Pas invité au mariage de ma nièce

— Comment as‑tu pu me faire ça, Léa ? — la voix de Marie tremblait de peine, le téléphone collé à l’oreille, au milieu de la cuisine, une tasse de thé à moitié vide à la main. — Je suis ta sœur ! Et tu n’as même pas pensé à m’inviter au mariage de ta propre fille ? Qu’est‑ce que je t’ai fait ?

De l’autre côté, un soupir lourd. Léa, la petite sœur, était toujours d’un calme de façade, comme si rien ne s’était passé, mais Marie savait que c’était un masque.

— Maman, tu exagères, — répondit Léa d’une voix posée, mais fatiguée. — On a décidé d’un mariage intime, seulement les proches. Les parents, les témoins, quelques amis. Ne te fâche pas, s’il te plaît.

— Les proches ? — Marie haussa le ton, la tasse s’entrechoquant contre la soucoupe. — Et moi, je ne suis pas proche ? Moi qui ai élevé ta petite Clémence quand toi et ton mari étiez en déplacement ? Qui ai veillé sur elle les nuits où elle était malade ? Tu as tout oublié ?

Victor, le mari de Marie, sortit de la pièce, le sourcil froncé. Il savait que la conversation n’allait pas finir en rosée, mais il la laissa parler.

— Marie, ne crie pas, — lança Léa, un peu plus doucement mais plus ferme. — C’est Clémence qui a dressé la liste des invités. Elle est adulte, elle a le droit de décider. Et puis, après cette histoire d’argent… Tu sais que c’est pas si simple.

Marie se figea, les joues en feu. Cette histoire d’argent était une vieille plaie que Léa venait de rouvrir. Il y a quelques années, Marie avait prêté à sa sœur une somme importante pour rénover son appartement, et Léa n’avait remboursé qu’une partie, invoquant des difficultés. Marie s’était tue, mais la rancune était restée.

— De l’argent ? — siffla‑t-elle. — C’est à cause de ça que tu ne m’as pas invitée ? J’ai dit que tout était réglé, on oublie ! Et maintenant tu te venges ? Léa, c’est un mariage, une fête ! Comment peux‑tu être aussi mesquine ?

— Personne ne se venge, — rétorqua Léa. — Simplement… Clémence ne voulait pas de tensions. Tu sais comment ça se passe entre nous parfois. Bon, Marie, je file, Clémence m’appelle. Au revoir.

Le combiné émit quelques bips, Marie jeta le téléphone sur la table. Victor s’avança, la prit dans ses bras.

— Alors, pourquoi te morfondres ? — dit‑il doucement. — Laissons‑les fêter, et on se fait un film à la maison. Ce n’est pas la fin du monde.

Marie s’éloigna, les yeux embués.

— Non, Victor, c’est important. C’est ma nièce, je l’aime. Elles m’ont mise de côté comme une étrangère. Demain, j’appelle Clémence, je parlerai.

Le lendemain, Marie était assise dans un petit café du Marais, remuant nerveusement son café. Elle composa enfin le numéro de sa nièce, et Clémence accepta de la rencontrer. Quand la jeune femme entra — grande, une coupe de cheveux à la mode et un sourire qui rappelait à Marie sa propre jeunesse — le cœur de la tante se serra.

— Tante Marie ! — s’exclama Clémence, en l’étreignant, un brin hésitante. — Ça fait plaisir de te voir. Comment ça va ?

— Ça va, ma petite, — répondit Marie en forçant un sourire. — Et toi ? Le mariage approche, ça doit être le bazar ?

Clémence hocha la tête, s’assit en face et commanda un thé.

— Oui, c’est la course : robe, fleurs, restaurant… Ma mère aide, bien sûr.

Marie prit une grande inspiration.

— Clémence, pourquoi je n’ai pas reçu d’invitation ? — lâcha‑t-elle enfin. — Je suis ta tante, je t’ai gâtée depuis toujours. Tu te souviens quand on allait au parc manger des glaces ?

