J’ai attendu Nadine si longtemps. Elle était assise sur le banc du square, la tête reposée sur l’épaule de son mari, Michel, ce homme si cher, tant attendu. Elle ne voulait plus se cacher, elle voulait que tout le village voie leur bonheur.
Michel était l’amour de sa vie, même si elle ne l’avait compris qu’au fil des ans. Quarante ans s’étaient écoulés avant qu’elle ne réalise que c’était le vrai sentiment. Elle aurait dû saisir cet amour dès le premier instant, sans se perdre avec d’autres.
La première fois que Michel s’approcha d’elle, c’était le premier septembre, lorsqu’ils furent placés dans la même classe. Timide mais obstiné, il s’assit à côté de la fille qui l’attirait, et après les cours il portait silencieusement son cartable, laissait copier les exercices de maths et glissait des bonbons entre les manuels. On les appelait « le garçon‑et‑la‑fille ». Ce surnom irritait Nadine, qui le trouvait ennuyeux et sans éclat.
Au lycée, Nadine lançait des regards aux autres garçons, mais le regard sombre de Michel faisait fuir les prétendants. Avant le bal de fin d’année, un seul audacieux osa s’approcher d’elle, ignorant le « fiancé » imaginaire. Ce garçon, Colin, était le rêve de toutes les filles du lycée : il jouait de la guitare, portait des jeans à la mode et ne se souciait pas du moindre détail. Autour de lui tournait toujours une bande bruyante, les rires éclataient, et chaque fille espérait prendre la place de Nadine. Elle se sentait submergée par cette attention inhabituelle.
Lors du bal, Nadine reçut deux déclarations d’amour, l’une de Michel, l’autre de Colin. Michel arriva avec dix minutes de retard, ses mots doux se perdirent dans la brume de la soirée. Nadine ne prit pas au sérieux la proposition de son fidèle admirateur. Sa tête tournait sous le poids de la plus belle offre que chaque fille puisse imaginer.
Elle ne put répondre à Michel qu’un seul mot :
— Michel, pardonne-moi, mais Colin et moi avons décidé de nous marier et d’aller vivre en ville. Nous irons à la même université. Tu es un homme bien, tu trouveras…
Avant qu’elle n’ait fini, Michel se jeta en avant, l’attrapa à la taille et l’embrassa. Nadine sentit un choc, comme une décharge, même si le baiser était timide, un simple contact des lèvres aux coins de sa bouche, mais cela la fit vaciller, tout changea en elle.
— Pardon ! — souffla Michel avant de disparaître dans l’obscurité de la cour.
Ce soir-là, elle ne le revit plus. Une semaine plus tard, en demandant à Tante Véra, la mère de Michel, où il était parti, elle apprit que son « fiancé » avait quitté le village au petit matin, direction Lyon, pour intégrer une école de pilotage.
— Michel a toujours rêvé d’être aviateur ! — déclara fièrement Tante Véra.
Nadine comprit alors qu’elle ne connaissait presque rien à Michel : ses rêves, ses passions. Elle l’avait considéré comme une présence immuable mais secondaire. Soudain, il disparut, comme un vent froid qui souffle sur la place où il se tenait toujours.
Au troisième semestre du cursus pédagogique, Nadine épousa Colin, même si elle ne ressentait pas une grande flamme. Elle tint parole, et à vingt ans, il était trop tard pour attendre davantage, Michel n’étant plus là.
Nadine et Colin terminèrent leurs études : elle à la licence de lettres, lui en mathématiques. On les affecta à l’école du village. Là, les souvenirs de Michel la hantaient à chaque recoin : le bureau où ils s’étaient assis pendant des années, le gymnase où elle s’était foulée la cheville et où Michel l’avait portée à l’infirmerie, la cantine où il glissait les meilleurs morceaux de gâteau sur l’assiette de ses amies tout en prenant la peau de poulet qu’il détestait.
