Nastya, reprends-la ! Je n’en peux plus ! Rien que de la toucher me dégoûte !

Marie, sil te plaît, prends-la ! Je nen peux plus ! Rien que de la toucher, ça me répugne !

Camille tremblait, le bébé hurlait dans ses bras.
Marie a pris sa nièce délicatement et a hoché la tête.

Daccord. Mais cest bien ta décision, tu ne men voudras pas plus tard ?
Non, aucune raison ! Emmène-la, je nen veux pas !

La petite venait de naître il y a à peine un mois. Depuis le début de la grossesse, il y avait quelque chose qui clochait chez Camille. Marie imaginait que cétait juste les hormones, la fatigue des derniers mois Tu sais, Camille est veuve depuis plus de sept ans, ses grands sétaient installés ailleurs depuis longtemps déjà. Elle na jamais été du genre impulsive, alors quand elle est revenue dun court séjour sur la côte atlantique, enceinte à la surprise de tout le monde, personne ne comprenait trop.

Au début, Camille semblait ravie à lidée de ce nouveau bébé. Elle courait acheter des petites affaires, parlait poussettes puis, du jour au lendemain, silence radio, elle se fermait comme une huître.

Juste avant daccoucher, Camille a arrêté tout contact. Elle ne répondait plus ni à maman, ni à sa sœur, ni même à ses enfants. Marie sest inquiétée et a fini par retrouver Camille à la maternité, décidée à signer les papiers dabandon.

Camille, mais enfin, pourquoi ? Quest-ce quil tarrive ?
Jen sais rien Je ressens rien. Elle nest pas à moi.

Quoi ? Non mais ça va pas, cest TA fille !

Elle sera pas à moi. Camille a tourné la tête vers le mur.

Alors Marie a ramené leur mère avec elle, façon intervention durgence. Camille a accepté de reprendre la petite, mais sous supervision. Leur mère la convaincue de venir sinstaller quelque temps chez elle « pour laider au début », mais en vrai, toute la famille veillait sur Camille. Elle faisait le minimum, soccupait du bébé mécaniquement, sans affection. Le prénom, cest la grand-mère qui la choisi, et cétait Marie qui portait la petite dans ses bras.

Camille, je la prends. Je vais lélever. Mais tu sais, dans quelque temps, qui est-ce quelle appellera maman ?

Ça mest égal. Tant que cest pas moi.

Une semaine plus tard, tous les papiers étaient signés, et Marie était officiellement la tutrice dApolline, sa nièce. Camille est partie sinstaller à Nantes.

La petite Apolline, elle a grandi pleine de vie, toujours en train de rire, la première à marcher, à parler Et pour elle, sa maman, cétait Marie.

Douze ans ont passé.

Maman, jai eu trois très bien aujourdhui ! Demain, on va au ciné avec la classe ! la voix dApolline résonnait dans tout lappartement joyeusement.

Cest elle ?
Oui, Camille, cest bien elle. Écoute-moi, je ten supplie

Bonjour ! Moi cest Apolline, et vous ?

Sur le pas de la porte de la cuisine, il y avait une grande fille aux yeux immenses, qui fixait tour à tour la femme assise à table et Marie, debout, livide près de la fenêtre.

Moi je suis Camille. Je suis ta mère, Apolline.

Je te lavais dit sest énervée Marie en savançant vers sa fille. Apolline ! Attends, je vais texpliquer !

Cest pas la peine, maman. Écoutons-la. Donc, vous dites que vous êtes ma mère. Et alors ?

Je suis venue te récupérer. Je veux que tu vives avec moi à Nantes.

Pourquoi ?

Parce que tu es ma fille.

Non, pas la vôtre. Ma mère, elle est là devant moi et ça me suffit amplement ! Vous, cest la première et je lespère, la dernière fois quon se croise. Apolline sest détournée vers le couloir.

Marie sest effondrée sur une chaise, à bout.

À quoi ça rime ce manège ?