Clémence baissa les yeux, jouant avec sa serviette.

— Tante, on a choisi un petit comité. Seulement les parents et la famille du marié. Pas de mécontentement, d’accord ? On ne voulait pas de bruit.

— Du bruit ? — sentit Marie une petite pique dans la poitrine. — Et moi, je suis le bruit ? Dis‑moi, c’est à cause de la dispute avec maman ? À cause de l’argent ?

Clémence soupira, regardant par la fenêtre.

— En partie, oui. Maman a dit que tu t’étais fâchée très fort, et elle craignait que l’ambiance soit tendue le jour J. Et puis… mon futur mari, André, a une mère très stricte, elle veut que tout se passe comme sur des rails.

Marie serra les lèvres. Elle se rappela les confidences d’enfant de Clémence, et maintenant elle l’écoutait comme une étrangère.

— Je ne voulais pas gâcher quoi que ce soit, — murmura‑t-elle. — J’aurais aimé être contente pour toi. Bon, si tu ne veux pas, tant pis. Mais sache que je t’aime et que je t’enverrai quand même un cadeau.

Clémence sourit faiblement.

— Merci, tante. Je t’aime aussi. Viens me voir après le mariage, d’accord ?

Elles restèrent quelques minutes à bavarder de bric‑à‑brac : le travail de Clémence, son futur mari ingénieur dans une boîte de haute technologie. La conversation ne décolla pas vraiment, et Clémence finit par partir, prétextant des obligations. Marie resta seule, le café refroidi devant elle. Le soir, elle raconta tout à Victor.

— Tu vois, la petite n’a rien fait de mal, — dit‑il en découpant une salade. — C’est Léa qui a tout embrouillé. Oublie, ma chérie.

— J’y arrive pas, — répondit Marie en l’aidant. — Tu sais, je pensais… Peut‑être aller chez maman à la campagne ? Ça me ferait du bien.

Victor acquiesça.

— Bonne idée. Appelle‑la demain.

La mère de Marie habitait une petite maison aux abords de la Dordogne, là où elles avaient grandi toutes les deux. En arrivant, la vieille dame l’accueillit les bras grands ouverts, remarquant aussitôt l’ombre sur le visage de sa fille.

— Qu’est‑ce qui ne va pas, ma petite ? — demanda‑elle en versant du thé à la théière en fonte. — Tu as l’air aussi amère qu’un citron.

Marie s’assit, racontant tout : le mariage, la dispute avec Léa, la conversation avec Clémence. Sa mère hocha la tête.

— Ah, les filles, les filles… — soupira‑elle. — Léa a toujours été têtue, et toi, une petite rancunière. Vous vous disputiez pour une poupée quand vous étiez petites ? Je vous disais alors que les sœurs doivent rester soudées, la vie est déjà assez dure.

— Maman, mais ce n’est pas une poupée, — protesta Marie. — C’est un mariage ! Je me sens rejetée.

La vieille dame caressa sa main.

— Peut‑être que c’est mieux ainsi. Tu ne serais pas allée là où on ne t’attendait pas. Et Clémence, tu l’as élevée presque autant que Léa.

Elles restèrent longtemps à se remémorer le passé. La mère évoqua le départ de Léa à Lyon, son mariage, la naissance de Clémence, pendant que Marie aidait à la ferme, avant de rencontrer Victor et de s’installer à Paris. Les rancœurs refirent surface, mais les souvenirs chaleureux les adoucirent.

Le jour suivant, Marie cueillait des pommes dans le verger quand son téléphone sonna. C’était Valérie, amie d’enfance du voisinage.

— Marie, salut ! — s’exclama Valérie. — J’ai entendu que tu étais de retour. Viens chez moi, on papote.

Marie se rendit chez Valérie, et elles s’assirent sur la terrasse avec des tartes aux pommes. Valérie, toujours au courant de tout, demanda tout de suite :

— Alors, le mariage de Clémence ? Léa a appelé ma mère, elle se plaignait que tu t’es vexée.

