Comme deux gouttes deau
Édouard était parti bosser le premier, fidèle à sa réputation, et avait appelé sa femme pour lui rappeler que, vu la bise bien parisienne dehors, elle et leur fils devraient shabiller chaudement.
Capucine, elle, sétait perdue dans la quête du pull parfait, et, résultat, plus une seule minute pour le petit dèj. Tant pis, elle fourra quelques tartines dans son sac, façon pique-nique improvisé.
Leur chatte rousse, Pistache, persane de haute lignée mais avec le caractère dun contrôleur du métro, détestait littéralement le froid. Ce matin-là, elle soufflait sur chaque pauv âme qui osait passer devant Sa Majesté, ou, pire, tentait de lui gratter la tête. Pistache navait pas le genre facile, mais la famille lui passait tout et elle régnait sur leur trois-pièces avec plus daplomb quun député à lAssemblée.
Même habillés prêts à affronter la Sibérie, Capucine et son fiston attendaient dans lentrée… pendant quon pouvait entendre le fameux « Ffff… » de Pistache.
Maman, elle souffle sur qui, Pistache ? On est même pas dans le salon !
Sur la vie, mon grand sur la vie, répondit Capucine dun ton fataliste.
Ça, elle savait faire. Pistache était arrivée chez eux alors quelle nétait quune minuscule boule de poils. On leur avait quasiment donnée, jugée « pas conforme ». À lépoque, Capucine, toute neuve épousée, naurait jamais imaginé vouloir un chat. À peine logés en banlieue, ils navaient pas dappart à eux, mais elle navait pas hésité une seconde à accueillir la bête. Pistache fut vite exclusive : Capucine, oui ; Édouard, lui, héritait dun coup de patte ou dun feulement dès quil passait la porte.
Deux ans plus tard, ils déménagèrent dans leur vrai chez-eux, puis, un an après, Louis arriva. Surprise : Pistache lintégra tout de suite à sa cour. Elle na jamais griffé le petit (miracle !), et se laissait même caresser parfois, quand il ne la chatouillait pas trop longtemps.
Bref, tout le monde sétait adapté au tempérament volcanique de Pistache cétait la maison du bonheur, version poil de chat sur tous les pulls, depuis dix ans déjà.
En sortant bosser, Capucine réalisa soudainement quelle avait oublié ses tartines sur la table. Coup de bol, elle nétait pas encore loin : demi-tour, ventre creux. À lentrée de limmeuble, elle entendit, venant den haut, un miaulement plaintif. Il faisait noir comme dans un tunnel de la ligne 13, mais, grâce à la lampe de son portable, elle distingua, sur une branche, la silhouette… dun chat. Non, ce nétait pas possible ! Cétait Pistache qui la fixait du haut de larbre.
Tes pas sérieuse Il y a dix minutes à peine, tu étais dans la chambre !
La chatte, heureuse de devenir soudain la star du quartier, redoubla de miaulements. Il faisait -7°C, pas franchement le moment pour faire « chat perché ».
Capucine, en panique, se demanda comment sauver la cinglée de service. Larbre nétait pas si haut ; avec une échelle, ça se tentait. Elle pensa à Monsieur Lefèvre, au sixième, en pleins travaux, qui avait sûrement lattirail nécessaire. Ni une ni deux, Capucine alla toquer chez son voisin. Il accepta daider, et cinq minutes plus tard, ils descendaient en bas, où une petite foule commentait la scène (« Elle est marrante, la minette ! »).
Monsieur Lefèvre planta léchelle contre le tronc. Capucine tenait le tout en lançant parfois « Attention, elle est chatouilleuse ! ». Alors quil approchait la main, Pistache, fidèle à elle-même, cracha tel un petit dragon.
Heureusement, Monsieur Lefèvre portait des gants de chantier : pas fou, le monsieur. La chatoune fut très digne transmise à Capucine, à laquelle elle se blottit, vrombissant comme une deux-chevaux de collection.
Capucine la fourra précipitamment dans son écharpe, gratifia Monsieur Lefèvre dun « mille mercis », et fila chez elle pour réchauffer Pistache, espérant ne pas encore être en retard au travail.
En poussant la porte de lappartement, qui saute du lit, toute ensommeillée ? Pistache.
Capucine la fixa. Oui, cétait bien Pistache. Sauf quelle avait aussi, dans les bras, une boule de poils tout aussi rousse et persane. Dans la pénombre, elle sétait laissée berner comme une débutante !
La nouvelle venue la fixa, regard plein despoir, puis lui lécha le nez.
Pistache, quant à elle, sapprocha, toisa Capucine du regard, genre « On peut savoir ce quil se passe encore ici ? », puis les deux chattes se dévisagèrent, chacune dans leur coin de lentrée, à se demander qui était loriginale.
Capucine se résolut à appeler son bureau pour prévenir de son retard et attendit que Louis rentre de lécole à deux, ils trouveraient peut-être une solution.
Louis, en apprenant lexploit de sauvetage, fut veritablement dépité davoir loupé laction. Il supplia Capucine de garder la « sœur jumelle » de Pistache. Les deux félines, quant à elles, grignotaient leur croquettes chacune dans leur coin tout en gardant un œil sur lautre. Capucine, pragmatique, mit une annonce de « Chat persan trouvé (clone de Pistache) » sur le palier et sur Internet. Le soir venu, elle décida daller placarder les affichettes avec Édouard.
Lheure du retour du chef de famille approchait
Subitement, la nouvelle venue courut à lentrée, juste au moment où la serrure grinça.
Pistache ? Tu me fais la fête maintenant ? sétonna Édouard, alors quelle ronronnait déjà en se frottant à ses pieds.
On peut la garder, sil te plaît papa ? Elle est trop mignonne ! plaida Louis, boudeur.
Laisse-moi à peine enlever mes chaussures que je comprenne ce cirque, soupira Édouard.
Dans le salon, il comprit tout : Pistache 1, imbriquée sur le canapé, grognait, le regard assassin, envers cette concurrente qui venait de sincruster.
Attendez, on en a deux, maintenant ? Mais doù elle sort celle-là ?
Capucine raconta lhistoire de la double-Chapardeuse, le malentendu dans larbre et tout le tintouin.
Bon, il doit bien y avoir quelquun qui la cherche, celle-là, fit remarquer Édouard.
Déjà fait : les annonces sont prêtes ! Ajouta Capucine.
La nouvelle pensionnaire, sentant quon discutait de son sort, grimpa sans gêne sur les genoux dÉdouard qui, attendri, murmura :
Ne ten fais pas, si personne ne vient te réclamer, tu restes ici. Pas question de te remettre dehors.
Youpi ! sécria Louis.
Personne ne réclama la petite boule rousse. Elle resta dans la famille, et depuis, deux silhouettes quasiment identiques se prélassent côte à côte à la fenêtre, à observer la rue comme deux concierges persanes, pareilles comme deux gouttes deau.




