Laissez-moi vous raconter une histoire étrange qui mest arrivée dernièrement, comme un rêve un peu flou et irréel. Javais engagé une femme de ménage pour ranger mon bureau à Paris. Elle sappelait Aurélie Dubois. Cétait une femme discrète, efficace, toujours ponctuelle ; quand jarrivais à peine, elle avait déjà tout briqué, les vitres luisaient comme des flaques de lumière dans le matin cotonneux. Elle séclipsait avant même que le premier collaborateur ne pose la main sur la porte, laissant derrière elle une trace de savon et un mystère dordre.
Un matin, alors que le ciel avait la couleur dune porcelaine froide, Aurélie est venue frapper doucement à la porte de mon bureau pour réclamer sa paie. Sa tenue avait quelque chose de soigné, ses cheveux tombaient en grandes vagues, brillants comme un rêve de jeunesse enfui. Je ne lai pas reconnue tout de suite. Elle a articulé dune voix feutrée :
« Il paraît que vos employés bénéficient dune réduction à la station de lavage du boulevard Saint-Germain ? »
Cette question ma laissée déconcertée, comme si elle parlait dun lieu oublié, où le temps se plie sur lui-même. Je ne comprenais pas vraiment à quoi cela pourrait lui servir, mais jai hoché la tête et jai confirmé quelle y avait droit, tout comme sa famille dailleurs, puisquelle faisait partie de notre équipe.
Mais la vraie surprise, irréelle, est venue plus tard, comme la chute inattendue dun rêve. Aurélie est revenue, mais cette fois, elle descendait dune Mercedes gris perle, éclatante, accompagnée de son mari et de leur fille, chacun dans des voitures rutilantes comme des poissons dargent. Jai ressenti un frisson détonnement, un peu deffroi, comme si la réalité sétait dédoublée : comment cette femme qui lavait nos bureaux pouvait-elle posséder de telles voitures ? Ma curiosité est devenue un animal sauvage.
Jai appris alors quAurélie faisait briller, chaque jour, pas un, ni cinq, mais vingt bureaux un peu partout dans Paris. Chaque semaine, des centaines deuros en billets colorés glissaient dans ses mains agiles. Imaginez-vous ? Vingt labyrinthes de couloirs à faire scintiller, vingt mondes à mettre en ordre, et au bout du compte, presque un conte de fée de la rue de Rivoli.
Maintenant, lidée me traverse parfois lesprit : pourquoi ne pas prendre des leçons dAurélie Dubois ? Peut-être est-elle la véritable magicienne des affaires et moi, encore endormie dans mon propre rêve? Après tout, nest-ce pas elle la véritable magicienne du quotidien, celle qui transforme la poussière des rêves brisés en éclats de lumière sur le parquet ? Depuis ce jour-là, je la regarde différemment, pressentant dans ses silences un univers que je ne connaîtrai jamais tout à fait. Et parfois, tandis quelle referme doucement la porte derrière elle, je me demande si, demain matin, ce ne sera pas moi qui chercherai à effacer quelques traces de désordre dans le sillage de son mystère, espérant, à mon tour, récupérer un peu de cette grâce discrète qui, sans bruit, fait tourner le monde.