— Elle s’est plainte ? — s’étonna Marie. — C’est elle qui ne m’a pas invitée, et maintenant elle se plaint ?

Valérie hocha la tête.

— Elle disait qu’elle craignait la dispute. Tu te rappelles de la soirée d’anniversaire de notre tante Claire, où vous avez fini par vous chamailler pour un cadeau ? Tu l’avais traitée de radine.

Marie rougit. Oui, cet incident existait : elles s’étaient emportées pour un petit présent, et la rancune avait traîné depuis.

— Je ne suis pas radine, Valérie, — répliqua‑elle. — C’est juste que mon nerf était à vif. Et maintenant on ne m’invite plus ?

Valérie haussa les épaules.

— Tu pourrais reparler à Léa, c’est ta sœur après tout.

Marie réfléchit. Le soir, de retour chez sa mère, elle composa le numéro de Léa.

— Léa, c’est moi, — commença‑elle calmement. — Parlons. Pourquoi as‑tu pensé que je déclencherais un scandale ?

Léa resta silencieuse un instant.

— Marie, tu prends tout à ton compte. Après l’affaire de l’argent, tu m’as regardée de travers. Clémence a vu comment tu as réagi l’autre jour : toute tendue.

— Parce que je suis vexée ! — s’écria Marie. — Mais je me serais comportée comme une invitée modèle.

— Bon, il est tard, — coupa Léa. — Le mariage est dans une semaine, tout est décidé.

Marie raccrocha, un nœud dans la gorge. Sa mère, entendant la conversation, dit :

— Ne t’en fais pas, ma fille. La vie est longue, tout se résoudra.

Mais rien ne semblait se résoudre. Marie reprit le travail dans un petit cabinet de comptabilité, où ses collègues remarquèrent son air morose.

— Vous allez bien, Marie Dupont ? — demanda Tamara, la collègue. — Votre mari vous a contrariée ?

— Non, Tamara, c’est la famille, — répondit‑elle. — Ma sœur ne m’a pas invitée au mariage de ma nièce.

— Ah bon ? Une sœur ! Raconte !

Marie expliqua, et Tamara compatit.

— Ah, les histoires de famille… Ma belle‑sœur m’a fait le même coup. Elle ne m’a pas invitée aux funérailles, puis elle est venue quand elle avait besoin d’aide.

— J’espère que Léa changera d’avis, — soupira Marie. — Mais le jour J arrive, et toujours aucun appel.

Victor essayait de la distraire : sorties au cinéma, bouquets de fleurs, mais Marie ne pouvait s’empêcher d’y penser. Un soir, pendant le dîner, elle proposa :

— Victor, si on envoyait un cadeau ? Par la poste ou le coursier.

— Pourquoi ? — s’étonna‑il. — Elles ne m’ont pas invité, et tu veux encore offrir quelque chose ?

— Pour Clémence, — déclara Marie. — Elle n’a rien fait de mal.

Victor acquiesça, et ils choisirent un joli service de vaisselle, car Clémence adorait la porcelaine. Marie écrivit une petite carte : « Chère Clémence, sois heureuse. Ta tante Marie ». Le colis partit, et Marie sentit un poids se lever.

Le jour du mariage, assise chez elle, elle alluma son ordinateur et parcourut les réseaux sociaux. Léa avait publié quelques photos : Clémence en robe blanche, le mari André souriant, les fleurs. Marie regarda en silence, une larme coulant discrètement pour que Victor ne l’entende pas.

Le lendemain, sa mère l’appela.

— Marie, comment ça va ? — demanda‑elle, inquiète.

— Ça va, maman, — mentit Marie. — Et la cérémonie ?

— Léa a rappelé, tout s’est bien passé. Clémence est ravie, les invités ont apprécié. Elle a reçu ton cadeau, elle était émue. Elle a même dit qu’elle regrettait de ne pas t’avoir invitée.

