Collègue, ou peut-être pas : — Catherine… Tu es vraiment sûre de vouloir te marier ? Cathe…

Peut-être, une collègue

Élodie Tu es sûre, vraiment sûre, que tu veux ce mariage ?

Élodie pivota brusquement vers son amie assise au bout du lit, plongée dans la contemplation dun catalogue de robes nuptiales. Sophie tournait les pages dun air grave, comme si elle lisait un arrêt du tribunal plutôt quun choix détoffes.

Sophie, on en a déjà parlé. Cent fois.
Une cent-unième ne fera pas de mal.

Élodie se dirigea vers le miroir et lissa ses cheveux, juste pour occuper ses mains cette conversation commençait franchement à lui taper sur les nerfs. Elle avait trente-cinq ans. Et ces cinq dernières années, Paul était bien le seul homme à navoir disparu ni après le troisième rendez-vous, ni à avoir inventé un séjour professionnel imprévu à Lille, ni à sêtre soudain rappelé quil avait une ex.

Je vais me marier, annonça Élodie dune voix déterminée, fixant son reflet. Point.

Sophie déposa le catalogue, replia ses jambes en tailleur dun geste si familier quÉlodie sentit venir le long échange pénible.

Lolo, je veux juste que tu sois honnête avec toi-même. Tu lépouses pour lamour ? Ou parce que ta mère tinterroge chaque mois alors, cest pour quand ?

Un pincement désagréable serra sa poitrine. Élodie revit le dernier dîner familial. La tante Françoise, de son ton inimitable : « Le temps file, ma chère Élodie. » Sa cousine Odile, deux enfants, sourire supérieur. Le soupir de sa mère à lévocation des petits-enfants.

Ça na pas dimportance, Élodie se tourna vers son amie. Paul est un homme bien. Il ma demandé en mariage. Cest le seul en cinq ans à être allé jusque-là.
Un homme bien ? Sophie haussa un sourcil. Élodie, tu tentends ? On ne parle pas du voisin de palier, là.

Élodie sapprêtait à répliquer, mais Sophie sétait déjà levée, rapprochée.

Écoute. Samedi dernier, je lai croisé près des Galeries Lafayette. Avec une blonde. Ils parlaient pas que travail, Élodie. Elle lui tenait la main, il ne séloignait pas.
Paul a beaucoup de connaissances, marmonna Élodie, bien que son cœur se figea. Peut-être une collègue.
Une collègue qui lui caresse la joue ? Sophie secoua la tête. Ce nest pas la première fois quon le voit avec dautres femmes. Il a quelque chose de louche, je le dis depuis le début.

Élodie détourna le regard vers la fenêtre. Au-dehors, le ciel de novembre salourdissait de brume cela semblait tellement symbolique. Elle ne voulait rien entendre, elle voulait penser à autre chose. Dans sa tête défilaient des visions de robe blanche, voile, bouquet, alliances déjà achetées, jetées dans un coffret velours dans son tiroir.

Tu cours vers les ennuis, souffla doucement Sophie, derrière elle. Je ne veux pas avoir à te ramasser à la petite cuillère.
Ce ne sera pas nécessaire, Élodie répondit, la voix faussement assurée. Ce mariage aura lieu, quoi quil men coûte. Ça suffit, Sophie. Jai décidé.

Son amie soupira, retourna vers le catalogue. Discuter semblait hors de portée maintenant.

Dans lesprit dÉlodie défilaient la liste des invités, les menus des restaurants, la mélodie de la première danse. Tout le reste, elle le refoulait soigneusement, jusquaux fissures de son cœur.

Deux semaines avant le mariage. Élodie se répétait cette phrase comme une prière, arpentant les rayons du Printemps à la recherche de chaussures. Deux semaines et tout changera. Elle sera une femme mariée, et tante Françoise arrêtera enfin ses remarques obsédantes.

