À la fin de l’été, tout s’est brisé…

À la fin de l’été, nous nous sommes séparés… Tout a été détruit par la jalousie d’une voisine.

Je m’appelle Élodie. J’ai 66 ans, et cette histoire ne s’est pas déroulée n’importe où, mais dans un petit village français des plus ordinaires — en Provence, où je suis revenue après ma retraite. Un an s’était écoulé depuis que j’avais quitté l’atelier de couture où j’avais travaillé pendant près de quarante ans. La direction ne voulait pas me laisser partir — j’étais compétente, méticuleuse, fiable. Mais les forces n’étaient plus les mêmes, et mon cœur me soufflait qu’il était temps.

Je suis retournée dans mon village natal — minuscule, presque abandonné, à dix kilomètres du premier bourg. La vieille maison familiale, léguée par mes parents, tenait encore debout. Au début, je me suis dit qu’une nouvelle vie commençait : l’air pur, le potager, les fleurs sous les fenêtres… Mais très vite, un autre sentiment m’a envahie — la solitude.

Dans le village, une quarantaine de vieillards, et encore, certains traînaient leur canne, d’autres leurs maladies, d’autres la mélancolie au fond du regard. L’épicerie avait fermé, l’infirmier était parti, le bus passait un jour sur deux, et en hiver, la route disparaissait sous la neige. Un paquet de sel demandait une demi-journée de marche. Personne n’avait besoin de toi ici, sauf toi-même.

Je sentais quelque chose se tordre en moi. Je ne voulais pas mourir lentement, en silence. Alors j’ai pris une décision folle, presque adolescente — j’ai placé une annonce dans le journal : *Retraitée, veuve, cherche compagnon de vie. Pour ne pas vieillir dans le silence, mais dans les mots partagés. Quelqu’un qui comprendrait, qui m’étreindrait, qui ferait des bêtises et m’embrasserait à l’improviste. Est-ce un crime de désirer un peu de chaleur, même après soixante ans ?*

Les réponses furent nombreuses. Certains hommes ne cherchaient que des aventures, d’autres plaisantaient grossièrement, mais un appel a tout changé. Il s’appelait Jacques. Il venait de Toulouse, solide, élégant, à peine deux ans mon aîné. Nous avons longuement parlé au téléphone, puis il est venu. Et ici, dans notre coin de pays, tout lui a plu : la rivière aux berges de calcaire, la forêt de pins regorgeant de cèpes et de myrtilles. Il est tombé amoureux du silence, de moi, de notre maison penchée aux volets sculptés.

Ce fut un véritable été. Nous nous levions tôt, buvions du café sur la terrasse, partions en forêt cueillir des baies, puis déjeunions comme des jeunes — avec des rires, des conversations sans fin. Je me suis sentie à nouveau femme. Vivante, désirée, utile. Tout était presque magique, jusqu’à ce que les étrangetés commencent.

D’abord, des inconnus ont appelé. D’abord le jour, puis la nuit. L’un après l’autre. Ils demandaient si j’étais libre, si nous pouvions nous rencontrer, proposaient une vie commune, sous-entendaient des choses indécentes. J’étais sous le choc. Puis j’ai compris : quelqu’un avait republié une annonce en mon nom — mensongère, sordide, avec des détails inventés. *Femme aisée, maison en bord de mer, ouverte à toutes les relations.*

J’ai appelé le journal. Ils ont haussé les épaules : *On prend les annonces par téléphone, on ne vérifie pas qui appelle. Ce n’est pas notre problème.* Mais Jacques… lui, a réagi autrement. Il n’a pas cru que je n’y étais pour rien. Il a dit que *là où il y a de la fumée, il y a du feu*, s’est éloigné, s’est renfermé. J’ai tenté de m’expliquer, supplié — il est resté silencieux. Puis il a fait ses valises et est parti.

*Quand ce cauchemar sera fini… peut-être que je reviendrai*, a-t-il lancé en guise d’adieu.