Le cœur de Marie fit un bond. Peut‑être tout n’était pas perdu ? Quelques jours plus tard, Clémence l’appela.

— Tante Marie, merci pour le service ! — s’exclama‑t-elle. — Il est magnifique ! André et moi en rêvions.

— De rien, ma petite, — répondit Marie, souriante. — Comment s’est passé le mariage ?

Clémence décrivit la cérémonie, les danses, les rires, mais une petite pointe de culpabilité perçait sa voix.

— Tante, désolé de ne pas t’avoir invitée, ma mère a insisté, mais je le regrette maintenant.

— Ce n’est rien, Clémence, — dit Marie. — L’essentiel, c’est que tu sois heureuse.

Elles discutèrent un moment, et Marie sentit la chaleur revenir dans son cœur. Le soir même, Léa l’appela.

— Marie, bonjour, — débuta‑t-elle, un peu gênée. — Clémence m’a montré le cadeau. Merci.

— De rien, — répondit Marie sèchement.

Un silence.

— Écoute, ça te dirait de venir nous voir ? — proposa Léa. — On pourra discuter, le mariage s’est calmé.

Marie hésita. La rancune était encore là, mais l’envie de réconciliation grandissait.

— D’accord, j’irai, — dit‑elle enfin. — Quand ?

— Ce week‑end ? Clémence et André seront là.

Marie accepta. Lorsqu’elle arriva, la maison de Léa débordait : Clémence, André, leurs amis. Léa l’accueillit à la porte, l’étreignant.

— Pardonne‑moi, Marie, — murmura‑t-elle. — J’ai été bête.

— Et toi, pardonne‑moi, — répondit Marie. — Pour les vieux mots.

Ils s’assirent à table, la conversation coula facilement : le mariage, les projets des jeunes mariés, la mère de Marie à la campagne. André était un type charmant, plaisantait, servait le thé. Clémence, à côté de sa tante, montrait des photos.

— Regarde, tante, c’est nous à la mairie, — disait‑elle. — Et le gâteau, il est délicieux !

Marie riait, sentant la rancune fondre. Le soir, quand les invités partirent, les deux sœurs restèrent seules dans la cuisine.

— Tu sais, Léa, je suis contente d’être venue, — dit Marie. — Sans moi, le mariage aurait eu lieu, mais la famille reste.

Léa acquiesça, versant du thé.

— Oui, Marie. J’ai compris que je t’ai poussée à l’écart pour rien. L’argent n’est qu’un détail, la sœur reste une sœur.

Elles se prirent dans les bras, et Marie rentra chez elle le cœur léger. Victor l’attendait avec un sourire.

— Alors, comment ça s’est passé ? — demanda‑il.

— Bien, Victor, — répondit‑elle. — Tout s’est arrangé.

Depuis, Marie appelle plus souvent Clémence, passe chez elle, et la rancune n’est plus qu’un souvenir. Elle a compris que la famille vaut bien plus qu’une vieille dispute. Et quand Clémence eut un bébé, Marie fut la première invitée à la maternité, ce qui, à ses yeux, valait mieux que n’importe quel mariage.

