Pierre, tu plaisantes, nest-ce pas ? Dis-moi que cest une mauvaise blague et je rirai, puis on passera à table comme toutes les soirées normales, murmure Élise, figée sur le seuil de la cuisine, louche à la main. Son mari, Pierre, qui évite son regard en triturant nerveusement un bouton de son manteau, ressemble à un gamin pris la main dans le sac par la directrice.
Vingt-trois ans de mariage, presque une institution, et voilà Pierre, doux, aimable, toujours prêt à aider la Terre entière chats errants, copains en déroute, peu importe. Mais ramener une autre femme sous leur toit, cest inédit.
Élise Ce nest pas une farce. Je tassure. Cest une situation sans issue. Floriane na littéralement plus de toit. Sa proprio, devenue folle, a jeté toutes ses affaires sur le palier et changé la serrure. Elle na pas de quoi soffrir un hôtel à Paris, attend sa paie fin de semaine… On ne va pas la laisser dehors, hein ? Ce nest que pour deux, trois nuits, juste le temps quelle se retourne.
Élise repose la louche dans la soupe, coupe le gaz puis rejoint Pierre dans lentrée, essuyant ses mains sur son tablier, le cœur glacé. Elle connaît bien son tendre. Lhomme aux grandes causes toujours au détriment du confort familial. Mais accueillir une collègue inconnue, ça dépasse les bornes.
Une collègue ? Elle chuchote. Dans ton service de logistique, il ny a que des hommes et Mme Dubois, soixante-cinq ans, trois petits-enfants Pas de Floriane.
Cest la dernière arrivée, elle vient de Lille. Super bosseuse tu verras, vraiment. Élise, comprends elle attend là, en voiture, elle pleure. Il pleut des cordes dehors. On ne va pas la laisser là.
Elle est dans la voiture ? Donc elle est déjà là, sans que tu men aies parlé ?
Je ne pouvais pas la laisser dehors, il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors
Élise inspire lentement. Son éducation lui interdit de mettre une femme à la rue, et elle sait que la culpabilité la rongerait. Mais son instinct hurle quil ne faut pas.
Bon, appelle-la, ta Floriane. Je lui préparerai le canapé du salon. Mais pas plus de deux nuits, Pierre. Nous ne sommes pas une auberge.
Pierre pousse un soupir rassuré, embrasse furtivement sa femme sur la tempe et séclipse en trombe. Deux immenses valises roses à roulettes apparaissent. Derrière lui, la cause de toute cette agitation.
Floriane na rien de la « pauvre fille » au bord du gouffre. Jeune femme trentenaire, éclatante, élégante dans son manteau beige, escarpins vertigineux, parfum capiteux qui efface lodeur rassurante de la soupe maison.
Bonsoir ! lance-t-elle, ôtant ses gants de cuir. Vous êtes Élise, non ? Pierre ma tellement parlé de toi ! Désolée datterrir ici sans prévenir, cest une vraie tragédie, la cata totale ! Ma propriétaire, une mégère, elle ma virée comme ça, sans raison. Jen tremble !
Élise note le « Pierrot » exagérément familier, la façon dont Floriane scrute leur intérieur comme si elle évaluait lappartement. Aucune angoisse, juste de la curiosité froide.
Bonsoir. Les chaussons invités sont là, se contente de dire Élise.
Floriane fait la grimace devant les vieux chaussons feutrés et sort de ses valises de superbes mules roses à pompons, quelle enfile en plantant ses talons sur le tapis immaculé.
Tandis que Pierre suspend son manteau, Floriane, déjà installée dans la cuisine sans invitation, inspecte tout.
Hmmm, cest mignon ici ! Un peu petit, mais chaleureux. Pierre ma dit que ça faisait longtemps que vous naviez pas refait la déco ?
Élise se crispe. Trois ans, quelle a refait cette cuisine, sa fierté.
On sy plaît, riposte-t-elle. Les toilettes sont à gauche, je vous sors une serviette. Vous dînez avec nous ?
Ah non, je suis au régime. Après 18h, plus rien. Mais je prendrais bien un thé, ou mieux, un petit café si Pierrot me le prépare. Jadore sa façon de faire le café, cest mon petit plaisir au bureau.
Pierre sourit comme un adolescent et sexécute.
Évidemment, Floriane ! Aucun souci. Élise, tu permets ?
Élise bouillonne en silence. Pierre ne touche jamais à la cafetière à la maison, cest toujours elle qui prépare. Et cet affreux « Floriane » mielleux lui éraille les oreilles.
Vas-y, prépare. déclare-t-elle, bras croisés, sasseyant.
La soirée se transforme en solo de Floriane qui ne tarit pas sur ses prouesses professionnelles, ses voyages, sa mère envahissante, et comme elle na « pas de chance avec les hommes parce quils ont peur des femmes fortes ».
