Le Secret d’Autrui

**Le Secret d’Autrui**

Élodie sentait depuis quelque temps qu’elle n’arriverait à rien avec Théo. Ils se fréquentaient depuis presque deux ans, travaillaient ensemble, mais il n’avait jamais songé à la demander en mariage. Dès qu’elle abordait le sujet, il esquivalait avec une facilité déconcertante. Elle le trouvait insaisissable, comme un poisson glissant entre ses doigts. Jamais de promesses, jamais de projets—il vivait au jour le jour, insouciant.

« Il ne m’a même jamais offert de cadeaux », songea-t-elle soudain. « Pour mon anniversaire, il se contentait de trois roses, c’est tout. »

« Je t’achèterai quelque chose plus tard, je n’ai vraiment pas eu le temps, d’accord, mon soleil ? » disait Théo en lui tendant les trois fleurs.

« Bien sûr, je peux attendre », répondait Élodie en souriant. Mais il oubliait ensuite, ou faisait semblant.

Pourquoi y pensait-elle maintenant ? Parce que sa collègue et amie Camille lui avait glissé, comme en passant :

« Élodie, ton Théo était au café avant-hier avec une blonde. Ils sont partis bras dessus, bras dessous… Elle est montée dans sa voiture. Franchement, c’était évident. Nous étions là avec mon Guillaume pour fêter sa promotion. »

Élodie sentit son cœur se serrer. Camille, voyant son expression, ajouta :

« Désolée, mais je ne pouvais pas me taire. Surtout que ce n’est pas la première fois… »

« Tu sais autre chose sur Théo ? Dis-moi tout, maintenant. »

Camille avait souvent vu Théo changer de conquête, mais elle s’était tue. Cette fois, c’était trop flagrant.

« Théo, avec qui étais-tu au café sur le quai, il y a deux jours ? » demanda Élodie lorsqu’il vint la voir ce soir-là.

« Quand ? Quel café ? Tu m’as vu ? Pourquoi tu m’accuses comme ça ? »

« Avec une blonde, sur le quai. » Elle le fixa. Il parut déstabilisé, mais se ressaisit vite.

« Ne crois pas les ragots. Encore quelqu’un qui veut nous séparer. »

« Inutile, Théo. C’est fini entre nous. Bonne route. » Elle ouvrit la porte toute grande et lui montra la sortie.

« Tu ne m’aimes plus ? Tu parlais de mariage, avant ! » s’exclama-t-il, plus vexé qu’attristé. Son orgueil était piqué : lui, si beau et intelligent, se faisait congédier.

Ce fut la fin. Élodie ne pleura guère. À vingt-cinq ans, elle comprit que Théo n’était pas l’homme avec qui bâtir une vie paisible.

Le week-end suivant, sa mère l’appela.

« Ma chérie, viens demain matin. J’ai à te parler. Tu peux te libérer ? »

« Bonjour, maman ! » Élodie entra dans la maison et l’étreignit joyeusement.

« J’ai reçu une lettre. Ta grand-mère Claire m’a légué sa maison. Je ne m’y attendais pas—mon frère a renoncé à l’héritage en ma faveur. Mais je ne veux pas m’installer près de la mer, tu sais que je supporte mal la chaleur. Alors nous allons faire une donation en ton nom. »

« Sérieusement ? J’adorais cette maison, j’y passais tous mes étés ! »

Une fois les papiers signés, Élodie partit en vacances, décidée à s’y installer.

« Je verrai bien. Peut-être démissionner, ou travailler à distance. »

Camille n’en croyait pas ses oreilles.

« Tu as une maison en bord de mer ? Puis-je venir avec Guillaume ? Nous allons nous marier. Et si Théo l’apprend… Je m’en chargerai ! »

« Bien sûr, venez. La maison a besoin d’être remise en état. Grand-mère était malade à la fin. »

Théo rappliqua le lendemain.

« Bonjour, mon soleil ! On dirait que tu as de grands projets. Tu m’as oublié ? Et si nous recommencions à zéro ? »

Élodie éclata de rire.

« Non, Théo. Ma vie recommence sans toi. Adieu. » Elle raccrocha et le bloqua.