Je me suis retrouvée seule. À nouveau. Mais cette fois, avec encore plus de douleur. J’ai pleuré, puis j’ai essayé de comprendre qui avait pu faire ça. J’ai regardé autour de moi et soudain, j’ai vu : dans la maison d’en face vivait Marie, ma voisine, du même âge, veuve elle aussi. Nous échangions parfois. Je lui avais confié un jour : *J’ai rencontré un homme, les soirs ne sont plus si effrayants.* Elle avait écouté sans un mot. Trop silencieuse. Puis elle avait cessé de me saluer. Tout est devenu clair.

C’était elle. Par jalousie, par méchanceté, par solitude. Je ne suis pas allée la voir. Je n’ai pas fait d’esclandre. J’ai eu pitié d’elle. Et vous savez ? J’ai même compris que Jacques avait peut-être juste cherché une raison de partir. Il s’était reposé, amusé, s’était senti homme — puis il était parti, comme les touristes quittent les stations balnéaires.

Je ne garde pas rancune. Je lui suis reconnaissante pour cet été. Pour ces jours où j’ai ri à nouveau, où j’ai senti la chaleur d’un autre corps contre le mien. S’il revient, je l’accueillerai. Sinon, je ne m’effondrerai pas.

Oui, j’ai plus de soixante ans. Mais je crois encore avoir droit au bonheur. Je ne sais pas comment ni quand cela arrivera, mais une chose est sûre : je ne baisserai pas les bras.

Je suis une femme. Je suis vivante. Et malgré la méchanceté, la jalousie et la solitude — je continuerai à chercher mon amour. Combien de fois je tomberai, je me relèverai. Encore. Et encore.

