Élodie monta dans le car à larrêt comme prévu. Il ne restait quune seule place libre, à côté dun homme qui paraissait un brin plus âgé quelle. Au début, la jeune femme ne prêta guère attention à son voisin. Elle avait sept longues heures devant elle pour rejoindre ses parents en Bourgogne, et tout un tas de petits tracas à résoudre qui tournoyaient dans sa tête comme un essaim dabeilles un peu stressées.
Installée confortablement, le bus démarra en cahotant à travers les rues de Lyon. Au bout de quelques minutes, son nez fut chatouillé par une senteur subtile de musc mêlé à du café très serré. Ce parfum, délicieusement amer et entêtant, fit remonter dans la mémoire dÉlodie tout un film en Technicolor.
Cétait lété, il faisait une chaleur à faire fondre un camembert sur le trottoir. Elle avait 17 ans, et à ses côtés, Arthur, son petit ami préféré, dont lodeur était exactement la même : musc et espresso. Ils étaient allongés dans lherbe, au bord de la Saône, sembrassaient sous un ciel piqué détoiles, et Arthur lui murmurait à loreille, la voix tremblotante démotion, quils seraient ensemble pour toujours, que jamais il ne la quitterait. Cétait son premier amour : pur, fou, débordant. Élodie laimait tellement quelle se serait bien passée de lécole, de lavenir même, juste pour rester à ses côtés.
Mais la vie, toujours pleine de surprises, en décida autrement. Arthur fut appelé sous les drapeaux, partit à Paris et ne revint jamais vers elle. Là-bas, il rencontra une Parisienne et se maria. Élodie, elle, garda le cœur fendu comme une baguette mal coupée. Elle ne sortit plus jamais avec un garçon. Dix ans plus tard, elle pensait toujours à Arthur, incapable de loublier malgré sa trahison.
Du coin de lœil, Élodie lança un coup dœil à son compagnon de siège. Attendez ce nest pas possible ! Brun, des yeux bleu azur, un nez élégant, des lèvres charnues, grand. Ce garçon ressemblait tellement à Arthur quÉlodie sentit son cœur saccélérer et battre la chamade.
Excusez-moi, mais vous ne vous appelez pas Arthur, par hasard ? demanda-t-elle, un peu gênée.
Non, moi cest Julien, répondit-il en se tournant vers elle avec un sourire éclatant digne dune pub pour dentifrice. Il était le portrait craché de celui qui avait squatté son cœur pendant dix ans.
Et vous, comment vous appelez-vous ?
Je je mappelle Élodie. Enchantée.
Ah, vraiment enchanté aussi. Cest fou, Élodie, vous me faites penser à quelquun.
Ah oui ? À qui ?
À mon premier amour, bien sûr ! On sest quittés assez salement : elle est partie avec un autre garçon, et je nai jamais réussi à loublier, même après dix ans. Et vous voilà assise à côté de moi, là, cest juste dingue.
Julien avait dit ça avec une sincérité touchante, et Élodie remarqua le rouge qui lui montait aux joues. Probablement leffet du café, ou des souvenirs un peu trop vifs.
Cest incroyable, lâcha Élodie. Jai exactement la même histoire que vous. Vous ressemblez à mon premier amour à sy méprendre. Il doit y avoir un truc dans lair !
Et si on échangeait nos numéros ? tenta Julien. On pourrait je ne sais pas, se parler de temps en temps, non ?
Oui, pourquoi pas !
Et voilà nos deux voyageurs à papoter gaiement, partageant anecdotes et croissants virtuels. Qui sait comment cette histoire finira ? Peut-être que le destin leur offre une deuxième chance, avec dautres personnes mais le même parfum de nostalgie. Après tout, le hasard fait bien les choses, nest-ce pas ?