La brasserie du deuxième étage la cueillit de sa senteur de madeleine et dun vieil air de jazz qui flottait. Élodie allait passer son chemin quand ses yeux saccrochèrent à une silhouette familière dans un coin. Paul, attablé près de la fenêtre. Il nétait pas seul. Une femme flamboyante aux cheveux roux, moulée dans sa robe, lui collée à lépaule. Sa main à lui posée sur sa taille, un geste naturel, si familial.

Élodie se sentit aspirée vers leur table ; la tête lourde dun bourdonnement, une boule dans la gorge.

Paul.

Il releva la tête, et un éclair de peur traversa son regard. Juste un éclair : aussitôt, il afficha son sourire insouciant, et ôta sa main de la taille de la rousse.

Oh, Élodie ! Quelle surprise, tu fais quoi ici ?
Je cherche des chaussures, Élodie jeta un œil à la rousse, qui ne décollait pas. Et elle, cest ?
Cest Claire, une vieille amie. On ne sétait pas vus depuis une éternité.

Claire observa Élodie de haut en bas, un sourire en coin. Comme si elle savait quelque chose quÉlodie ignorait elle-même.

Une amie, articula Élodie, si absurde, si piteux quelle se détesta à linstant.
Oui oui, on était ensemble à la fac, Paul se leva, prit Élodie par la main, la tira à lécart. Allez viens, je taccompagne, il faut que jy aille de toute façon.

Un rapide « on sappelle » à Claire, et il partit, Élodie sous le bras. Tout le trajet vers la sortie, il expliqua, jura que Claire nétait quune ancienne copine, ils étaient contents de se retrouver, quÉlodie dramatisait. Elle acquiesçait, car elle voulait croire. Désespérément, jusquà la dernière étincelle de volonté, malgré ce cri intérieur qui répétait linverse.

Et soudain Paul devint le fiancé modèle. Trois appels par jour, bouquets, restaurants, couchers de soleil sur la Seine. Idéal, comme dans la pub. Élodie se persuada presque quelle avait tout inventé.

…Le mariage eut lieu dans un restaurant discret de la vallée de Chevreuse. Pas extravagant, pas minable. Juste ordinaire. Cinquante convives, un orchestre de jazz, un millefeuille à trois étages. Élodie enfila sa robe blanche et, dans les bras de Paul, échangea les alliances dans un nuage doux-amer.

Épouse. Elle était épouse. Cette idée la réchauffait, lapaisait.

Vers minuit, Élodie partit ajuster son maquillage. Dans le couloir sombre, la porte des toilettes la stoppa : des voix filtrèrent faiblement. Elle entrouvrit doucement et simmobilisa.

Paul, contre le mur, enlaçait une des invitées une cousine éloignée à lui, robe verte. Sa bouche à lui sur son cou, les mains delle dans ses cheveux.

Élodie ne fit aucun bruit. Paul se retourna, comme alerté par un sixième sens. Leurs regards se croisèrent. Aucun regret, aucune honte chez lui. Juste une moue ennuyée, denfant pris la main dans le pot de confiture.

Élodie tourna les talons, repartit, ni claquement de porte, ni scène, pas un mot. Elle rejoignit son siège, prit une coupe de champagne. Gorgée après gorgée.

Le reste de la soirée ne fut quun brouillard épais. Élodie dansa, remercia, sourit. Paul revint quelques minutes plus tard, sassit comme si de rien nétait. Aucune allusion, ni question : le spectacle des jeunes mariés heureux continua jusquau dernier invité ayant quitté la salle.

Le trajet de retour se fit en silence. Les lampadaires défilaient, et Élodie fixait son alliance, soudain pesante.

Appartés muets à lappartement, chacun dans un coin. Pas de nuit de noces, pas de tendresse. Seulement le vide lourd de la vérité.

Allongée dans lombre, Élodie scruta le plafond. Sa robe flottait sur la porte de larmoire, fantôme blanc des faux espoirs. Elle ne pleura pas, alors quelle laurait dû. Rien que ce vide étrange, accompagnée dune étrange détermination.

