Je vous raconte l’histoire d’Éric, un étudiant en première année à la Sorbonne. Son premier amour, Manon, apparut au tout début du cursus, mais le destin en décida autrement. Un après‑midi, elle rentrait à la campagne avec ses parents lorsqu’un camion, le conducteur somnolent, percuta leur voiture. La collision frontale fut terrible : aucune âme ne survécut dans la petite berline.
Éric, anéanti, se retrouva à errer entre les cabinets de médecins, à avaler des pilules et à recevoir les propositions de ses parents de prendre un congé académique. Il se rendit à chaque rendez‑vous, prit les traitements, mais refusa catégoriquement d’interrompre ses études. « L’université me donnera un souffle nouveau », déclara-t‑il à ses parents.
Le deuxième semestre s’écoula comme un rêve brumeux : cours, contrôles, partiels, examens. Éric se sentait devenu un automate, froid et détaché. Au début de la troisième année, une nouvelle étudiante, Clémence, intégra son groupe. Dès le premier cours, elle montra un intérêt évident pour lui.
Clémence ne se contentait pas de le regarder de loin ; elle s’assit à côté de lui à chaque séance, l’entraîna à la cantine, l’incita à manger. « Tu me plais beaucoup », avoua‑t‑elle, et, peu à peu, Éric cédait. Il ne l’aimait pas vraiment, mais il ressentait envers elle une forme de gratitude et de respect. Après tout, s’il pouvait être utile à quelqu’un, pourquoi ne pas le faire ? Ainsi, ils devinrent couple à la quatrième année.
L’année suivante, Éric comprit qu’il ne pouvait plus continuer ainsi. Malgré ses efforts, il n’arrivait pas à s’attacher à Clémence, même s’il voyait qu’elle en avait besoin. Il songeait de plus en plus à une rupture, persuadé qu’ils étaient trop différents et qu’ils n’avaient aucun futur commun. Il tenta à plusieurs reprises d’aborder le sujet, mais Clémence détournait toujours la conversation, évitant les mots qui pouvaient rompre le lien.
Un mois plus tard, Clémence lui montra un test de grossesse avec deux bandes. « Ce n’est pas possible ! », s’écria Éric, secouant la tête. « Nous étions très prudents. Es‑tu sûre qu’il n’y a pas d’erreur ? As‑tu consulté un médecin ? » Elle répliqua : « Il est trop tôt pour voir un docteur, mais c’est le cinquième test. J’espère que tu ne me décevras pas. » Éric baissa les yeux, demanda du temps pour réfléchir, et le lendemain fit une proposition à Clémence.
Ils fixèrent la date du mariage deux mois plus tard. Deux semaines avant le grand jour, Clémence l’appela en larmes, annonçant qu’elle était hospitalisée. Un accident avait entraîné la perte du bébé. « J’espère que tu ne m’abandonneras pas dans ce moment si douloureux ? » implora‑t‑elle. « Jamais », répondit Éric, le souffle serré. Le mariage eut lieu comme prévu.
Un an passa, et Éric commença à douter de son choix. S’il avait pris une autre décision, il se serait senti lâche aux yeux de ses proches et de lui-même. Aujourd’hui, la situation était différente : plus de drames, leurs diplômes en poche, des emplois stables. Tous deux étaient adultes, autonomes. Peut‑être était‑il temps de regarder la vérité en face ? De divorcer tant qu’ils étaient encore jeunes, avant que les enfants n’arrivent ?
Éric laissa entendre à Clémence que le mariage avait été trop précipité, que rien ne les liait réellement. Elle, mystérieusement souriante, rétorqua qu’ils étaient déjà liés par quelqu’un d’autre. Elle n’avait jamais osé le dire de peur d’attirer le mauvais œil, mais maintenant, trois mois plus tard, tout allait bien. Éric ne poussa pas la demande de divorce.
Leur fille, Anaïs, naquit à terme, en pleine santé, une petite merveille aux yeux pétillants. Contrairement à sa mère, elle conquit immédiatement le cœur d’Éric. Sa vie prit alors un sens nouveau : il vivait pour elle. Anaïs, sentant l’amour de son père, s’accrochait à lui, refusait de quitter ses bras, et ne s’endormait que si son papa lui lisait une histoire le soir. Elle avalait les médicaments les plus amers sans faire la moue.
Éric, pourtant, était tiraillé. Il aimait sa fille, mais il ressentait chaque jour une aversion grandissante envers sa femme. Il ne levait pas la voix, ne la blessait pas, mais cacher cet éloignement devenait de plus en plus difficile. Clémence percevait tout, pleurait, faisait des crises, mais rien ne pouvait forcer l’amour. On ne peut pas obliger quelqu’un à aimer.
Quand Anaïs eut six ans, Éric demanda le divorce. « Pardonne‑moi, Clémence, je n’en peux plus. Je me tortille, je te fais du mal, et moi aussi. Restons jeunes, séparons‑nous calmement. Je veux garder Anaïs avec moi. » Avant qu’il ne puisse finir, Clémence éclata d’un rire hystérique : « Anaïs ? Pour moi ? Tu te crois si malin ! Si on divorce, je m’enfuis à l’autre bout du pays, et tu ne la reverras plus jamais ! »
Le lendemain, Éric récupéra les papiers, mais il ne pouvait se lancer dans un tel risque.
Six années plus tard, il tenta de nouveau de mettre fin au mariage. Anaïs était maintenant grande, son avis comptait pour le choix du lieu de vie, et la menace de Clémence de partir ne le terrifiait plus.
« Divorcer après tant d’années ? Sale ingrate ! » hurla‑t‑elle. « Je t’ai donné ma jeunesse, j’ai porté notre enfant ! Qui me sera utile maintenant ? Si tu pars, je ne vivrai plus, je laisserai une note à Anaïs disant que c’est toi qui as causé ma mort. » Éric, las, se contenta de soupirer. Encore une fois, Clémence l’emporta.
Il n’essaya plus jamais de fuir. La désespérance l’entraîna vers l’alcool. Chaque soir, il se versait un petit verre de cognac, puis un autre, augmentant les doses sans s’en rendre compte. À quarante‑six ans, il subit son premier infarctus, mais même cela ne l’arrêta pas.
Un soir d’automne sombre, il restait assis dans le salon, la lumière éteinte. Anaïs était partie passer la nuit chez une amie, et Clémence… probablement aussi chez une amie, sans qu’il ne sache où elle allait. Éric, revenu du travail, avait à moitié vidé la bouteille de cognac et s’enfonçait dans son fauteuil, le regard perdu. Son cœur serrait, mais il





