Elle a fermé elle-même la porte

Elle ferma elle-même la porte
Le matin pointait, un rayon de soleil caressait doucement la joue de Jeanne, l’empêchant d’ouvrir les yeux. La lumière s’était faufilée dans sa chambre à travers les rideaux mal fermés.

— Ah, comme c’est bon de se réveiller chez soi, comme autrefois, quand j’étais petite, pensa-t-elle. Dommage qu’on ne puisse rien revenir en arrière. Ce serait pourtant si bien de retourner ne serait-ce qu’une fois dans le passé, de tout remettre à sa place… Peut-être n’aurais-je pas agi ainsi. J’aurais pu y aller doucement, sans tout briser d’un coup…

Jeanne était revenue chez ses parents, dans le petit village où elle avait grandi, après son divorce. Elle avait épousé Marat, un bel homme charmeur et son camarade de promo en médecine, lors de sa dernière année d’études. Il avait longtemps courtisé Jeanne, lui tournant autour, l’invitant au café ou au cinéma. Au début, elle avait résisté, car on disait de lui qu’il changeait souvent de conquête, qu’il ne respectait guère les filles et avait un ego démesuré. Beaucoup en avaient souffert, certaines avaient même pleuré lorsqu’il les quittait.

— Comment ai-je pu tomber amoureuse de Marat ? se demandait Jeanne, incrédule. Je savais qu’il n’aimait personne à part lui-même… Et pourtant, je suis tombée dans le panneau. Il savait si bien se montrer persuasif que je n’ai jamais douté de sa sincérité. Quelle erreur…

C’est ce qu’elle se répétait depuis leur divorce, après l’avoir surpris deux fois avec une autre femme, chez eux. La première fois, il l’avait apaisée avec des cadeaux coûteux. Mais la seconde, elle avait mis les points sur les i : divorce, point final. Ils avaient vécu ensemble presque quatre ans, sans enfant. Si Jeanne n’y était pas opposée, Marat, lui, refusait catégoriquement — il n’aimait pas les enfants.

Depuis un mois, Jeanne était de retour dans son village natal et travaillait comme neurologue au centre médical. Elle appréciait son travail, malgré l’afflux de patients. C’était son rêve depuis l’enfance.

Mais depuis la veille, elle ne trouvait plus la paix. Elle avait croisé par hasard Prosper, son premier amour. Il ne l’avait pas vue, d’autant qu’elle s’était détournée aussitôt. Puis elle s’en était voulu : pourquoi avait-elle fait ça ?

En descendant au rez-de-chaussée, où sa mère avait préparé le petit-déjeuner pour elle et son père, elle demanda :

— Bonjour, maman. Où est papa ?

— Il a déjà mangé et est parti. Il avait une réunion tôt ce matin. Il devait se préparer, il n’a pas eu le temps hier. Allez, viens, je t’ai fait tes crêpes préférées.

— Maman… Pourquoi tu ne m’as pas dit que Prosper était là ? demanda Jeanne en tournant sa cuillère dans son thé.

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? répondit sa mère avec calme, tout en essuyant la vaisselle. Tu t’es mariée, lui aussi.

— Mais quel rapport, maman ? Tu aurais pu me le dire tout simplement.

— Je ne voulais pas réveiller de vieilles blessures. Qui sait ce qui te serait passé par la tête… D’ailleurs, je vais te dire : la veille de ton mariage, il a appelé. Il voulait te parler et m’a demandé ton numéro. Je ne le lui ai pas donné.

Jeanne regarda sa mère, bouche bée.

— Maman, qu’est-ce que tu as fait ? Si tu me l’avais dit à l’époque, peut-être que…

— Justement. C’est pour ça que je n’ai rien dit. Tout était arrangé : la mairie, le restaurant, les invités… Ça aurait été mal vu.

Jeanne se leva brusquement.

— Mal vu, c’est ça ? Tu es toujours comme ça. Ce qui compte pour toi, c’est ce que les gens vont dire, ce qu’ils vont penser… Et le bonheur de ta fille, alors ? Ce n’est pas le plus important ?

— Ma chérie, je t’ai juste épargné des regrets inutiles, répondit sa mère, imperturbable. Tu es raisonnable, tu n’aurais jamais rompu tes engagements pour Prosper.

— Tu n’en sais rien, maman ! s’exclama Jeanne, même si, au fond, elle savait que sa mère avait raison.