La maison l’accueillit avec un jardin envahi et des fenêtres poussiéreuses. Elle ouvrit la porte avec difficulté. Le silence régnait.

« Bonjour, vieille maison. Nous allons vivre ensemble. »

Elle monta ses affaires à l’étage, puis partit faire des courses. En revenant, elle croisa tante Nicole, la mère de son amie d’enfance, Justine.

« Bonjour, Élodie ! Je t’ai vue partir. Tu es en vacances ? Ta grand-mère m’avait dit que ta mère hériterait. Je surveillais la maison pour elle. Elle était si gentille… Elle s’est endormie pour toujours. »

« La maison est à moi maintenant. Et Justine ? Toujours en Nouvelle-Calédonie ? »

« Oui, avec son mari. Ils ont une petite fille. J’aimerais tant la voir… »

Élodie passa quatre jours à tout nettoyer. Le soir, assise sur la véranda, elle admirait le coucher de soleil sur la mer lorsqu’une voix familière la salua.

« Bonsoir. » Elle se retourna et vit Mathieu à la grille.

« Bonsoir, Mathieu ! Entre donc. »

Il sourit. « Tu m’as reconnu. »

« Bien sûr. Attends, je te sers du thé. »

Ils bavardèrent longtemps, riant de leurs souvenirs. Mathieu l’avait sauvée, enfant, lorsqu’une vague l’avait emportée. Timide et réservé, il avait grandi reclu