Elle se permet de croiser les jambes de façon provocante, peignoir en soie ouvert un peu plus que décent, toutes ses histoires adressées à Pierre tandis quÉlise devient pour elle un simple accessoire utile à servir le sucre.
Dis, Pierre, tu te souviens de notre danse au séminaire ? Tout le monde trouvait quon formait un couple parfait sur la piste ! Tu te débrouilles si bien !
Pierre rougit.
Oui… cest vrai.
Danser ? Toi ? lâche Élise, glaciale. Tu naimes pas danser, même au mariage de ta sœur, tu as refusé.
Là-bas, la musique était entraînante, tente-t-il.
Pierre est lâme de la fête ! surenchérit Floriane. Avec lui, tout paraît si simple ! Pas comme ces jeunes loups obnubilés par largent. Pierre, lui, cest un vrai homme, fiable, attentionné. Tas une chance folle ! Même si, elle lance un regard appuyé à Pierre, à mon avis, il aurait besoin de plus de liberté, de fun !
Élise se lève dun coup.
Il se fait tard. Demain boulot. Floriane, le canapé-lit vous attend dans le salon, le linge est sur le fauteuil. La salle de bains est libre un quart dheure, puis cest à Pierre. Bonne nuit.
Floriane fait une moue déçue.
Déjà ? On bavardait si bien ! Bon, bonne nuit alors !
Élise sisole dans la chambre, secouée de colères tacites. Pierre la rejoint à voix basse une demi-heure plus tard.
Tu dors, Élise ?
Oui. Tu devrais faire pareil. Demain on a une longue journée Faut libérer « le potentiel ».
Le matin, Élise veut passer à la salle de bains, cest fermé à clef. Sous la porte, les bruits du sèche-cheveux et de chansons pop. Elle tape.
Cest pris ! crie Floriane. Je me fais belle, jai un rendez-vous important ce matin !
Élise regarde sa montre. Quarante minutes restantes, alors quelle prend dhabitude vingt minutes pour se préparer. Floriane monopolise la salle de bains depuis plus dune demi-heure.
Quand enfin elle sort, la salle deau est un champ de bataille : cotons partout, le miroir éclaboussé de fond de teint, tous les rebords encombrés de crèmes et de lotions, les produits dÉlise entassés dans un coin.
Jai laissé un peu de bazar, tu ne men voudras pas ! Je file, la montre tourne !
Élise souffle. « Deux jours, deux jours seulement… »
Pierre prépare des œufs à la poêle, Floriane papillonne autour, prête à faire la cuisine à sa place.
Oh Pierre, ce nest pas comme ça quon casse un œuf ! Laisse-moi faire
Élise, déjà en tailleur pour le boulot, entre.
Nous devons y aller, Pierre. Sinon, on sera coincés sur le périph’.
Mais le petit-déj ? Floriane prépare un super œuf cocotte !
Pas faim. Je mangerai au bureau. Floriane, tu as les clés ?
Les clés de chez vous ? Ben non
Dans ce cas, il faudra partir en même temps. Impossible de laisser une inconnue seule chez nous ; lalarme sera enclenchée.
Visiblement contrariée, Floriane proteste :
Je nai pas fini ! Il me reste à repasser ma robe ! Pierre, dis-lui…
Pierre bredouille, désemparé.
Élise, on pourrait lui confier le double, non ? Elle ne va pas partir avec la maison
Non, tranche Élise. Chacun dehors. Dix minutes. On ferme à clef.
Le trajet en voiture se déroule dans une tension glaciale. Floriane, vexée, lorgne les rues de Montreuil. Pierre serre le volant. Élise, impassible, prépare déjà la suite.
Au travail, Élise appelle son amie Sophie, qui bosse dans limmobilier.
Salut, Sophie ! Jaurais besoin que tu menquêtes sur une certaine Floriane Lafranchis. Elle bosse avec mon mari. Elle prétend sêtre fait virer dun appart rue des Peupliers Jaimerais bien vérifier cette histoire.
Intrigant ! Je regarde ça, promet Sophie, amusée.
Le soir, Élise rentre exprès tôt, avant Pierre et Floriane. Catastrophe dans le salon : valises béantes, fringues sur tous les fauteuils, bouteille de vin de Bordeaux vidée, plateau de fromage à moitié desséché.
Mais la claque finale, cest dans la salle de bains : la brosse à dents de Floriane, rangée à côté de celle de Pierre, dans le même verre. Celle dÉlise, reléguée sur le rebord du lavabo.
Là, cest la guerre, souffle Élise.
Les « invités » finissent par arriver, tout sourire, sacs de courses à la main.
Coucou Élise ! sexclame Floriane. On revient du Monoprix, jai pris de quoi cuisiner un vrai festin ce soir !
Elle sort du sac crevettes, avocat, rumsteck
Qui régale ? demande Élise.
Pierre a payé ! Il voulait te faire plaisir. Il dit quil faut se faire plaisir de temps en temps, ça ne sert à rien déconomiser tout le temps !