Elle n’aurait jamais pu annoncer l’annulation du mariage. Et Prosper ? Aurait-il assumé ? La rancœur persistait. Il ne l’avait pas retenue, alors que leur dispute était si futile — il était jaloux d’Alexis, et elle, vexée, était partie. Mais ce qui lui faisait encore plus mal, c’était que sa mère ait tout décidé à sa place.

La consultation ne commençait qu’après le déjeuner. Jeanne remonta dans sa chambre et, devant le miroir, tout en démêlant ses longs cheveux, elle se souvint.

— Jeanne, sais-tu tresser des couronnes ? avait demandé Prosper alors qu’ils étaient assis sur un tronc au bord de la rivière, entourés de fleurs et baignés de soleil. Ils venaient de terminer le lycée et s’apprêtaient à entamer leurs études : elle en médecine, lui en architecture.

— Non, répondit-elle avec un soupir.

— Eh bien, essayons ! dit-il en enroulant maladroitement les tiges entre ses doigts, mais avec tant de détermination.

— Regarde, fit-il en lui tendant une couronne bancale, avant de la poser sur sa tête.

— Je suis une fée, maintenant, déclara-t-elle fièrement, en lui lançant un regard coquin.

— Non, pas une fée… Une sorcière. Mais une sorcière magnifique, rectifia-t-il, et ils éclatèrent de rire.

Prosper la regardait avec une telle tendresse qu’elle en eut le tournis. Ils s’embrassèrent.

— La plus belle des sorcières, murmura-t-il, et elle pensa : quel bonheur d’être aimée ainsi.

— Pas étonnant qu’Alexis ne te quitte pas des yeux… Et toi, tu le regardes aussi avec intérêt, lança soudain Prosper.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Je ne…

— À la remise des diplômes, vous vous souriiez sans cesse. Puis il t’a invitée à danser, et tu t’es précipitée… Tu aurais pu refuser.

Elle comprit qu’il était jaloux.

— Je ne me suis pas « précipitée » ! Et toi, tu dansais bien avec les autres filles, sans que je t’en fasse le reproche…

— Si, tu t’es jetée dans ses bras. Dans ce cas, comment te faire confiance ?

Jeanne fut blessée. Prosper était le seul qu’elle aimait depuis un an et demi, et voilà ce qu’il pensait d’elle ? Elle perdit patience, se leva et partit en criant :

— Pense ce que tu veux, je n’ai pas à me justifier !

Elle n’imaginait pas que cette dispute les séparerait à jamais. D’habitude, Prosper revenait le premier. Mais cette fois, il n’était pas venu. Et elle non plus… Puis ils étaient partis étudier dans des villes différentes.

— La vie n’est pas compliquée… C’est nous qui la rendons ainsi, songea Jeanne en s’apprêtant pour le travail. J’ai fermé moi-même la porte avec Prosper. J’aurais dû lui parler au lieu d’attendre qu’il revienne. Mais il n’est jamais revenu.

Elle quitta sa chambre, vêtue d’une robe élégante tombant juste sous les genoux, et descendit. Sa mère lavait le sol. La rancune s’était dissipée. Jeanne l’embrassa sur la joue.

— Bon, maman, ce qui est passé est passé.

