Papa, puis-je t’aimer ? André traînait une réputation de voleur dans son village natal. Belle mais…

PAPA, PUIS-JE TAIMER ?

À cette époque ancienne, Étienne portait une réputation de voleur dans son village natal, quelque part perdu dans la campagne de Bourgogne. Sa maison était belle, son potager abondant, sa femme docile et travailleuse, sa fille aînée sage et polie, qui lui ressemblait. Avec eux vivait aussi la cadette

Tout aurait pu paraître parfait, mais chacun savait, sans jamais lignorer, que tout ce confort navait pas été gagné à la sueur du front, mais pris aux honnêtes gens. Mais la rumeur ne rattrape jamais le coupable. Non pris, non coupable, affirmait-on. Étienne « travaillait » dans de petites villes alentour. Jamais, ô grand jamais, il ne commettait rien dans son propre village ; cétait un interdit.

La première fois quÉtienne se maria, il navait que vingt ans, et ce nétait pas par amour fou. Simplement, la jeune femme était issue dune famille bien comme il faut : père professeur de lettres à Dijon, mère doyenne à luniversité locale. Camille, ainsi sappelait-elle, était dailleurs dune remarquable beauté. Tout cela flattait lego dÉtienne. Aussi il organisa un mariage fastueux, dont tout le canton parla. Il avait de quoi, après tout

Le hasard lui souriait. Mais à peine un an plus tard, Camille, la jeune épouse, commença à trouver étrange que son mari ne parte jamais travailler, alors que largent semblait ne jamais manquer Elle le pressa de questions. Sans obtenir de réponse claire.

Puis la naissance dune fille. Étienne continuait de tout faire pour sa famille, ou presque. Un jour, Camille fit une découverte inattendue : voulant changer la terre dun ficus dans le salon, elle tomba sur un sachet glissé au fond du pot. En louvrant, elle découvrit des bagues en or, des pendentifs, des chaînes, des boucles doreille Il y en avait tout un tas ! « Mon Dieu, se dit-elle, doù cela vient-il ? Ce ne sont pas des cadeaux. Ce ne sont pas des économies. Ne serait-ce pas… des vols ? »

Lorsque son époux rentra, Camille le mit face à sa trouvaille.
Tu veux enfin mexpliquer doù cela vient ?
Étienne lui lança dun ton égal :
Tu fais linnocente ? Tu ne comprends vraiment pas ? Je suis voleur ! Ça te suffit comme réponse ?
Camille fut atterrée.

Le lendemain, Étienne trouva un mot sur la table. « Pars. Emporte ce que tu veux, mais je ne veux pas dun bonheur volé. Oublie-nous, ma fille et moi, à jamais. »

Il sattendait à une telle fin. Camille était trop pure, trop conscience, pour accepter sa vie. Les justifications auraient été vaines. Il ramassa ses effets et séloigna.

Les quatre années qui suivirent, Étienne les passa à lombre. Un séjour, disons, imposé. Mais il ne songea pas à changer. Son enfance calamiteuse père disparu, mère toujours soûle, ramenant chez eux tout un cortège damants ; lui, gamin affamé le confortait : sa propre famille ne manquerait de rien, quitte à salir ses mains, pourvu quils ne connaissent jamais la faim.

Après sa sortie de prison, toujours pour vol, il simposa de nouvelles règles : agir en solitaire, ne compter que sur lui-même, et trouver une épouse plus souple.

Il neut pas à chercher longtemps. Il tomba sur une toute jeune fille de dix-sept ans : Claire. Modelable à souhait, comme de largile. Elle navait quune mère, qui rêvait de poésie et de voyages, le père ayant quitté le foyer depuis longtemps. Claire, en quête de chaleur, accepta vite la demande en mariage. Sa mère ny vit aucun inconvénient.

Pendant un an, Étienne les courtisa. Il offrait des cadeaux, rendait service, embellit leur appartement à Lyon, acheta des appareils neufs Claire et sa mère navaient rien à redire. Étienne comprit alors quon acceptait ses règles du jeu.

Mais, à sa propre surprise, il tomba éperdument amoureux de Claire. Ils célébrèrent une noce éclatante. Bientôt, Claire donna naissance à une fille quils appelèrent Élodie.

Étienne la chérissait plus que tout. À ses yeux, la famille devenait idéale. Mais lidylle avait des failles

Car si Étienne aimait sa femme dun amour fou, Claire, elle, ne connaissait de lui quune reconnaissance, jamais la passion. Quand leur fille grandit, Claire séveilla à sa féminité : belle, jeune, entretenue, elle avait envie daimer, de vibrer ! Après tout, son mari était toujours absent, parti « en déplacement ».

Très vite, elle fit la rencontre de Paul, le frère de son amie : un professeur de physique, joyeux, instruit, attachant. Claire goûta alors à la passion, à la tendresse Le rêve ! Dautant que matériellement, elle ne manquait de rien.

Mais un secret reste rarement secret bien longtemps. Des voisins soufflèrent la vérité à Étienne. Face à Claire, il posa un ultimatum :
Partez, rejoignez votre cher professeur si vous laimez tant, mais ma fille ne vous suivra pas !
Claire hésita, lança des paroles tranchantes et disparut. Mais six mois plus tard, elle était de retour. « Pardonne-moi, Étienne, je me suis perdue ! »

Ce quelle ne dit pas, cest que lamour pour Paul ne lavait pas quittée. Mais vivre dun salaire de professeur, dune paye à lautre, cétait épuisant, et la vie sans Élodie inconcevable. Étienne lui pardonna. Par amour, on supporte, on pleure, on pardonne encore. Lamour sattarde, même dans le cœur dun voleur, dun escroc, dun mauvais garçon Il hante, il fait hurler de douleur, mais on continue daimer, envers et contre tout.