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Pas invité au mariage de ma nièce
Tu me mets à la porte ? De chez moi ? — Le mari est sous le choc — Fais ta valise, Jean. Et pars. Il s’immobilise. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est en crédit. C’est moi qui rembourse. Rien de ta poche depuis six mois. — J’ai payé ! Avant ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre comme ça. Claire s’est enfermée dans la salle de bains – le soir, elle avait juste envie d’être seule un instant. Son mari ne lui a même pas laissé le temps de se laver. — Claire, la petite hurle. Tu vas rester planquée encore longtemps ? — il martèle la porte. — J’ai une partie dans cinq minutes, faut que je reste concentré ! Claire soupire, ferme le robinet et sort en silence. Dans la chambre d’enfant, leur fille pleure à chaudes larmes dans son lit à barreaux. — Doucement, ma chérie — Claire la prend dans ses bras, malgré son dos douloureux. — Papa est occupé. Papa, c’est un homme important : il sauve le monde sur internet. Jean, déjà vissé à son ordinateur dans la pièce d’à côté, met son casque. Plus rien ne l’atteint. Une heure plus tard, elle jette quand même un œil dans la pièce : — Jean, — dit-elle en berçant leur fille. — Tu as touché ta paie ? On doit rembourser le crédit après-demain. Et il n’y a presque plus de couches. Il hausse l’épaule sans retirer son casque. Claire s’approche et lui tapote l’épaule. Jean arrache brusquement son écouteur. — Quoi encore ?! — Je te demande si tu as touché la paie. — Une partie. Cinq cents euros. — Cinq cents ? — Claire est désemparée. — Jean, on doit quinze cents, sans compter les charges. Tu avais promis de donner tout ce que tu pouvais. — Retard, — marmonne-t-il, toujours rivé à son écran. — Le patron dit que le reste sera la semaine prochaine. Et puis, fiche-moi la paix. Tu me déranges dans mes trucs importants ! — Et ta sortie paintball samedi, tu la payes comment ? — demande-t-elle doucement. — Ça ne coûte pas rien, non plus… Jean se retourne : — Je bosse en 4/3 ! J’ai droit à souffler, non ? Je suis un mec, ou pas ? Faut bien que je relâche la pression ! Tu râles tout le temps, y a du bordel dans l’appart, la gamine gueule. Donne-moi une heure de calme ! Claire sort sans répondre. Contredire serait vain. Elle sait bien que la « partie du salaire » a filé dans un nouvel accessoire pour son avatar ou en dons sur sa partie en ligne. Tard le soir, après avoir enfin couché leur fille, Claire se dirige vers la cuisine. Elle a faim, mais le frigo est vide. La veille, elle a acheté un kilo de pommes et quelques bananes – pour grignoter entre deux corvées. La corbeille est déjà vide – des trognons et des peaux de banane traînent à côté. Jean débarque, se grattant le ventre. — Y a du thé ? Ou je vais encore boire de l’eau chaude ? — Tu as déjà mangé tous les fruits ? — Ouais, pourquoi ? — Jean, je les ai achetés hier. Un kilo ! Je n’en ai même pas eu un seul. On n’a pas d’argent, tu comprends ? Je ne peux pas en acheter tous les jours. — Oh, voilà que ça recommence, — il lève les yeux au ciel. — Arrête tes caprices de bourgeoise. Tu en rachèteras demain, c’est pas la mort. Je dois crever la dalle, sous prétexte qu’on n’a pas de thunes ? Si t’as pas d’argent pour la bouffe, t’as qu’à mieux gérer le budget. — J’ai du mal à boucler le budget ? — La voix de Claire tremble. — Tu me donnes assez, toi ? Je suis en congé maternité, Jean, et même ton salaire ne suffit pas pour les crédits ! — Ben va bosser, si tu te crois plus maligne ! — crie-t-il. — Au lieu de squatter à la maison à te plaindre. Je fatigue aussi, figure-toi. C’est probablement la goutte de trop. Elle a soudain compris qu’elle ne pouvait plus compter