— Je voulais ton bien,

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Elle a fermé elle-même la porte
J’ai découvert le message fatal sur le téléphone de mon mari au son des douze coups de minuit… et j’ai posé sa valise sur la cage d’escalier – Tu n’as pas mis le champagne au congélateur, hein ? Je t’avais juste demandé de le mettre au frigo, il va geler là-dedans et il sera plein de glace… – s’affairait Galina, déplaçant les assiettes sur la table de fête pour caser le petit bol de tarama. André, affalé nonchalamment sur le canapé devant la télé, ne daigna même pas tourner la tête. Il était absorbé par une discussion sur son téléphone, les doigts courant sur l’écran avec une petite moue mystérieuse au coin des lèvres. – Mais non, Gali, t’inquiète. Il reste bien vingt minutes, rien de grave ! On le sortira, on le servira pendant le discours de Macron : il aura eu le temps de se tempérer. – répondit-il sans détourner les yeux de son gadget. – Dis-moi plutôt où est ma chemise bleue ? Celle que tu as repassée la semaine dernière. Galina soupira en s’essuyant les mains sur son tablier. Il ne restait qu’une heure et demie avant minuit, le canard au four demandait encore son attention et elle n’avait pas eu le temps de recoiffer sa chevelure. Chaque réveillon suivait le même scénario : elle courait partout pour créer l’ambiance parfaite, André s’estimant dispensé de tout effort et n’aidant que pour la forme. – Elle est dans l’armoire, deuxième étagère, André. Où veux-tu qu’elle soit ? – Elle se pencha sur le four, respirant l’arôme de pommes rôties et d’épices qui enveloppait la cuisine, ce doux mélange qui lui rappelait pourquoi elle s’appliquait tant à chaque fête. – Tu pourrais au moins dresser la table. Mets les serviettes, sors les flûtes à bulles. – Oui, oui Galinette, j’arrive… J’ai juste un message boulot urgent à traiter… – marmonna-t-il. Galina s’arrêta une seconde. Un message pour le boulot ? Un 31 décembre, il était presque onze heures ? André était logisticien, à cette heure tous les entrepôts étaient fermés et les chauffeurs fêtaient en famille. Mais elle chassa le doute : peut-être une livraison coincée, une facture égarée – après vingt-cinq ans de mariage, elle avait appris à faire confiance ou, du moins, à éviter la crise sans motif. Elle reprit la découpe du fromage. Cette année, ils avaient décidé de rester à deux. Les enfants, Arnaud et Léna, étaient grands et partis vivre leur vie. Arnaud fêtait avec sa fiancée à Chamonix, Léna était en Thaïlande avec son mari. Au début, Galina avait déploré la maison vide, puis elle s’était dit que c’était enfin l’occasion d’un réveillon romantique. Comme autrefois. Elle avait acheté une belle robe bleu nuit en velours, pris rendez-vous pour une manucure, choisi de jolis cadeaux. À André, une montre suisse dont il rêvait depuis longtemps. – Je l’ai retrouvée ! – cria André depuis la chambre. – Elle me va plutôt bien, non ? Je n’ai pas trop pris ? Il sortit dans le couloir, rattacha ses boutons sur le ventre. Le tissu tirait plus qu’avant, mais Galina le trouva beau. À 52 ans, il gardait de l’allure ; ses tempes argentées ajoutaient à sa prestance et les ridules aux yeux n’apparaissaient qu’en souriant. – Un vrai charmeur – dit-elle sincèrement. – Allez, installe-toi, c’est l’heure de dire au revoir à la vieille année. Ils s’assirent à table. La télévision distillait ses vieux tubes, la guirlande clignotait. Galina servit la salade à André, versa le jus de fruits. Il posa son téléphone, écran vers la table, à portée de main. – Allez, que tout le mauvais reste derrière – lanca-t-elle en toquant son verre de liqueur. – Oui, oui… – André trinqua rapidement, avala d’un trait et saisit aussitôt son téléphone. – Une seconde, faut que je voie si mon message est parti. – André, pose-le… – souffla Galina, douce mais décidée. – On est seuls, ce téléphone n’a rien à faire là. Prends le temps d’être avec moi. – Oh, Gal’, ne commence pas ! On est tous connectés. Arnaud peut écrire, Léna peut envoyer des photos à tout moment. Argument imparable. Galina se tut. Les enfants pouvaient appeler dans la soirée. Le temps passa. Ils mangeaient, tenaient des propos insignifiants sur la météo ou les projets de janvier. André