Étienne songea à emmener sa famille loin des « professeurs de physique ». Claire saccorda à ce plan, persuadée que la distance apaiserait leurs troubles. Il acheta une vaste maison dans un village isolé. On bâtit un nouveau nid, et Claire mit au monde une deuxième fille : Julie.

Étienne était fou de joie mais le bonheur fut bref. Car Julie était le portrait vivant de Paul, le professeur ! Claire elle-même tomba des nues.

Que faire ? Pour éviter un drame, Étienne senfuit quelque temps, hors de lui. Un mois à ronger son chagrin. À son retour, il haïssait la petite. Ne la touchait pas, ne la regardait pas, ignorait ses pleurs. Toute laffection quil avait, il la réservait à Élodie, sa « vraie fille » :
Moi, je suis un voleur, et tu seras une voleuse, Élodie. Devine pourquoi tu tappelles comme ça ? Cest pour Élodie la Main dOr, la reine des pickpockets ! Voilà le modèle à suivre !

Claire ne disait mot, coupable, soumise à la faute. À jamais marquée

Les filles grandissaient. À Élodie, on offrait le meilleur ; à Julie, ce qui restait. Étienne ne put aimer Julie. Il lappelait « la Miette ». Il se moquait sans cesse de son prénom :
Alors, Juju, tu fondras bientôt ?

Petite, Julie était souvent malade, discrète, presque muette, toujours accrochée à sa sœur. Elle craignait même sa maman, qui la frappait parfois, pour complaire à Étienne. Comme si Julie portait tous les péchés de la famille.

À huit ans, la fillette sapprocha timidement de son père dadoption :
Papa, puis-je taimer ?
Aime donc ta vraie mère, moi je nai pas besoin de ton amour !

Même les voisins avaient pitié de Julie. Ils osaient dire à Claire et Étienne :
Pourquoi traitez-vous Julie comme une intruse ?
Étienne leur répliquait sèchement de soccuper de leurs propres enfants.

Les années passèrent, Julie finit le lycée. Le bal de fin dannée approchait. Les autres filles montraient fièrement leurs robes. Julie demanda à sa mère un vêtement tout simple. Elle nosa pas solliciter Étienne il laurait rabrouée. Claire acheta pour elle une robe modeste, bleu pâle, assortie à ses yeux. Julie fut ravie. Elle la suspendit bien en vue et se prit à rêver : peut-être éclipserait-elle toutes ses camarades ? Peut-être son cher Pierre Durand linviterait-il à une valse ? Elle simaginait déjà: épouser Pierre, si bon, si doux

Mais soudain Étienne entra furieux, arracha la robe et la découpa en lambeaux, criant :
Voilà pour ton bal, foutue Miette ! Tu vois ce quon prend pour voler MON argent ? Fainéante !
Julie, bouleversée, balbutia :
Papa, je nai rien pris ! Je le jure !
Elle ne pouvait même pas verser une larme, étouffée par lincompréhension, la douleur. Pourquoi tant de cruauté ?

Plus tard, on apprit que largent « emprunté » létait par Élodie, qui avait oublié de prévenir son père. Il ne sexcusa jamais auprès de Julie.

Julie nalla pas au bal, elle passa la nuit à pleurer, la tête dans loreiller.

Plus tard, elle épousa Pierre Durand et partit sinstaller avec lui en ville. Elle donna naissance à trois garçons. Elle ne remettait jamais les pieds chez ses parents. Elle sappliquait à tout oublier.

Élodie, elle, épousa un prêtre. Ils neurent pas denfant, mais bien plus tard, le couple adopta deux sœurs orphelines.

Des années sécoulèrent. Un jour, alors que Julie, mari et enfants rentraient dune cueillette de champignons, elle croisa dans le TER la voisine dantan. Celle-ci sécria :
Ma Julie, tu nas plus de contact avec ton père ? Il est chez moi, paralysé. Il ne communique plus que par les yeux. Il pleure, il ne parle plus. Sa femme la quitté pour quelquun dautre, tes sœurs ne viennent jamais. Cest difficile pour moi, toute seule ! Même la maison a brûlé, foudroyée, la seule du village ! Viens vite, il ne tiendra pas longtemps !

Julie se prépara aussitôt. Elle rêvait de revanche. Elle voulait raconter à son père tout ce quil ignorait sur lamour dun enfant. Quil écoute, sans pouvoir protester, tous ses griefs denfance ! Toute sa vie, adulte, ses fautes, on les avait fait peser sur elle. Nétait-elle pas quune enfant ? Voilà pourquoi sa mère avait fui sans doute chez Paul, le professeur de physique. Lamour sans fin Quant à Étienne, elle lavait aimé, elle laimait encore, quoi quil ait fait. Petite, elle pensait que tout était de sa faute, quelle était une mauvaise enfant, puisquil ne la caressait jamais, ne lui offrait jamais de friandise Oui, papa, je fondais, non pas sous la douleur, non, mais par lamour qui me brûlait, par ta rare tendresse Tu étais voleur, disais-tu ? Où sont donc tes trésors ? Rien nest éternel. Ce nest pas la foudre qui a frappé notre maison, cest ta vie tout entière qui la attirée.

Elle revint. Elle le vit. Tous ses discours senvolèrent. Elle néprouva plus que tendresse et tristesse. Ils pleurèrent ensemble, en silence.

Julie ramena Étienne chez elle, en ville. Deux ans durant, elle soccupa de lui, sans relâche, jusquà son dernier souffle.

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Papa, puis-je t’aimer ? André traînait une réputation de voleur dans son village natal. Belle mais…
J’ai une fille de cinq ans et, comme tous les enfants, elle a déjà une quantité de vêtements devenus…