sur lui. Au moins, il fallait qu’elle prenne sa fille en charge toute seule. *** Une semaine plus tard, elle retourne travailler. Des nuits à l’entrepôt de tri, rythme cinq nuits pour deux jours de pause. C’est l’enfer, mais l’enfer, au moins, ça paye. Sa vie devient un marathon. Le jour, Claire s’occupe de sa fille, fait la lessive, le ménage, la cuisine. Sa fille dort quarante minutes, juste le temps d’un court plongeon sur le canapé. Le soir, Jean rentre, dîne ce qu’elle a préparé, puis file sur son ordinateur. Claire couche la petite et part travailler. — Tu vas où, maman ? — lance-t-il parfois, sans la regarder. — Encore job d’esclave ? — Pour gagner de quoi acheter tes pommes, — réplique-t-elle sèchement. Au matin, elle revient, Jean dort encore ou part déjà bosser. Il est tout content de voir Claire : réclame de l’argent pour le déjeuner ou son ticket de métro. Un jour, après une nuit à porter des caisses, Claire s’effondre sur le lit. — Jean, — murmure-t-elle en se glissant sous la couette. — S’il te plaît, occupe-toi de la petite. Emmène-la au parc. Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai besoin de trois heures. — Je bosse aussi, moi, — crie-t-il de l’ordi. — C’est mon jour de repos, là. Je veux déstresser. Débrouille-toi ! T’as qu’à lui mettre des dessins animés ! Et dors, si t’arrives ! Au bout d’une demi-heure, Claire comprend qu’elle ne pourra pas dormir. Jean crie dans son micro : « Prends la gauche ! Couvre-moi ! »… La petite tape sa poupée sur le parquet. Claire, chancelante de fatigue, prend la fillette pour lui préparer une bouillie. Grâce à son salaire, elle comble enfin certains trous dans le budget. Jean l’a vite remarqué. Il s’achète un nouvel accessoire pour son jeu ; quand Claire lui demande pour la nourriture, il déclare que son salaire à elle est un budget commun. Claire s’énerve. — Quand je voulais juste dormir un peu, c’était mes problèmes. Quand je te demandais de ne pas tout baffrer, c’était des caprices. Et maintenant, nos sous c’est pour deux ? — Tu chipotes ! — grogne Jean. — J’ai acheté un truc, j’en ai droit. — Évidemment. Le lendemain, Claire ouvre un nouveau compte bancaire. Une semaine après, elle s’achète enfin un jeans neuf – une première en trois ans, et un kit de cubes pour sa fille. Elle cache du chocolat dans son armoire, rien que pour elle. Ce soir-là, Jean fouille dans le frigo et ne trouve que de la soupe et un pack de yaourt pour bébé. — C’est où, la vraie bouffe ? — il hurle depuis la cuisine. — Et la viande ? Y a au moins des raviolis ? Claire, installée dans son fauteuil à lire, répond calmement : — J’en sais rien. T’as qu’à t’en acheter et cuisiner. — Comment ça ? J’ai plus un rond, tout est passé dans le découvert, pour rattraper le crédit. T’as bien été payée hier ? — Oui. Et j’ai dépensé. — Pour quoi ?! — Pour moi. Pour notre fille. Pour ma part du crédit. — T’es folle ou quoi ?! — il vocifère. — On forme une famille ! Quel budget séparé ? — Ouais, Jean. Tu dis que tu bosses et que tu te tapes tout. Moi aussi. Chacun pour soi, maintenant. J’en ai marre de porter un ado sur mon dos. Jean est sidéré. Il essaie de la faire culpabiliser, de l’accuser d’être vénale, qu’elle a « pris la grosse tête », depuis qu’elle a un peu d’argent. Claire reste calme. Ses cris ne pèsent plus lourd : elle n’en dépend plus. Un mois plus tard, Jean trouve un nouveau boulot. Quand on veut, on trouve un poste qui paye dans les temps et même mieux. Mais ce n’est pas plus facile pour autant. *** Le vendredi matin commence par des coups. Jean prépare ses affaires pour aller bosser. — Il est où, la lessive ? — hurle-t-il depuis la salle de bains. — Finie, — répond Claire de la cuisine en remuant la