Pierre tente de prévenir Élise dun regard que ce nest pas son initiative. Elle fait mine de ne rien voir.
Floriane, commence Élise calmement, vous semblez bien à laise. Brosse à dents aux côtés de mon mari, dégustation de notre bon Bordeaux Vous cherchez vraiment un appartement ou tout autre chose ?
Le sourire de Floriane se fige. Elle se fait mordante.
Tu es jalouse ? Tu as raison. Une femme doit se maintenir en alerte. À force de vivre en peignoir, à mitonner la soupe, tu oublies que ton homme a besoin de fête. Pierre, près de moi, il revit ! Tu ne le vois pas ?
Si si, hoche Élise. Un vrai pissenlit au soleil, prêt à se faire cueillir au moindre coup de vent.
Son téléphone sonne : cest Sophie.
Élise, jai vérifié. Ta Floriane na jamais loué quoi que ce soit rue des Peupliers. Par contre, elle possède un studio en banlieue, acheté à crédit. Personne ne la jetée dehors. Elle a juste lancé des travaux, gros chantier, poussière partout, elle squatte où elle peut le temps de finir. Au passage, divorcée, à la recherche dun troisième mari manifestement.
Merci Sophie. Je te revaudrai ça.
Élise revient dans la cuisine où Floriane, en tablier, ordonne à Pierre de couper les oignons.
Pierre, tu peux venir un instant ? Floriane aussi. Il faut quon se parle.
Quelque chose dans sa voix les cloue sur place.
Je viens dapprendre que la fameuse crise était bidon : pas de proprio hystérique, pas dexpulsion. Tu as juste des travaux chez toi, à Noisy-le-Sec. Et tu profites du système en te « recyclant » à droite à gauche. Mais ici cest fini.
Floriane blêmit, Pierre laisse tomber le couteau.
Cest vrai ? Tu mas menti ?
Écoute, jallais pas respirer la poussière ! Jai cru quon était potes ! Tu maides, et puis sa voix devient aigre, mais ta femme, cest un dragon ! Pierre, tu te laisses marcher sur les pieds, cest pathétique !
Tu mas berné, souffle Pierre, la gorge serrée. Je croyais aider quelquun dans la détresse. Mais tu mas manipulé.
Tes bien brave, mais même pas mon style. Je voulais juste un plan pépère, pas de la galère ni des scènes de couple à la française ! Avec une mégère pareille, on crève dennui.
Cette « mégère » va appeler la police si vous et vos valises nêtes pas partis dans cinq minutes. Tapis roses compris.
Floriane ramasse ses affaires, balance le tablier sur la table, grommelle pendant quelle fait les valises, puis claque la porte.
Adieu les bouseux ! Et jraconterai tout au travail, Pierre, radin que tu es !
La porte ferme, silence gelé dans lappartement.
Pierre contemple les crevettes et lavocat sur la table comme sils venaient dailleurs. Il a lair si paumé quÉlise en retrouve presque de la tendresse presque.
Alors, « monsieur lambiance », on continue de développer ton potentiel ou on soupe ?
Pierre sassoit en face, tête dans les mains.
Je suis idiot, Élise.
Oui vraiment.
Elle pleurait tellement Jai cru aider quelquun Mais elle nétait quune profiteuse.
Elle cherchait un bon fauteuil, et une nuque tendre. Pierre, tu as cinquante ans, il serait temps de savoir juger les gens. Et surtout de me consulter avant dinstaller une inconnue chez nous.
Désolé Je voulais juste être un héros. Finalement, jétais un pigeon.
Tant mieux que tu aies compris. Mais je tinterdis damener dautres « collègues » à lavenir. Même en cas de tsunami, incendie ou attaque dextraterrestres.
Jamais, promis juré. Élise tu as gardé de la soupe ?
Toute fraîche, sourit-elle. Les crevettes retourneront au congélo ; on les sortira au Nouvel An. Ce soir, on a besoin dune soupe maison un peu comme leur couple quune colporteuse de promesses voulait démolir derrière ses talons aiguilles et sa fausse détresse.
Une semaine plus tard, Pierre rentre du bureau, tout guilleret : Floriane a donné sa démission. Difficile de rester quand tout lopen-space rit de ta combine Pierre, cette fois, avait prévenu les collègues du vrai motif.
Ce nest pas trop tôt, soupire Élise en arrosant lorchidée. On va enfin respirer.
La brosse à dents rose de Floriane a fini à la poubelle, le verre stérilisé. Lespace à côté de celle de Pierre est de nouveau réservé. Pour elle, et elle seule.
Ils en tirent une leçon : dans la vie comme au foyer, il faut savoir ouvrir son cœur sans laisser tout le monde entrer, surtout pas celles qui débarquent avec des pantoufles roses et des histoires à dormir debout.
Le bonheur, cest un nid solide pour deux, pas une auberge à touristes.