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À la fin de l’été, tout s’est brisé…
Pars, et ne reviens jamais — Pars, tu comprends ? — chuchotait Michel, les larmes aux yeux. — Pars, et ne reviens plus jamais ! Jamais. De ses mains tremblantes, le garçon détacha la lourde chaîne métallique, puis entraîna Berta jusqu’au portail, l’ouvrit en grand et tenta de la pousser sur la route. Mais elle ne comprenait pas ce qui se passait. On la chasse ? Mais pourquoi ? Elle n’avait pourtant rien fait de mal… — Pars, je t’en prie, — répétait Michel en serrant sa chienne dans ses bras. — Tu ne dois pas rester ici. Il va revenir et… À ce moment précis, la porte de la maison s’ouvrit à la volée. Sur le seuil, un homme titubant, la hache à la main : c’était le père, Basile, ivre mort. ***** Si seulement les gens pouvaient imaginer, ne serait-ce qu’une seconde, combien la vie d’un chien abandonné peut être dure, ils changeraient sûrement leur regard sur eux. Au minimum, ils les regarderaient avec compassion plutôt qu’avec indignation ou mépris, comme c’est si souvent le cas. Mais comment pourraient-ils savoir ce que nos amis à quatre pattes endurent, quels calvaires et trahisons traversent-ils, eux qui ne peuvent raconter leur histoire ? Les chiens ne savent ni parler ni se plaindre. Ils serrent leur douleur contre eux, en silence. Mais moi, je vais vous raconter l’une de ces histoires. Une histoire d’amour, de trahison et de fidélité… Tout commence quand Berta devint indésirable aux yeux de son premier maître, dès ses premiers mois de vie. On ne sait pas vraiment ce qu’elle lui a fait. Peut-être juste d’être née. Toujours est-il que cet homme choisit de déposer la toute jeune chiot à l’orée d’un village voisin puis… …de l’abandonner au bord d’une départementale. Oui, tout simplement. Il ne se donna même pas la peine de pousser jusqu’au centre du village, où quelqu’un aurait pu la recueillir. Non, il l’abandonna au bord de la route. Des voitures, des bus, des camions et des engins agricoles filaient à vive allure. Un simple faux pas, et la petite Berta aurait pu finir sous les roues. Peut-être était-ce là son intention. De toute façon, même si elle échappait aux voitures, sans eau ni nourriture, elle n’aurait pas survécu longtemps… Mais ce jour-là, la chance lui sourit. Ce jour-là, un inconnu sauva la vie de Berta. Un certain Michel. Son père venait tout juste d’offrir à Michel un vélo flambant neuf pour son quatorzième anniversaire. Et, pressé de le tester, Michel enfourcha sa bicyclette. — Ne va pas hors du village ! — cria sa mère, Antonine, tandis qu’il filait dans la rue. — Oui, maman… — lança Michel, hilare en pédalant. — Ne t’inquiète pas, tout ira bien… Mais il franchit la limite du village. Car là-bas, une belle route nationale venait d’être goudronnée ; c’était plus agréable de rouler sur du neuf. Presque plus de circulation en plus le week-end. Au moment où Michel s’apprêtait à rebrousser chemin, il aperçut la petite chienne, effrayée, zigzaguant au bord de la route. Elle semblait perdue, risquant chaque seconde sa vie. — Qu’est-ce qu’elle fait là, elle ? — se demanda-t-il, posant son vélo. Il s’approcha doucement, puis la ramena chez lui. ***** — Maman, papa ! Regardez qui j’ai trouvé ! — s’exclama Michel tout sourire.— Quelqu’un l’a abandonnée sur la route. On peut la garder ? Elle est si gentille ! — Michel, tu es sorti du village ? — gronda Antonine. — Je t’avais prévenu ! — Seulement jusqu’à la route, maman… Mais tu vois, heureusement, sinon elle serait morte… — Et toi ? Tu n’y as pas pensé ? C’est dangereux ! — Je ne recommencerai plus, promis. Mais alors, je peux la garder ? Je m’en occuperai, c’est promis ! Et puis, c’est mon anniversaire aujourd’hui… — Ton anniversaire, hein ? Tu mériterais une bonne punition… Michel serra très fort la chienne, craignant que ses parents ne la jettent dehors. Son père, Jean, intervint : — Allons, laisse-le donc… C’est son anniversaire, tout de même. Et puis, elle fera une bonne gardienne. Garde-la, fiston, c’est d’accord. Antonine soupira, puis sourit à son fils. — Bon d’accord, vous pouvez la garder. — GÉNIAL ! Vous êtes formidables ! Heureux comme jamais, Michel baptisa la petite chienne « Berta ». Il pensait d’abord avoir affaire à un mâle, puis découvrit qu’il s’agissait d’une femelle. Une femelle au cœur tendre, douce et affectueuse. Berta et Michel devinrent rapidement inséparables. Le vélo offert par son père resta au garage, et désormais, Michel ne passait plus une minute sans sa nouvelle amie. On aurait pu croire que tout se finirait ainsi, sur une fin heureuse. Mais hélas, la vie allait en décider autrement, six mois plus tard… Tout commença lorsque Basile, le père de Michel, perdit son emploi de mécanicien agricole. Désemparé, il se mit à boire, gaspillait toutes leurs économies, et rien, ni les pleurs ni les supplications d’Antonine, ne pouvait l’arrêter. Basile devint méconnaissable, violent, amer, cruel… Il en vint parfois à lever la main sur