bouillie. — Je lave mon bleu comment, alors ? — Achète de la lessive et lave-le. — Tu te fiches de moi ? — il déboule dans l’entrée, à moitié habillé. — Je te file pas un centime ! Tu m’as lâché quand j’étais au fond du gouffre ! Tu as tout séparé ! Plus rien de moi, tu piges ? — Pas besoin, — Claire éteint la gazinière et le fixe. — Jean, tu vis ici. Tu utilises le savon, la lessive, mais c’est à moi d’acheter ? Tu rigoles ? — Parce que t’es ma femme ! — il la pointe du doigt. — Tu te comportes comme une coloc’. Si tu prends les choses comme ça, compte pas sur moi pour t’aider. — Tu m’as déjà aidée, toi, une seule fois ? — interroge-t-elle calmement. — Quand j’étais malade, qui t’as préparé ton dîner ? Ou après une nuit blanche, qui s’occupait de la petite ? — Arrête de tout ramener à toi ! — Il saisit sa veste. — Je pars. Que tout soit propre ce soir. Trouve-moi de la lessive. T’as sûrement de l’argent planqué ! Le soir, contre toute attente, il rentre avec trois œillets emballés dans du plastique. — Tiens, — il lui tend le bouquet. — On fait la paix ? Claire prend les fleurs. Le geste est si minable et malvenu qu’elle a envie d’en rire. — Jean, on parle ? — Plus tard, — il balaie la question. — J’ai faim. Qu’est-ce que t’as fait à manger ? Il file à la cuisine, fouille dans les casseroles – rien. — Sérieux ? — il se retourne, furieux. — Je rentre du boulot ! Je suis un homme, je veux MANGER ! — Il y a des raviolis au supermarché. Et de la lessive aussi, — répond Claire calmement. — Tu te prends pour qui ? — il s’approche d’elle. — Tu vas me rééduquer, c’est ça ? Tu joues les rebelles ? Moi je ramène de l’argent ! Il balance cinq billets froissés sur la table. — Voilà ! Cinq cents euros ! Achète à manger et prépare un bon dîner ! Et lave mes fringues ! Claire regarde l’argent, puis Jean. — Ce n’est pas une question d’argent, Jean. — C’est quoi alors ? Tu te prends pour une princesse ? Regarde, j’vais à la douche. Après, je mange ce qui reste. Et cette nuit… — il ricane lourdement et tente de lui attraper la taille. — Faudra bien t’acquitter de ton « devoir conjugal ». T’as oublié qui est le patron ici ? Claire se dérobe, une grimace de dégoût sur le visage. — Ne me touche pas. — Quoi ? — il reste sans voix. — T’es ma femme, oui ou non ? — Je ne te dois rien, Jean. Ni argent, ni dîner, ni… ça. — Tu te crois tout permis ? — il la domine de toute sa hauteur. — Moi je bosse, je me tue à la tâche, et toi tu fais la grève ? Fais gaffe ! J’en trouverai vite une plus docile. — Vas-y, — lâche Claire. — Trouve-la, tout de suite même. — Quoi ? — Prends tes affaires, Jean. Pars. Il s’arrête. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est à crédit. C’est moi qui paie. Pas un centime de toi depuis six mois. — J’ai payé ! Avant, j’ai payé ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre ainsi. Je ne veux pas être ta maman, ta bonne ni ton banquier. Je n’en peux plus. — Mais qui voudrait de toi ?! — il crache, furieux. — Vieille, avec un mioche ! Et tu crois que je vais ramper ? Tu reviendras à genoux ! Dans une semaine tu implores mon retour ! — Non, — Claire secoue la tête. — Je ne reviendrai pas. Il s’agite dans l’appart’, balance ses affaires dans un sac de sport, hurle : — Tu vas le regretter ! Sans moi, t’es personne ! Claire l’observe, impassible. Qu’il parte, enfin. Retrouver la paix… qu’elle fatigue… *** Claire demande le divorce. Jean est retiré du crédit, puisqu’il n’a pas payé un euro depuis longtemps. Pourquoi se compliquer la vie ? Il retourne chez maman, où tout est prêt à l’accueillir. Il verse une pension, symbolique – il rechigne à sortir un sou pour sa fille. Claire ne regrette rien. C’est peut-être dur, mais elle est enfin libre.