Préparatifs avant les fêtes Toujours ce tumulte qui vire parfois à la douce pagaille. Mais tout cela reste un plaisir : ces invités quon attend depuis si longtemps, la famille qui se rassemble enfin. On se retrouve nombreux autour de la table, pleins dentrain et de légèreté. Aujourdhui, je ressens le besoin de coucher sur le papier mes pensées. Peut-être que ces mots maideront à comprendre ce qui a cloché pour mes soixante ans.
Voilà plus dune semaine que je me démenais pour organiser mon anniversaire. Jai fêté mes soixante ans il y a deux jours. Javais tellement hâte de voir tout le monde surtout ma famille que jai consacré chaque minute de mon temps et toute mon énergie à tout préparer convenablement. Avec les restrictions sanitaires, jai rapidement laissé tomber lidée du restaurant. Jallais recevoir tout le monde à la maison, à lancienne.
Ma fille, Aurélie, vit toujours avec moi. Elle a maintenant 31 ans, mais ne sest pas encore mariée. Mon fils, Édouard, a pour sa part fondé sa propre famille, il a une petite fille qui mest précieuse, et il vient tout juste de fêter ses quarante ans. Inviter mes enfants et ma petite-fille pour partager ce jour était pour moi une évidence. Je suis allée faire les courses, jai imaginé le menu. Au programme : apéritifs variés, trois sortes de salades, des choux farcis, du rôti, un gâteau au chocolat. Javais proposé de tous se retrouver le samedi, histoire que cela convienne à chacun.
Mais ce samedi-là, j’ai attendu en vain. Mon fils na jamais répondu à mes appels. Javais beau tourner les choses dans ma tête, je ne comprenais pas. Mon cœur sest serré, la déception la emporté sur lexcitation. Au lieu des rires et des discussions que jespérais, jai rangé, seule, les restes dun festin auquel personne ne sest attablé. Comment mes enfants pouvaient-ils faire cela ? Aurélie a tenté de me consoler, mais impossible de me raisonner. Le lendemain, jai pris mon courage à deux mains et me suis rendue chez Édouard.
Jai élevé seule mes deux enfants leur père, parti tenter sa chance au Canada, na jamais donné signe de vie et jai dû puiser toute ma force dans le soutien de mes parents. Grâce à eux, jai pu acheter un F3 à Toulouse, où nous avons vécu quelques années. Quand Édouard a eu trente ans, il sest marié et, avec mon accord, sest installé dans une des chambres. Aurélie occupait lautre, et je dormais dans le salon. Ce nétait pas idéal, mais jespérais leur donner un coup de pouce pour bien démarrer dans la vie.
Pendant huit ans, on sest accommodés de cette colocation. Jai été là pour ma petite-fille, je lai bercée, consolée, vue grandir. Puis la mère dÉdouard, qui ne mavait pourtant jamais adressé la parole ni montré le moindre attachement à ses petits-enfants, est décédée. Elle ma légué une chambre de bonne. Jy ai fait tout rénover sérieusement et, au final, jai donné mon appartement à Édouard et sa famille. Nous nous sommes vus moins souvent après cela, mais les grandes occasions nous réunissaient encore, fidèle à notre histoire familiale.
Et là, pour mon anniversaire, voilà quÉdouard nest pas venu. Une première. Dès dix heures le lendemain, jétais à la porte de son appartement, mon panier sous le bras rempli des plats que javais préparés. Jétais si inquiète à lidée quil ait pu arriver quelque chose. Cest ma belle-fille qui mouvre, dun air peu ravi dêtre tirée du lit à cette heure. Elle ne ma même pas fait entrer avant de me demander ce qui mamenait.
Jai compris, une fois à lintérieur, quÉdouard dormait encore profondément. Quand il sest réveillé, il ma proposé un café, et jai enfin compris les raisons de leur absence : sa femme, très froide, a pris la parole pour deux. Elle ma reproché à voix basse que leur appartement était trop petit, quils navaient eu quune chambre alors que moi jétais installée dans un F3. Elle men voulait de leur « exiguïté », disait quils navaient pas la place davoir un second enfant. Voilà à quoi maura valu tous ces sacrifices On pense toujours agir pour le bien des siens, on donne, on se prive, et on réalise quau fond ce nest jamais suffisant.
Aujourdhui, jai compris quil faut apprendre à penser un peu plus à soi, et arrêter dattendre une reconnaissance évidente de la part de ses proches. Au moins, on nest pas déçue.