Antonine, pour la moindre broutille, parfois même sans raison. Michel, impuissant, trouvait refuge auprès de Berta, cherchant du réconfort dans sa fourrure, ses léchouilles, alors que ses parents se disputaient sans cesse. Un jour, pris dans l’engrenage de la violence, Basile s’en prit à Michel, qui jouait dehors avec Berta. D’un coup, il agrippa le garçon et le frappa. Berta, d’habitude calme, se mit à aboyer furieusement sur Basile, permettant à Michel de se dégager. Pressentant que son père reviendrait, armé, Michel n’eut pas d’autre choix… — Pars, tu comprends ? ! — répéta-t-il en pleurs à Berta, détachant sa chaîne, l’emmenant jusqu’au portail, lui ouvrant la route, la suppliant de sauver sa vie. Berta refusait de partir, incompréhensive. Mais au même moment, Basile sortit, titubant, la hache à la main. Michel, paniqué, fit barrage de son corps et s’interposa. Mais, comprenant qu’il n’y avait plus de temps à perdre, il serra Berta contre lui, la poussa soudain sur la route : — Va-t’en ! Va-t’en, vite ! Et pardonne-nous, Berta… Je n’ai jamais voulu tout ça. Basile, furieux, hurla. Berta, dans un dernier regard vers Michel, se mit à courir en direction de la forêt, le seul endroit sûr. — Et ne reviens jamais, Berta, sinon il te tuera ! — criait Michel, la gorge serrée. Ce qui advint après, Berta ne le vit pas. Elle priait seulement pour que Michel et Antonine s’en sortent. ***** Le temps passa… Non pas un mois, ni un an… Mais sept longues années. Sept ans que Berta attendait un miracle, espérant revoir Michel. Mais l’espoir s’amenuisait chaque année : ni Michel, ni Antonine n’étaient jamais revenus au village. Six mois après sa fuite dans la forêt, Berta, pleine de courage, tenta de retrouver sa maison. Mais ce qui l’attendait derrière la grille, c’était une ruine noircie par les flammes. Plus une âme. Ni Michel, ni Antonine, ni Basile — qu’elle n’aurait pas aimé revoir. Elle revint trois ou quatre fois, en vain. Mais elle n’eut jamais l’intuition qu’ils étaient morts. Sans doute étaient-ils partis pour de bon. Vers où ? Elle l’ignorait. De toute façon, il n’y avait plus de maison ni de famille à attendre leur retour… Berta erra longtemps, de village en village, jusqu’à ce qu’un vieil homme l’adopte un jour au bord de la même route où tout avait commencé. Comme un étrange clin d’œil du destin… — Tu t’es perdue ? — s’amusa à dire le vieil homme. — Tu veux venir chez moi ? Berta accepta — elle n’avait plus vraiment le choix. Ce papy, Nicolas, était un ancien gardien de nuit… au cimetière du village. Un brin lugubre au départ, mais Nicolas se révéla gentil et généreux, partageant bouillons, croquettes et caresses avec Berta. Il aimait lui confier ses peines, surtout après avoir bu un verre de trop : femme disparue, fille fâchée, solitude… Berta l’écoutait, posée contre sa jambe, attentive et silencieuse. Un soir, au détour d’une promenade nocturne entre les tombes, Berta tomba sur la stèle de Basile. D’abord, elle n’en crut pas ses sens. — Tu es restée plantée ? — demanda Nicolas, remarquant qu’elle fixait une tombe. — Voyons, c’est Basile… Ah, celui qui a brûlé dans sa propre maison. Drôle de fin. Sa femme et son fils sont partis en ville — tant mieux pour eux. Il parait qu’il était violent… Allez, laissons-le en paix. Berta vécut encore cinq ans avec Nicolas, jusqu’à la mort de celui-ci. À nouveau seule, trop âgée pour être adoptée, elle resta vivre au cimetière, résignée… Jusqu’à ce jour d’hiver, alors que tombait la première neige, où elle entendit deux voix près d’une tombe : l’une d’homme, l’autre de femme. Ils étaient devant la stèle de Basile. Par curiosité, Berta s’approcha… — Je t’avais dit, Oksana, que c’était une mauvaise idée de venir sur la tombe de mon père. Qu’est-ce que je viens faire là ? Après tout ce qu’il nous a fait ? — Il faut pardonner, Michel… Libère-toi de ce fardeau. Ta mère et toi avez déjà tant souffert. — Peut-être… Je lui pardonne. Pour moi, pour maman, pour Berta aussi… J’espère seulement qu’elle va bien. Derrière eux, Berta n’osait y croire : c’était lui ! Michel, son Michel… Plus âgé, plus mûr, mais elle aurait reconnu son regard entre mille. Elle s’avança timidement. Michel se retourna, croisa son regard et s’arrêta net. — Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Oksana. — J’ai l’impression de l’avoir déjà vue… Attends, c’est… Il s’approcha ; elle fit quelques pas aussi. Et soudain, ils se jetèrent l’un vers l’autre. Michel, agenouillé, la serra contre lui. Berta, en larmes, lui lécha les joues, le nez, le front. Son rêve s’était enfin réalisé. ***** Michel ramena Berta à la maison, où elle s’entendit vite avec Oksana. Ils vécurent heureux, d’abord à trois, puis à quatre lorsqu’ils recueillirent un petit chaton trouvé par Berta, puis à cinq avec l’arrivée du petit Nikita. Michel finit par reconstruire la maison au village où toute la famille venait passer les vacances. Malgré les épreuves, Michel et Berta n’oublièrent jamais qu’ils étaient, enfin, heureux ensemble.