de trouver du travail aujourdhui. Et toi, tu as reçu un gros bonus Tu ne veux vraiment pas partager avec la famille?

Refuser? les larmes perçaient les yeux de Camille. Maman, je comptais partir aux Seychelles. Cest mon rêve depuis luniversité. Puis louer un appartement et enfin vivre seule.

Les Seychelles? ricana Léa. Tu veux perdre tout cet argent en deux semaines de farniente sur la plage?

Ce nest pas gaspiller! Cest mon rêve!

Mon rêve, cest daller au moins à Nice, rétorqua Léa. Jai presque trente ans. Si ce nest pas maintenant, alors quand?

Quand je laurai mérité!

Marie soupira lourdement.

Camille, je ne te reconnais plus. Tu es devenue si dure, si égoïste. Le succès atil vraiment pu te transformer à ce point?

Égoïste? la voix de Camille se

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— Offrons ta grosse prime à ta sœur pour ses 30 ans ! Elle sera tellement ravie ! — suggéra la mère, tout à fait sérieusement.
Le paradis sous les toits : Quand Dimitri a remis les clés de son appartement à Ève, elle a su que la Bastille était prise. Aucun Leonardo DiCaprio n’a autant attendu son Oscar qu’Ève attendait son Adam (même si ce n’est “qu’un Dima”), surtout avec son propre petit “nid d’amour”. Trente-cinq ans, célibataire et à bout d’espoir, elle regardait de plus en plus souvent avec tendresse les chats des rues et les vitrines “Tout pour les loisirs créatifs”. Et voilà qu’il arrive : solitaire, toute sa jeunesse engloutie dans la carrière, la healthy food, la salle de sport et autres absurdités à la sauce quête de soi — et, important, sans enfant. Ève avait formulé ce vœu à vingt ans, et il semblait que ce Père Noël à retardement avait enfin compris qu’elle ne plaisantait pas. — J’ai la dernière mission professionnelle de l’année, et après je suis tout à toi, — annonce Dima en lui offrant la précieuse clé de son oasis. — Ne t’effraie pas de ma caverne. Je n’y viens, en général, que pour hiberner, — ajoute-t-il avant d’enfourcher un “Airbus” pour partir vers un autre fuseau horaire tout le week-end. Ève prend sa brosse à dents, sa crème, ses éponges et fonce découvrir cette caverne. Les ennuis commencent dès l’entrée. Dima l’avait prévenue que la serrure coinçait, mais à ce point… Elle bataille quarante minutes : pousse, tire, enfonce la clé, teste poliment… mais cette maudite serrure ne voulait rien savoir de ce nouveau locataire. Et puis voilà la voisine qui pointe le nez : — Pourquoi essayez-vous d’entrer chez quelqu’un d’autre ? — Mais j’ai la clé, — s’énerve Ève, essuyant la sueur de son front. Suit un interrogatoire digne d’un quartier parisien bien tenu, terminé par un — Je suis sa copine ! — bravache qui fait claquer la porte de méfiance. Finalement, Ève s’impose. La porte cède. L’univers de Dima s’offre à elle : un ermitage d’un ascète moderne, où la féminité semble n’avoir jamais mis le pied. Mais au moins, elle est la première. Heureuse de sa victoire, Ève file chez Monoprix acheter rideaux, tapis, maniques et torchons — et, bien sûr, diffuseurs, savons artisanaux, boîtes à cosmétiques… « Ce n’est pas de l’impudence d’ajouter quelques petites touches dans l’appartement d’un autre », se rassure-t-elle en empilant paniers et objets dans les caddies. La serrure s’avoue vaincue. Elle ne sert plus à rien, subit une chirurgie nocturne à coups de couteau de cuisine. Bientôt, tout l’équipement de base doit être changé : vaisselle, nappe, planches, dessous-de-plat, et tant qu’à faire… rideaux assortis ! Dimanche midi, Dima prévient : il reste encore deux jours en déplacement. — Je serai ravi si tu donnes un peu de chaleur à mon appart, — sourit-il au téléphone tandis qu’Ève admet avoir pris quelques libertés en matière de déco. L’aménagement version “féerie d’intérieur” prend alors une ampleur industrielle. À force d’y penser depuis tant d’années, le barrage cède — la déco afflue à flot continu. Au retour de