Épouse-moi, maman y tient beaucoup !
Flavie, tu devrais moins penser au travail et davantage à te marier ! insistait sa mère au téléphone. Tu as déjà trente ans ! Pas de mari, pas denfants Et moi qui rêve de petits-enfants.
Maman, pas maintenant, on en reparlera plus tard, répondit Flavie, agacée. Ces conversations lépuisaient, et elle était réellement débordée.
Plus tard ? Plus tard ? sexclama sa mère. Tu dis toujours ça ! La vie va te passer sous le nez sans que tu ten rendes compte !
Maman, ma chérie, supplia Flavie, je nai vraiment pas le temps, jai une réunion dans cinq minutes. Je tappelle ce soir et tu pourras me gronder autant que tu voudras, daccord ? Allez, je tembrasse, à tout à lheure.
Flavie se précipitait vers la salle de réunion, lançant des instructions à son assistante. Son agenda était minuté, chaque instant compté. Demain, elle partait en déplacement professionnel. Depuis deux ans, sa vie ressemblait à un marathon sans fin. Déjà travailleuse acharnée, elle avait atteint un rythme infernal depuis sa promotion à la tête de lentreprise. Les vacances ? Un lointain souvenir.
Au fond delle, Flavie savait que sa mère avait raison : elle négligeait sa vie sentimentale. Mais où trouver un mari quand on passe ses journées au bureau ? Les liaisons professionnelles étaient exclues elle refusait dêtre lobjet des ragots. La seule confidente à qui elle se confiait était Claire, son amie denfance, aussi proche quune sœur.
Flavie, inscris-toi sur un site de rencontres, lui conseilla Claire après quelle lui eut raconté léchange avec sa mère. Tu pourrais tomber sur quelquun de bien. Et puis, ouvre les yeux autour de toi : parmi tes collègues, il doit bien y avoir un homme célibataire et respectable.
Daccord, demain, je promets dy penser, ironisa Flavie. Claire comprit aussitôt que le sujet était clos.
“Demain” se transforma en “après mon voyage daffaires”. De retour, Flavie tint parole et créa un profil discret, se présentant comme “comptable” plutôt que directrice. Immédiatement, un homme à lego surdimensionné et à lorthographe désastreuse lui écrivit : “slt tu pe arreter de chercher parske je sui le mieu”.
Flavie ferma les yeux, comme pour effacer cette torture visuelle. Elle ignora le message, mais lenvie de supprimer son compte la submergea. Les notifications saccumulèrent : “pk tu repon pa”, “don ton num”, “on se voi ou”, “je vien ché toi”, “épouse moi”, “je c que tu é la”, “tu me tromp”, “té a moi”, “cé moa ou perssonn”.
“Des hommes bien, peut-être, mais pas pour moi. Un psychopathe en plus, quelle aubaine”, songea-t-elle, copiant ce florilège pour Claire avec un message : “Mon prince est arrivé. Je vais pleurer.”
Elle supprima son compte sans hésiter. Deux prétendants de ce calibre, et elle perdrait la raison.
Flavie, quand vas-tu te marier ? relança sa mère dans la voiture, ce matin-là.
Flavie inspira profondément, les paupières closes, avant de répondre dune voix calme :
Bientôt. Daccord, maman, pas le temps, on en parle ce soir.
Son regard croisa celui de Bertrand, son chauffeur. Il observait la route, un sourire à peine esquissé. Plus âgé quelle dune dizaine dannées, ancien militaire, intelligent et posé. Au fil des trajets, il était devenu bien plus quun simple employé : un ami. Et divorcé depuis plusieurs années.
Bertrand, épousez-moi, lança-t-elle dun ton neutre, comme une évidence. Maman y tient.
Si cest pour faire plaisir à madame votre mère, Flavie, je veux bien, répondit-il avec la même impassibilité. On ne refuse rien à une mère.
En réalité, une complicité muette les liait depuis longtemps. Les convenances professionnelles les retenaient : Flavie ne le voyait pas comme un prétendant, et Bertrand se jugeait indigne de sa position. Quand elle fit cette proposition, il accepta, la croyant ironique. Elle-même douta de sa sincérité.
Et cest ainsi, sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant, quils se marièrent. Leur union fut heureuse : entre le travail, ils trouvèrent du temps pour eux passions partagées, respect, amour. Et deux enfants, comblant de joie grands-parents et arrière-grands-parents.