Elle se sentait coupable de penser à un autre alors qu’elle était mariée, mais ne pouvait s’en empêcher. Elle ne le confia jamais à Colin, de peur de briser leur harmonie. Ils eurent deux enfants, construisirent une maison, enseignèrent.
Lorsque les enfants quittèrent le nid, Colin annonça soudain qu’il voulait divorcer. Pour leurs amis, ce fut un choc, mais Nadine sentait déjà que leur union s’effritait depuis longtemps, maintenue uniquement par les enfants. Elle découvrit que Colin entretenait depuis des années une liaison, ce qui ne la surprit pas plus, car elle n’aimait pas vraiment son mari.
Après le divorce, un poids immense se leva de ses épaules. Elle ne ressentait plus la culpabilité d’aimer un autre. « Que Dieu lui accorde le bonheur que je n’ai pu lui offrir. Quant à moi, mon bonheur s’est enfui. »
Tante Véra lui raconta que Michel, après l’école de pilotage, avait servi dans l’armée, puis était devenu pilote chez Air France. Une dizaine d’années après le bal, il s’était marié.
— Imagine, Nadine, sa femme, Christelle, n’est pas de notre campagne. C’est hôtesse de l’air ! Au départ, j’avais peur qu’on nous regarde comme des paysans, mais ils sont simples, même citadins. Sa belle-fille vient parfois l’été, on va cueillir des champignons, elle adore ça.
Nadine écoutait ces récits avec le sourire.
Le retour de Michel au village fut une surprise totale. Il arriva avec sa femme, annonçant qu’il ne retournerait plus en ville. Il construisit une grande maison près de ses parents et se lança dans l’agriculture, élevant des chèvres de race et vendant le lait au centre commercial. Les commères du village marmonnaient :
— Pourquoi aurait‑il quitté la ville ? Un pilote peut vivre confortablement à la retraite. Et maintenant, il s’occupe du fumier !
— J’ai entendu que sa femme est gravement malade, qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps. Ils veulent la soigner à la campagne, parmi les champs.
— Quelle malchance ! D’abord Nadine l’a tourmenté dix ans au lycée, et maintenant sa femme est malade. Oh, quelle ironie.
Ces ragots parvenaient parfois à Nadine, qui détestait qu’on remue les souvenirs de Michel et sa femme, et qu’on la mentionne avec mépris.
Elle savait qu’elle était naïve d’avoir laissé filer un tel homme, mais la vie ne se réécrit pas, les erreurs du passé restent.
Un jour, en rentrant du travail, Nadine vit devant sa porte Christelle, l’épouse de Michel. Elle se lança sans préambule :
— Nadine, pardonnez‑moi, mais je dois tout vous dire. Vous savez sûrement que je suis gravement malade ? J’ai un cancer à un stade avancé, il ne reste plus que six mois, au mieux. Je vous demande, après ma mort, de veiller sur Michel. Il est autonome, mais il a besoin de quelqu’un. Il vous aime, je le sens.
Nadine voulut protester, mais Christelle l’interrompit :
— Son amour déborde, il vous aime à la folie. Nous avons passé quinze merveilleuses années ensemble, je ne le regrette pas. Les hommes comme lui sont rares aujourd’hui. Je vous en prie, ne le repoussez pas maintenant.
Elles s’assirent sur le perron, chacune pleurant doucement, chacune avec son propre chagrin.
Cinq mois plus tard, Christelle mourut. Nadine craignait les regards, les murmures du village qui disaient que bientôt elle reprendrait Michel, que la place était libre. Elle était honteuse des ragots, mais elle voulait courir vers Michel, l’étreindre et ne plus jamais le laisser partir, par promesse à Christelle. On ne construit pas son bonheur sur le malheur d’autrui, mais elle n’était pas responsable de la maladie de Christelle.
Désemparée, Nadine ne savait que faire. Michel décida pour elle. Six mois après les funérailles, il entra d’un pas rapide dans sa maison