Dima, il ne reste plus dans l’ancienne tanière qu’une araignée près de la VMC. Ève préfère l’épargner : ce sera le symbole de l’intouchabilité du peu qui restait de l’ancien Dima… L’appartement a désormais l’allure d’un cocon d’un couple marié depuis huit ans, puis désabusé, puis de nouveau heureux envers et contre tout. Ève ne s’est pas contentée de personnaliser l’appartement — elle s’est aussi imposée dans l’immeuble comme nouvelle “maîtresse de maison”, ce malgré l’absence d’alliance, “un détail purement technique”. Les voisins s’inclinent : “Ben, faites comme chez vous, nous, ça nous est égal, hein.” *** Le jour du retour tant attendu, Ève prépare un vrai dîner maison, s’emballe dans une lingerie à la fois élégante et provocante, parfume les coins, tamise la lumière, et attend. Voilà son Adam qui arrive. Mais Dima tarde. Quand la tenue commence à lui peser douloureusement là où elle a trimé des mois à la salle de sport, la clé tourne dans la serrure. — C’est une nouvelle serrure, pousse simplement, — chuchote-t-elle, mi-gênée, mi-sensuelle. Elle n’a pas peur des reproches : elle a trop bien bossé. On lui pardonnera tout. Mais au moment où la porte s’ouvre, Ève reçoit un SMS inattendu de Dima : « T’es où ? Je suis à la maison. L’appartement n’a pas changé d’un poil. Mes potes me faisaient flipper que tu allais y mettre ta cosmétique partout. » SMS qu’elle ne lira que plus tard… Car dans l’appart débarquent cinq inconnus : deux jeunes hommes, deux élèves et un papy qui, en voyant Ève, se redresse soudain avec une prestance retrouvée. — Alors, papa, t’es accueilli comme un pacha ! Fallait pas aller en maison de repos si c’est “all inclusive” ici ! — rigole le jeune, se prenant une tape de sa femme. Ève, deux verres à la main, sidérée, voudrait crier, mais reste pétrifiée. Au coin, l’araignée jubile. — Mais… vous êtes qui ? — balbutie-t-elle. — Le propriétaire des lieux, et vous, de la clinique pour ma piqûre, je suppose ? J’ai dit que je m’en sortirais, vous savez, — lance le papy en lorgnant la tenue d’infirmière sexy d’Ève. — Eh bien, Adam Matheux, c’est cosy chez vous ! — note la belle-fille. — On habite plus dans un caveau, c’est déjà ça ! Mais, mademoiselle, comment vous appelle-t-on ? “Ève” ? C’est pas trop vieux, notre Adam Matheux, pour vous ? Enfin, un homme avec son logement… — Je… Ève… — Eh bah, Adam Matheux a du flair pour choisir les gens lui ! Le vieux, yeux pétillants, a l’air ravi de ce hasard. — Et… et… où est Dimitri ? — murmure Ève. — Je suis Dimitri ! — s’écrie un garçon de huit ans. — Doucement, tu n’es pas encore Dimitri — le tempère sa mère en emmenant son frère et son père dehors. — P-pardon, je me suis trompée d’appartement… C’est bien le 26, 18, rue des Lilas ? — Non, ici, c’est le 18, rue des Aubépines, — répond le vieux, prêt à investir son nouveau cadeau. — Voilà… je confonds toujours, soupire Ève, dramatique, — Entrez, installez-vous, j’ai un coup de fil à passer… Elle s’enferme dans la salle de bain, attrape une serviette, et découvre enfin le SMS de Dima. « Dima, j’arrive bientôt, je me suis juste attardée en courses », répond-elle aussitôt. « Parfait, alors. Si tu peux prendre une bouteille de vin… », laisse Dima en vocal. Le vin, Ève allait le boire… mais seule. Elle attrape tapis et rideau sous le bras, patiente que les inconnus s’installent, puis, ramassant ses affaires, quitte enfin l’appartement. — Matheux, la belle s’en va ! On rate une histoire d’amour ! — marmonnent les voisins aux portes entrouvertes. *** — Je t’expliquerai plus tard, — lâche Ève à Dima, hébété, en lui ouvrant. Presque somnambule, elle file remplacer la déco dans la salle de bains, installe son tapis, puis s’effondre sur le canapé jusqu’au lendemain, jusqu’à ce que le stress et le vin s’évaporent. À son réveil, un inconnu la fixe, attendant des explications. — Dites… c’est quoi l’adresse, ici ? — 18, rue des Jasmins.