SORCIÈRE
La gamine, pas plus de 17 ou 18 ans, toute recroquevillée sous son manteau, piétinait dun pied sur lautre devant la petite maison, perdue à lécart dAngers. Pour se réchauffer les mains, elle soufflait dessus, lançant des regards inquiets autour delle, nosant pas franchir le seuil. Dans ce quartier, il ny avait jamais eu un seul lampadaire, les maisons semblaient englouties dans lobscurité qui tombait. Au loin, un chien aboyait, les branches craquaient sous leffet du vent. Lambiance était à glacer le sang.
Entre donc, tant que tu es venue ! La vieille, toute frêle, fixait Adèle avec une attention troublante. Doù tu sors, toi Tu veux savoir ton avenir Envoûter ton amoureux ? secoua la tête dun air réprobateur. Tu attends un bébé ouille, cest tôt bien trop tôt
Mais comment vous savez ça ? Adèle eut du mal à avaler sa salive, la gorge serrée.
La vieille eut un sourire de travers, et dun geste du doigt, lappela à la suivre. « À qui tu veux faire croire que tu viens ici par hasard Ah, la jeunesse, naïve et maladroite soupira-t-elle en son for intérieur. »
Prends donc ce fagot de bois, chouchoute, ajouta-t-elle en indiquant une pile près de la porte, je ne suis plus de première jeunesse et enlève-moi cette terre de tes bottines.
Adèle obéit, cueillant le bois, puis avança derrière elle.
Dedans, la maison paraissait bien plus grande que ce à quoi on pouvait sattendre de dehors. Dans lentrée, des bouquets de plantes séchées pendaient du plafond et tapissaient les murs. Lodeur amère emportait presque Adèle, qui se mit la main devant la bouche.
Eh bien, quest-ce que tu veux, ma belle, vas-y, dis-moi tout, souffla la grand-mère en sasseyant sur la banquette.
Un retour daffection Adèle baissa les yeux, il ma quittée, elle étouffa un sanglot, il est parti pour Lucie
Allons, allons, ne pleure pas sur les herbes, tu vas me les abîmer murmurait la vieille dame tout en tassant des brins secs dans sa paume. Tu veux quil revienne, quil nait dyeux que pour toi, quil te suive partout comme un petit chien. Il tembrassera les pieds, Adèle esquissa un petit sourire, il sera fou de jalousie, ne te lâchera jamais. Fini les études, il ne tolérera aucun boulot. Tu feras un enfant tous les deux ans, ils seront beaux et éveillés, tous. Tu le sais, tout ça ?
Les yeux dAdèle papillonnaient, mais elle acquiesça timidement.
Après, il pourrait commencer à te bousculer, tu sais, un retour daffection, ça fait naître de la rancœur Il te frappera, de plus en plus fort Il se mettra à boire, à aller voir ailleurs Tu vois où je veux en venir ?
Elle ne répondait pas, sadossant à la porte, les mains tremblantes.
Ton bonheur, il passerait juste à côté, celui qui tétait promis. Il taurait portée sur un piédestal, celui-là. Bon, on sy met ?
Attendez, attendez ce bonheur-là, il ressemble à quoi ?
Comment il est ? Grand, solide, fidèle Il ny en a pas deux comme lui. Mais il nest plus pour toi On y va ?
Laissez-moi Je voudrais réfléchir un peu
Réfléchir à quoi ? grogna la vieille si tu es là, cest que cest décidé
Non, je vais partir Je reviendrai plus tard
La porte claqua. Un sourire glissa sur les lèvres de la vieille. Ah, la jeunesse, elle est bien naïve Si seulement quelquun avait pu lui remettre les idées en place, à elle soupira-t-elle à nouveau. Ça frappe encore quelle soirée, tiens
Entre tu tes décidée ?
Non excusez-moi et le bébé alors ? Je ne peux pas mes parents ne le supporteront pas
Ne tinquiète donc pas, lœil de la vieille remarqua le manteau chic, les jolis souliers ils taiment, non ? Adèle hoche la tête ils te chouchoutent Ils aimeront aussi ton bébé, tu verras, ils râleront un peu, cest tout
Il sera comment, mon petit ? Elle pose une main sur son ventre, baisse à nouveau les yeux.
Comment ? Le plus beau, le plus intelligent, ta fierté, ta joie !
Et les études ? Je vais réussir à continuer ?
Cette année, tu la finiras tu prendras un congé, comment tu appelles ça déjà
Un congé sabbatique chuchote Adèle.
Voilà, tout sarrangera, attends, fait la vieille dun signe de la main file maintenant.
Merci, vous êtes une vraie sorcière, la gentillesse même, cest incroyable ! lance la jeune fille avant de claquer la porte.
Que Dieu te garde, murmure la vieille en traçant une croix imaginaire sur la porte.
* * * *
« Sorcière tiens donc ! » sourit intérieurement Mamie Raymonde. « Sorcière mais quelle sorcière je fais ! » Elle met de leau à bouillir, marmonne pour elle-même. Ce thé aux herbes, il est extra. De la menthe, du thym, de la camomille. Cest amer, mais cest bon pour la santé. « Sorcière on aura tout entendu ! Quest-ce qui amène une minette chez moi sinon un chagrin damour ? Et ce bébé ? Pour chaque mère, cest son trésor Elle finira ses études, se mariera peut-être, tout ira bien. »
Raymonde sirote son thé. « Sorcière ! Je vais métouffer de rire ! Les gens se font des films croient à ce quils inventent eux-mêmes Et puis franchement, les plantes, tout le monde pourrait les ramasser, se préparer des tisanes ça soigne, ça apaise »avec ça ! » Un éclat de voix la fait sursauter. La vieille jette un œil à la porte ; personne. Un souffle à la cheminée, la flamme danse et projette sur les murs les ombres animées des plantes séchées. Raymonde penche la tête. Il y a longtemps quelle na plus peur de rien, pas même de ses propres songes.
Elle se lève, rouvre la porte, hume lair vif de la nuit comme on boit le vin nouveau, puis referme doucement derrière elle. Dans la pièce, le vent sinfiltre, soulève les fagots odorants. « Sorcière si cétait si simple », songe-t-elle. Et sous la lune paresseuse, elle sent la chaleur tranquille dun vieux cœur prêt à toutes les confidences, même celles des enfants qui nosent pas.
Au loin, quelquun marche sur le sentier, les pas hésitants et légers dune jeunesse revenue sur ses pas ou dune autre en quête de magie. Raymonde sourit, infuse encore un peu de thym, et attend, paisiblement, que frappe la prochaine histoire.






