Pour ses seize ans, mon neveu a déclaré qu’il ne se marierait jamais, jamais. Parce que cela ne sert à rien.

À son seizième anniversaire, mon neveu a déclaré quil ne se marierait jamais, au grand jamais. Parce que cétait inutile. Parce que les femmes étaient à lorigine de tous les malheurs du monde, et il navait aucune intention de gâcher sa jeunesse avec des capricieuses. Peut-être à trente ans, à la vieillesse, il y réfléchirait, mais pas maintenant. La vie était belle et merveilleuse sans ça. Et puis, il y aurait les enfants : des morveux qui crient sans cesse. Il en avait assez avec son petit frère, quil avait dû soccuper depuis ses quatorze ans. Assez, il avait souffert. Ma sœur et moi avons bien ri et avons parié une caisse de champagne quil se marierait juste après larmée. Les garçons de chez nous y vont tous, cest la tradition.

Nous lavons accompagné à la caserne, maman a pleuré, comme dhabitude, mais le temps a passé vite, un an seulement maintenant.

Un coup de fil. « Allô, allô, comment ça va ? Tout le monde va bien ? Mon fils est rentré »
Léna, quest-ce qui ne va pas avec ta voix ?
Vitaliiiiii se marie !!! Hiiiiiiiin
Et des sanglots dans le combiné, comme pour un enterrement.
Arrête de texciter, explique-moi calmement. Il épouse la directrice de votre club ? (Celle-là, une vraie héroïne de guerre, personne ne sait son âge, il faut compter ses médailles pour deviner.)
Noooon, elle vient de Maymaaas Ménchikova, viens, viens, sil te plaît ! Je ne peux pas gérer ça toute seule !

Le fait que ma sœur, une femme dune patience incroyable, jamais émotive, mappelle du fin fond de la France pour régler des problèmes matrimoniaux ma fait réfléchir cinq minutes. Dix minutes plus tard, je fouillais les promotions de billets davion Paris-Nice. Sans poser de questions. Parce que si des femmes comme Léna se mettent à pleurer, cest que la situation est grave.

Jai trouvé un billet rapidement, et le lendemain midi, jétais dans notre village. Personne ne sattendait à ma venue, je navais prévenu personne. Un voisin ma emmenée chez nous à travers les routes enneigées.

Je passe en trombe devant la boulangerie, léglise, jentre dans la maison. Silence Personne. Ma sœur est à lécole, mon neveu au travail. Sans même enlever mon manteau, je meffondre dans un fauteuil. Silence Dehors, les pins et les cèdres se balancent, les montagnes enneigées sous un ciel bleu. Silence

Qui est là ?! Une voix rauque dans le couloir.

Une femme dune quarantaine dannées, mal fagotée, entre dans la pièce. Le visage large comme une poêle à crêpes, les petits yeux perçants brillant de méchanceté. (La belle-mère, sans doute, me dis-je. La famille a déjà envahi la maison.)

Bonjour. Je suis Julienne, la sœur de Léna.
Pourquoi vous venez sans prévenir ? On ne vous attendait pas ! Personne ne ma parlé de vous ! savance la mégère échevelée.
Et vous, qui êtes-vous, ma tante, pour que je vous prévienne ?
Je suis Irène, la femme de Vitali !
Quoi ?!
Sa femme ! Et toi, qui es-tu pour tinstaller ici en bottes ?!

Là, je comprends quune seconde de plus et je vais hurler comme ma sœur. Mon Dieu ! Pourquoi ? Comment le plus beau gars du village, le rêve de toutes les filles, a-t-il pu choisir ce tonneau de levure ? Et le tonneau sénerve, avance vers moi comme un mastodonte, exige des réponses. Comment ai-je osé entrer sans sa permission ?

La porte dentrée claque. Ma sœur entre, timidement, comme si elle nétait plus chez elle.

Irène, calme-toi, bredouille-t-elle, cest ma sœur, elle est en vacances, elle est venue nous voir.
Pourquoi vous ne mavez pas prévenue, hein ? Le canon se tourne vers ma sœur.

Je reste assise, muette comme une carpe. Saints du ciel ! Quest-ce qui se passe ici ? Ma sœur, la terrible directrice décole, sautille comme un moineau autour de ce grenadier en robe de chambre en peluche, essayant de justifier ma présence dans sa propre maison. Mon regard se pose sur le ventre généreux de la « femme de Vitali », et une pensée me traverse lesprit.

(Ah ! Le grenadier est enceinte, apparemment. À en juger par la taille, six ou sept mois. Mon Dieu, mais comment ? Vitali est rentré de larmée il y a un mois Elle lui rendait visite ? Ils ne mettaient pas assez de brome dans sa nourriture, ou quoi ?)

Pendant ce temps, la tante-« femme de Vitali » a poussé ma sœur dans le couloir et, à en juger par les bruits, la torture avec un tisonnier.

Quels invités ?! Aujourdhui, cest ma mère qui doit arriver, demain mon père ! On doit régler ça en famille ! Qui la invitée ?! Vous ?! Quelle rentre chez elle ! Cest à nous de décider !

(Heh, jai dû leffrayer, la pâte à pain. Regardez comme elle sagite.)

Je sors dans le couloir, libère ma sœur, fais un sourire angélique à ladresse de la créature en peluche et propose à tous de boire un thé.

Pas de thé ! tonne la charmante « belle-fille » avant de disparaître dans la chambre.

Léna, ils ne tont pas encore expulsée de chez toi, par hasard ? Allons faire un tour, discutons en famille.

Nous partons. Nous marchons vers la falaise, aveuglées par la colère. Je suis trop furieuse pour parler.

Explique-moi, doù sort ce phénomène ?

Julie, il est rentré de larmée avec elle. Elle la attendu à la gare de Maymas, déjà avec sa valise. Ils sont arrivés ensemble. Javais préparé une fête, ses amis étaient là, les filles Tout le village lattendait, heureux. On avait décoré la maison comme pour un mariage, on avait appelé Didier avec son accordéon, sorti la guitare Javais préparé deux sacs de raviolis, acheté un cochon pour le barbecue, fait des conserves, comme il aime. Jattendais mon fils. Ils entrent. Il me dit : « Maman, je te présente Irène. » Je la regarde, et mon cœur sarrête. Puis je me rappelle comment ma belle-mère ma détestée toute ma vie, je me ressaisis. On ne juge pas à lapparence, peut-être quelle est gentille. Je me tais, pleure cinq minutes dans le cellier, mais que faire ? Mon fils a grandi, il a choisi sans me demander, et moi non plus je navais rien demandé quand je me suis mise avec Slavik. Jentre dans la maison : personne. Plus un ami, plus une fille. Juste Vitali et Irène à table.

Où sont les invités ?

Terminé, les invités. Vitali est un homme marié maintenant, il na pas le temps pour ça. Je les ai renvoyés.

Je regarde mon fils : il a lair assommé. Je les laisse et vais chez Cathy, linfirmière, avec les raviolis et le cochon. Pour fêter son retour. Et depuis, cest comme ça. Il marche comme un zombie. Plus damis, et si une ancienne camarade de classe appelle, même mariée, cest les cris, les scandales, presque les couteaux. Ils restent à

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Pour ses seize ans, mon neveu a déclaré qu’il ne se marierait jamais, jamais. Parce que cela ne sert à rien.
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