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Le Secret d’Autrui
La porte reste fermée – Maman, ouvre la porte ! Maman, je t’en supplie ! – les poings de son fils frappaient avec force sur la porte métallique, comme s’il allait l’arracher de ses gonds. – Je sais que tu es là ! La voiture n’est pas dans le jardin, tu n’es donc pas sortie ! Viorica-Marie restait dos à la porte, serrant une tasse de thé froid entre ses mains. Ses doigts tremblaient si fort que la porcelaine cliquetait contre la soucoupe. – Maman, qu’est-ce qui se passe ? – la voix de Thomas devenait de plus en plus désespérée. – Les voisins disent que depuis une semaine tu ne laisses entrer personne chez toi ! Même pas Camille ! En entendant le prénom de sa belle-fille, Viorica-Marie eut une moue. Camille. La précieuse Camille, pour qui il aurait fait n’importe quoi. Même ce qui s’était passé jeudi dernier. – Maman, j’appelle un serrurier ! – menaça Thomas. – On va forcer la serrure ! – N’ose pas ! – finit par crier Viorica-Marie, sans se retourner. – N’ose pas me toucher ! – Maman, pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Parle-moi ! Viorica-Marie ferma les yeux, essayant de rassembler ses pensées. Comment expliquer à son fils ce qu’elle avait entendu ? Comment lui dire ce qu’elle avait deviné par hasard, en attendant dans le couloir de la polyclinique ? – Maman, je t’en prie… – la voix de Thomas rétrécit, suppliante. – Je m’inquiète pour toi. Et Camille aussi s’inquiète. Camille s’inquiète. Bien sûr. Elle a sûrement peur que ses plans tombent à l’eau. – Pars, Thomas. Pars et ne reviens plus. – Maman, tu es malade ? Tu as de la fièvre ? Veux-tu que j’appelle un médecin ? – Je n’ai pas besoin de médecin. J’ai besoin qu’on me laisse tranquille. Viorica-Marie se leva et s’approcha de la fenêtre. Dans le jardin, Thomas parlait au téléphone. Probablement pour dire à Camille que sa mère faisait encore des histoires. Son fils leva les yeux et la vit. Il lui fit signe qu’il montait. Elle recula et s’assit à nouveau dans le fauteuil. Une minute plus tard, il frappa à nouveau. – Maman, c’est moi avec Camille. Ouvre, s’il te plaît. Viorica-Marie serra les dents. Il l’avait donc amenée. Sa femme, si attentionnée à planifier leur avenir. – Viorica-Marie – la voix douce de Camille –, c’est moi, Camille. Ouvre, s’il te plaît. Thomas est très inquiet. Quelle excellente comédienne. Elle sait changer de ton quand il faut. – On t’a apporté à manger – continua-t-elle. – Du lait, du pain, du pain d’épices aux noix, comme tu aimes. Pain d’épices. Viorica-Marie eut un rictus amer. Il y a un mois, Camille avait appris que sa belle-mère adorait la tarte aux noix, et depuis, elle lui en rapportait sans cesse. Quelle bonne belle-fille. – Viorica-Marie, dis-nous au moins un mot – la voix de Camille semblait inquiète. – On se fait du souci. – Vous vous faites du souci – répéta Viorica-Marie, mais si bas qu’ils ne l’entendirent pas. – Maman, je ne partirai pas tant que tu n’auras pas ouvert ! – déclara Thomas. – Je resterai là toute la nuit, s’il le faut ! Elle savait qu’il ne plaisantait pas. Il avait toujours été têtu, même enfant. Quand il décidait quelque chose, il n’abandonnait jamais. – D’accord – dit-elle finalement. – Mais toi seul. Uniquement toi. – Quoi ? – Thomas ne comprit pas. – Camille doit rentrer. Je veux te parler seul à seul. Elle entendit leurs chuchotements dans le couloir. – Maman, pourquoi ? Camille aussi s’inquiète. – Parce que je l’ai décidé. Soit tu viens seul, soit aucun. Des chuchotements, puis la voix de Camille : – D’accord, Viorica-Marie. Je m’en vais. Thomas, appelle-moi quand tu sauras. Elle attendit que les pas s’éteignent dans l’escalier, puis s’approcha lentement de la porte et tourna la clé. Thomas entra comme un ouragan, la serra dans ses bras et la regarda inquiet. – Maman, tu as maigri ! Tu es pâle ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es malade ? – Je n’ai pas été malade – se dégagea-t-elle et alla à la cuisine. – Tu veux du thé ? – Oui – il s’assit à table, la scrutant. – Dis-moi ce qui se passe. Pourquoi restes-tu enfermée depuis une semaine ? Viorica-Marie posa la bouilloire sur le feu et se tourna vers lui. – Pourquoi devrais-je ouvrir la porte ? Qu’est-ce que j’ai à attendre de bon ? – Maman, quel rapport ? Tu ne peux pas rester enfermée toute ta vie. Il faut bien faire des courses, aller chez le médecin… – Ma voisine, Zoé, va faire les courses pour moi. Je lui donne la liste et l’argent. Et chez le médecin, je n’y vais plus. – Pourquoi pas ? Elle versa de l’eau bouillante dans les tasses, ajouta du sucre. – Parce que la dernière fois, j’y ai entendu des choses que j’aurais préféré ignorer. Thomas fronça les sourcils. – Qu’as-tu entendu ? – Ta femme. Elle parlait avec une amie au téléphone. Elle ne savait pas que j’étais là. – Qu’est-ce qu’elle disait ? Elle s’assit en face de lui et le fixa dans les yeux. Ses yeux, comme ceux de son père – bons, sincères. Cet homme était-il capable d’une telle chose ? – Elle parlait de me vendre l’appartement. De m’envoyer en maison de retraite. De dépenser l’argent. Thomas pâlit. – Maman, tu as mal compris. Camille ne ferait jamais… – J’ai très bien compris – le coupa-t-elle. – Mot à mot. Elle disait : “Thomas est déjà d’accord. Il dit que maman ne peut plus vivre seule, que c’est dangereux à son âge. On la mettra dans une maison de retraite convenable, on vendra l’appartement. L’argent servira d’apport.” – Maman, je n’ai jamais… – Ne m’interromps pas ! – éleva-t-elle la voix. – Et elle ajoutait : “Heureusement qu’elle est douce, elle ne se doute de rien. Elle croit qu’on l’aime. Mais elle nous barre la route.” Thomas baissa la tête. Il serra les poings. – Maman, je te jure, je n’ai jamais été d’accord avec ça. Camille peut toujours rêver. – “Rêver” ? – elle ricana amèrement. – Alors pourquoi tant de détails ? Sur la maison de retraite… Et ainsi, le cœur lourd mais le front haut, Viorica-Marie poursuivit seule sa soirée, certaine que, quoi que son fils décide, elle garderait sa dignité et sa maison jusqu’à la dernière seconde.