suggérait d’aller à la campagne déblayer la neige, faire griller des brochettes. Galina imaginait les balades dans la forêt. Tout semblait doux, tranquille. Le canard était parfait, la chair se détachait, les pommes fondaient en bouche. À minuit moins cinq, André déposa enfin sa fourchette et ouvrit le champagne. – Maman, on débouche ? Les douze coups vont commencer. La bouteille claqua, les flûtes se remplirent de mousse. Galina ressentait cette excitation enfantine. Elle avait préparé un tout petit papier pour écrire son vœu, le brûler et le boire dans le champagne. Depuis des années, elle ne souhaitait qu’une chose : « La santé et le bonheur pour tous ». À la télé, les douze coups de minuit s’affichaient. Le carillon commença. – Bonne année, mon amour ! – André sourit, levant son verre. – Bonne année, André chéri – répondit Galina en souriant. À cet instant, couvrant le premier coup du carillon, le téléphone d’André vibra, l’écran s’illumina. Il était tout près de la main de Galina ; André, occupé avec son verre, n’eut pas le temps de le retourner ni de le cacher. La notification s’afficha en grand rectangle sur l’écran sombre. Grosse typo, aperçu du message. Galina ne voulait pas lire, mais son regard s’y posa, comme par réflexe. Message d’un contact nommé « Jean-Pierre Garage ». Le texte : « Bonne année, mon tigre ! J’attends que tu te libères de ta mémère. Le champagne est glacé, ma lingerie ne tient plus. Je t’aime, ta Minette. » Galina se figea. Le temps s’immobilisa. Les carillons résonnaient – dong, dong, dong – mais elle n’entendait plus rien. Elle fixait l’écran jusqu’à ce qu’il s’éteigne et les mots brûlaient sa rétine : « mon tigre », « ta mémère », « ta Minette ». Et la signature : Jean-Pierre. La réalité s’infiltra lentement, douloureusement. Jean-Pierre Garage. André allait souvent au garage ces derniers temps, prétextant des problèmes de voiture. Elle lui avait donné de l’argent du ménage pour les pièces. André capta son regard, vit son visage blêmir. D’un geste précipité, il saisit le téléphone et le planqua dans sa poche. – Gal’, qu’est-ce qu’il y a ? Fais ton vœu ! Les carillons ! – Sa voix trembla, presque paniquée. Galina leva lentement les yeux. Pas de larmes, juste un froid immense dans sa poitrine. Vingt-cinq ans. Et « mémère ». – Alors, Jean-Pierre, c’est ça ? – demanda-t-elle dans un souffle rauque, étrangère à elle-même. André s’étouffa. – Quel Jean-Pierre ? Tu plaisantes ? C’est juste le mécano qui me souhaite bonne année, spam sûrement. Une blague que tout le monde reçoit. – Le mécano t’appelle « mon tigre » et t’attend sans dessous ? – Galina se leva. La chaise grinça sur le parquet. – Montre-moi. Donne le téléphone. Si c’est une blague, je ris avec toi. Montre-moi la conversation. André se tassa contre le dossier, la main plaquée contre sa poche. – J’ai rien à te montrer ! On a tous droit à une vie privée ! Tu vas vraiment me faire une scène de jalousie au douzième coup de minuit ? Tu perds la tête ou quoi ? La Marseillaise résonna à la télé. Les gens applaudirent, les feux d’artifice pétèrent. Dans l’appartement, c’était une pesanteur de plomb. – Tu dis donc que je suis une mémère, et là-bas t’attend ta minette ? – J’ai jamais dit ça ! – couina André. – Tu t’emballes ! Arrête, bois un peu de champagne et ça va passer. Galina jeta un regard sur la table – le canard mariné une journée, les salades préparées de ses mains, le cristal sorti des grandes occasions. Tout cela semblait décors de théâtre, où elle jouait le rôle de la cruche de service. Sans un mot, elle quitta la cuisine. – Galina ! Où tu vas ? – André surgit mais resta planté là, fixant son téléphone, hagard. Galina entra dans la chambre, alluma la grande lampe qui éclaboussa le lit conjugal. Elle ouvrit l’armoire d’un geste sec. Sur l’étagère, une grosse valise à roulettes – celle de leur dernier voyage en Turquie, il y a trois ans. Déjà à l’époque, André était distant, à toujours pianoter au bord de la piscine. Elle extirpa la valise, qui tomba lourdement au sol. Elle ouvrit la fermeture éclair, commença à jeter à la va-vite les affaires de son mari dedans : pulls, jeans, t-shirts… tout s’amassa sans ordre ni douceur. – Tu fais n’importe quoi ! – André