Aujourdhui, dans le supermarché, mon attention a été attirée par une vieille dame. Son regard errait entre les étiquettes de prix, et ses doigts tremblants hésitaient devant les boîtes de conserve les moins chères. Il ne faisait que deux degrés dehors, et elle était là, en pantoufles et bas fins.
Je me suis approché pour laider à choisir bien quil ny eût presque rien à choisir. Mais je ne pouvais pas la laisser partir seule. Je lui ai proposé de faire les courses ensemble. Dabord confuse, puis craintive, elle a fini par accepter.
Jai commencé à remplir son panier pâtes, œufs, légumes, huile. Elle narrêtait pas de murmurer :
*« Non, sil vous plaît, ne faites pas ça les caissières ne me laisseront pas passer, elles savent que je nai pas dargent »*
Quand elle a compris que jétais sérieux et que je paierais pour tout ce dont elle avait besoin, son regard sest adouci. Elle a pris du beurre et du riz. Cétait tout. Je lui ai demandé ce qui lui manquait chez elle. Sa réponse fut brève :
*« Rien. Je nai absolument rien. »*
Jai glissé une tablette de chocolat dans le panier. Et là, jai vu quelque chose que je noublierai jamais : une joie pure, enfantine, dans ses yeux. Comme celle de ma petite sœur quand je lui offre un bonbon en plus.
*« Jadore le chocolat »* a-t-elle chuchoté. *« Mais je nen ai pas mangé depuis cinq ans. »*
Avant la caisse, elle sest arrêtée plusieurs fois : elle voulait remettre des articles, me suppliant :
*« Dites à la caissière que vous êtes mon neveu sinon, elles ne me laisseront pas passer »*
Elle faisait des signes de croix, me remerciait, sexcusait. Comme si on lavait déjà chassée, peut-être parce quil lui manquait quelques euros.
Jai payé, puis je lui ai proposé de la ramener chez elle. Mais en entrant dans son appartement, jai été choqué.
Elle vivait dans un immeuble en pierre de taille, près du boulevard Saint-Michel et de la rue de Rennes. Un bâtiment bourgeois, avec une entrée élégante et un concierge.
Jétais surpris je mattendais à un HLM en banlieue. En réalité, elle avait obtenu ce logement en compensation après la démolition de son ancienne maison. Maintenant, la moitié de sa pension partait dans le loyer.
Chez elle, il faisait froid. Du carton remplaçait le tapis, et la cuisine était vide ni frigo, ni cuisinière. Tout avait été emporté après la mort de son fils par sa belle-fille et sa sœur.
Elles ne venaient plus. Deux appels par an, juste pour vérifier si elle vivait encore. Si oui, elles raccrochaient.
*« Elles attendent juste que je meure »*, a-t-elle dit avec un calme qui ne vient que de la douleur ancienne.
Le pire ? Les voisins voyaient tout ça. Ils avaient connu son fils, ils savaient quelle était seule. Ils la voyaient sortir en automne avec ses pantoufles, ramener des produits périmés. Et tous se taisaient.
Et pourtant, tout ce que javais acheté ne coûtait quune cinquantaine deuros. Des courses pour un mois. Dans cet immeuble riche et cossu, personne navait voulu laider ?
Je nai pas pu partir comme ça.
Jai appelé un ami, qui tient une petite épicerie. Je lui ai raconté, et il a tout de suite accepté. Un colis alimentaire mensuel le strict minimum.
Dautres connaissances se sont jointes médicaments, petites réparations. Une semaine plus tard, je suis revenu. Elle ma accueilli comme un petit-fils.
Jai apporté de la nourriture, des médicaments, des chaussures chaudes. Jai fait venir une femme de ménage, un artisan pour la cuisinière. On a installé une bouilloire neuve.
Et vous savez quoi ? Lappartement sest rempli dune odeur de vie. Dans ses yeux, une lueur despoir. Sur ses lèvres, un sourire. Petit, silencieux, mais vrai.
Les vieux ne demandent pas grand-chose. Ils ne réclament pas. Ils ne se plaignent pas. Ils attendent juste. Parfois de laide. Parfois la mort.