Tôt le matin, elle se leva. Paul ronflait sur le canapé. Elle se glissa dans un jean, un pull, sortit de lappartement lesprit limpide, chose oubliée depuis des années.

À la mairie du 14ème, Élodie passa près de deux heures. Remplissant le dossier, recueillant signatures et indulgentes consignes, elle sortit dans lair glacé, pochette de papiers sous le bras. Le froid mordait, elle sourit, soulagée. Premier pas.

Paul était dans le couloir, ébouriffé, la chemise du mariage froissée, auréolée dune tache de Bourgogne.

Où étais-tu ?

Élodie passa sans répondre, déposa le dossier sur la table de la cuisine, en tira un duplicata du dossier, le tendit :

Jai demandé le divorce.

Paul fixa le document, hébété, puis son visage se tordit : il jeta la feuille au sol.

Tu dérailles ? On est mariés depuis même pas vingt-quatre heures !
Je men souviens parfaitement, Élodie prit un verre deau, puis but calmement. Je me souviens aussi de ce que tu faisais dans les toilettes hier soir.

Paul avala, tenta de reprendre contenance, joua la carte de linnocence offensée.

Cétait un malentendu. Elle ma sauté dessus, pas moi !
Bien sûr.
Élo, tu veux vraiment tout foutre en lair ? Pour une erreur ? Il sapprocha pour lui toucher la main, elle recula. Tu vas finir seule. Trente-cinq ans, qui voudra de toi ? Tu vas te retrouver vieille fille avec tout plein de chats.

Élodie posa le verre sur la table, observa cet homme quelle avait tant voulu épouser. Celui quelle croyait être son salut contre la solitude et les regards appuyés des proches.

Tu sais, Paul, tout le monde me disait dépouser quelquun. Maman, tantes, collègues. À force, jai fini par croire que cétait ça le bonheur, ça le sens de la vie. Je le croyais, au point dignorer tout le reste. Cette Claire au café, tes retards, les cheveux sur tes manteaux.

Paul voulut riposter, Élodie leva la main.

Laisse-moi finir. Au bout de quelques heures, tu mas trahi. Et tu sais quoi ? Il ny a pas de miracle dans un état civil. Rien qui vaille quon endure lhumiliation. Je me rends malheureuse seule, à force de poursuivre lavis des autres.
Et maintenant ? Paul grimaça. Tu vas crier sur tous les toits que je suis un affreux mari ?
Oh, ça, cest la cerise sur le gâteau, pensa Élodie, à moitié amusée delle-même. Maintenant, jai une merveilleuse tragédie à raconter : un mariage brisé par la trahison. Les proches vont enfin me lâcher. Jai été mariée ça na pas marché, cest tout. Je peux enfin vivre comme je lentends.

Un mois plus tard, Élodie était attablée dans la même brasserie, au deuxième étage, face à Sophie, grand mug de café latte et sourire radieux.

Je suis fière de toi, Sophie saffala sur sa chaise, la tête hochant lentement. Enfin tu vois clair. Je pensais que tu allais taccrocher à lui pour toujours.

Élodie entoura sa tasse de ses mains et observa la fenêtre, là où Paul avait souri jadis à Claire la rousse. Bizarrement, ce souvenir ne faisait plus mal. Juste une pointe détonnement davoir pu se duper elle-même aussi longtemps.

Jai trop laissé lavis dautrui me modeler, Élodie aspira un peu de cappuccino, pensive. À force de courir après limage parfaite, jai failli me perdre.
Et maintenant ? Sophie rapprocha sa tasse, curieuse.
Maintenant, je vis pour moi. Pas de sablier, pas de scénario à suivre. Juste moi. Ma vie.

Dehors, le soleil dhiver éclatait, et Élodie songea navoir jamais ressenti une telle liberté.

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