apparut, paniqué. – T’es folle ? C’est le réveillon ! – Exactement – articula Galina en vidant le tiroir de sous-vêtements dans la valise. – Nouvel an, nouvelle vie. Toi avec ta minette, moi… sans traître. – Arrête ! Ce n’est qu’une conversation, il ne s’est rien passé ! – André tenta de la saisir. Galina le repoussa d’une force qu’elle ne se connaissait pas, la rage lui donnait des ailes. – Ne me touche pas ! – cria-t-elle. – « Rien passé » ? Elle aussi t’attend avec le champagne ? Tu voulais dîner, trinquer et filer chez elle après me sortir un bobard sur un collègue malade ? André ne dit rien. Ses yeux évitaient les siens – elle comprit qu’elle avait deviné juste. Il comptait fêter minuit avec sa femme, pour la forme, puis filer chez « Minette ». – Dehors – dit-elle tout bas. – Tout de suite. – Tu me fous dehors ? En pleine nuit ? On est le premier janvier ! Tu ne vas pas bien, ma pauvre ! C’est autant chez moi ici ! – L’appartement est à mes parents, André. Tu n’es que domicilié ici. Je te fais déménager après les fêtes. Maintenant, file ! Chez Jean-Pierre, au garage. Qu’il te réchauffe. Elle referma la valise : les affaires débordaient, ça ne fermait pas, elle força avec le genou et réussit bon gré mal gré, une manche dépassait. – On parlera demain. On est sous le choc… – tenta André, radoucissant son ton. – J’ai à peine bu. Et il n’y a rien à dire. Vingt-cinq ans… Je t’ai choyé, traité comme un roi… Juste une « mémère », donc. Valise à la main, elle la traîna dans le couloir. Les roues résonnaient sur le parquet, André trottinait derrière, l’air hagard. – Tu sais ce que tu fais à la famille ? Pense aux enfants ! Arnaud va… – Les enfants sauront tout. J’ai la preuve, je leur montrerai si tu ne dégages pas. Tu veux qu’Arnaud lise comment tu appelles sa mère ? André blêmit. Le jugement de son fils était crucial pour lui. Dans l’entrée, Galina ouvre la porte. Dehors, ça sentait la soupe brûlée et un air de fête chez les voisins. – Prends ta veste, – ordonna-t-elle. André, réalisant enfin que ce n’était pas une scène mais la réalité, enfila sa doudoune. Espérant encore qu’elle le retiendrait, qu’elle hurlerait ou lui casserait la vaisselle puis pardonnerait. – Galinette, tu ne vas pas me laisser comme ça… C’est humiliant… Juste un dérapage ! Ça arrive ! Minette, c’est du bonus, c’est toi que j’aime. Ce fut la phrase de trop. « Je t’aime » après « mémère » sonnait comme une insulte. – Dehors ! – Galina poussa la valise dans la cage d’escalier. La valise roula jusqu’aux barreaux, la manche pendait comme un étendard blanc. André suivit, en pantoufles. – Les chaussures ! – lâcha Galina, lui jetant ses bottes. – Et tes clés, sur le meuble. – Tu regretteras, Galina ! T’es fichue seule à cinquante balais ! À qui tu veux plaire ? J’en ai eu assez de tes plats et de ta routine ! Minette, elle est jeune et vivante, toi, une vieille chanson rayée ! – Et bien parfait, – dit Galina, soulagée finalement. Le masque était tombé, le vrai André en face. – J’espère qu’elle sait cuire le canard. Elle claqua la porte à double tour, ajouta la chaîne. Le dos contre la porte froide, elle écouta : bruits de valise, jurons, André enfilant ses chaussures, les roues qui s’éloignaient, puis le bruit de l’ascenseur. Silence. Galina glissa au sol, les jambes tremblantes, le cœur battant trop vite. Elle resta là, en robe de velours, fixant le porte-manteaux vide. Pas de larmes, juste un choc, comme après un accident. Dix minutes plus tard, elle se leva, réajusta sa robe et retourna à la cuisine. Tout était pareil : la télé diffusait un show, le champagne n’avait plus de bulles, le canard refroidissait. Galina s’assit, prit sa coupe. – Bonne année, Galina – dit-elle à la pièce vide. – Bonne nouvelle vie. Elle vida le verre d’un trait. Il n’avait aucun goût. Son regard tomba sur le cadeau d’André : la belle boîte avec la montre suisse. Elle l’avait économisé trois mois pour l’acheter. Galina ouvrit la boîte, fit briller l’acier. – Ce n’est rien, – souffla-t-elle. – Je le donnerai à Arnaud. Ou je le vends et je pars en cure. Elle s’installa du côté d’André, prit la fourchette et goûta la salade. Délicieuse. Elle avait le don de bien faire les choses, d’avoir un logement propre, de s’entretenir… « Mémère ». Mais une mémère aurait-elle mis son mec dehors au réveillon ? Non. Elle aurait avalé la pilule, pleuré en silence, cherché à se rendre encore plus indispensable. Mais elle avait choisi la dignité. Le téléphone vibra. Elle sursauta, craignant un message d’André – mais non, c’était Lena. Une photo : Lena et son mari sur une plage, en bonnet de Père Noël, des noix de coco à la main. Légende : « Mamounette et Papounet ! Bonne année ! On vous aime fort ! Vous vous régalez de la sublime dinde de maman ? Bisous ! » Galina fixa le cliché, le sourire de sa fille, son visage qui lui ressemblait tant. Les larmes sortirent enfin, mais c’étaient des larmes de délivrance. Elle pleura pour elle, pour le gâchis des années, pour avoir été trop aveugle. Elle pleura et croqua dans la salade, à la louche, ignorant tout protocole. Puis, elle s’épongea, tapa à Lena : « Bonne année, mes amours ! Tout va bien ici. Papa… est sorti prendre l’air. Je vous aime ». Elle ne voulait pas gâcher leur soirée. Elle racontera plus tard. Ce soir était son combat, sa victoire. Galina s’approcha de la fenêtre. Neuvième étage. En bas, des feux d’artifice illuminaient les toits enneigés. Quelque part dans la nuit, André traînait sa valise. Elle imagina son errance dans les rues, cherchant un taxi hors de prix, se demandant si « Minette » l’accueillerait pour de bon. Une chose est de recevoir son amant une heure, une autre de le récupérer avec sa valise, sans argent (les cartes rattachées à son compte à elle) et ses ennuis. Galina sourit. La romance « garage » se heurterait vite au quotidien. Elle revint à table, dévora la cuisse de canard. L’appétit revenait, la force aussi. Soudain, on sonna. Long, insistant. Galina se tendit. André ? Violent ? Elle regarda par le judas. C’était la voisine, Mme Valérie, en robe à fleurs, un plat en main. Galina ouvrit. – Bonne année, Galina ! – cria Mme Valérie, déjà joyeuse. – On a fait des tourtes au chou, toutes chaudes ! J’ai pensé à partager avec les voisins. D’ailleurs, c’est calme chez vous, où est André ? Je l’ai vu partir avec sa valise, l’air sombre. Il voyage ? Galina contempla les tourtes. – Il est parti, Mme Val, – répondit-elle d’un ton égal. – En voyage. Long voyage. Définitif. Mme Valérie ouvrit de grands yeux. – Quoi ? En pleine nuit ? Vous vous êtes disputés ? – Non – sourit doucement Galina. – Au contraire, tout est clair maintenant. Entrez donc, Mme Valérie, j’ai du canard et du champagne en trop. Mme Val hésita, puis entra : – J’arrive ! Mon vieux ronfle déjà, on s’ennuierait seule. On va papoter. Elles restèrent ensemble jusqu’à trois heures. Mangeant, buvant, croquant la vie. Galina ne raconta pas tout de Minette et mémère, dit simplement qu’elle avait appris une trahison. Mme Valérie, forte de ses propres expériences, se contenta de servir à boire et de conclure : « Tu as bien fait. Vaut mieux être seule que mal accompagnée. Tu es belle, va, il y en aura d’autres sur ta route ! » Et Galina le crut. Pour la première fois, l’avenir ne lui faisait pas peur – il l’intriguait. Au matin, elle se réveilla sans le ronflement de son mari, mais avec un rayon de soleil à la fenêtre. La tête claire. L’appartement était silencieux, ce silence neuf et lumineux. Galina fit le tour des pièces, rassembla les affaires d’André qui restaient (rasoir, pantoufles, livres), tout dans un gros sac à jeter. Elle se prépara un vrai café moulu, pas du solubre comme aimait André, et s’installa près de la fenêtre. Un message d’André : « Gal’, t’as dégrisé ? Je dors chez un pote. C’est une méprise. On peut en discuter ? Je te pardonne ce coup de folie. » Galina éclata de rire. « Il pardonne ! » Quelle blague. Elle appuya sur « bloquer », puis, sur son appli de banque, coupa toutes les cartes annexes. Elle termina son café, regarda son reflet dans le miroir : yeux un peu gonflés, mais lumineuse, fraîche, colorée. – Bonjour, la nouvelle vie – lui dit-elle à son miroir. – On va bien s’entendre. Elle lança une musique bonne humeur et entreprit de ranger la table. Toute une année l’attendait – une année rien que pour elle. N’hésitez pas à liker et à vous abonner si vous avez aimé ce récit ! Et vous, qu’auriez-vous fait à la place de Galina ?