À rien pour linstant, mais je nai pas dit mon dernier mot. Quitte à passer devant le juge.

Tu veux vraiment aller jusquau bout ? Après tout ce qui sest passé ? Personne na compris pourquoi tu nous as laissées, ni pourquoi tu reviens douze ans après en exigeant tout. Pardon Camille, mais va voir maman, on en parlera plus tard. Jai besoin de moccuper de ma fille.

De TA nièce ! Camille sest levée, le visage dur.

Marie na rien répondu, soupirant lourdement. Elle est allée directement dans la chambre dApolline.

Ma poupée

Maman, attends. Avant que tu mexpliques, laisse-moi te dire un truc. Je sais tout. Tu te souviens, quand on a trié les papiers chez mamie lan passé ? Je suis tombée sur la tutelle. Jétais en colère que tu me caches tout, et jai voulu la voir, pour lui demander pourquoi ?. Mais en fait, jai fini par men ficher. Toi, tu es ma maman. Jai pas envie den avoir une autre, cest tout !

Apolline, ma chérie Je ne te laisserai jamais à personne.

Pas besoin, maman. Je me garderai toute seule, tu verras. Apolline éclata de rire. Tu te souviens de Félix, mon copain de classe ? Sa mère est avocate en droit de la famille, appelle-la si tu veux.

Oh, petite, arrête de vouloir grandir trop vite ! Tu décides déjà de tout, mais il ny a quune maman ici, pour linstant, cest moi ! Marie a ri et la serrée fort. Évidemment quon appellera, on réglera ça.

Le reste, tu devines : beaucoup de stress, daller-retours à la justice, mais à la fin le juge a suivi la volonté dApolline. Elle a refusé de vivre avec Camille ou de la reconnaître comme mère.

Les deux sœurs attendaient sur les marches du tribunal.

Ça y est, cest terminé, ce cauchemar est fini Marie soupira enfin. Tu vas faire quoi, maintenant ?

Je pars, Marie. Je ne veux pas vous déranger. Je continuerai daider, ne refuse pas. Ça fait longtemps que jai ouvert un livret au nom dApolline, les papiers sont chez maman.

Pourquoi tout ça, Camille ? Et pourquoi lavoir laissée partir à sa naissance ?

Il ny a jamais eu dhistoire damour, Marie, il sest rien passé de beau Juste un parc sombre, une mauvaise nuit.

Marie a senti sa gorge se nouer.

Et tu nen as jamais parlé ? Toutes ces années ?

Il ny avait rien à faire, cétait trop tard. Alors jai gardé le silence. Jai mis du temps à comprendre que jétais enceinte, je croyais à la ménopause, et puis il était trop tard. Ne dis rien à Apolline. Ce nest pas son histoire, cest la mienne. Peut-être quun jour, elle me pardonnera.

Marie a enlacé sa sœur et ensemble, elles ont regardé la petite-fille avec leur mère un peu plus loin.

Parfois, le pire donne naissance à quelque chose de magnifique. Elle est tellement belle ! Camille a essuyé une larme et, pour la première fois depuis des années, Marie a vu un vrai sourire sur le visage de sa sœur.

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Nastya, reprends-la ! Je n’en peux plus ! Rien que de la toucher me dégoûte !
— Tu m’as trompé ! — Nicolas se tenait au milieu du salon, rouge de colère. — Trompé ? De quoi tu parles ? — Tu savais ! Tu savais que tu ne pourrais pas avoir d’enfants, et tu t’es tout de même mariée avec moi ! « Tu seras la plus jolie des mariées », disait ma mère en réajustant mon voile, et Antonine souriait à son reflet dans le miroir. Robe blanche à dentelle, Nicolas en costume strict. Tout serait comme dans ses rêves d’adolescente : le grand amour, un beau mariage, des enfants. Beaucoup d’enfants. Nicolas voulait un fils, elle une fille : ils s’étaient mis d’accord sur trois pour que chacun soit heureux. « Dans un an, je pouponnerai déjà ! » répétait la mère, en essuyant une larme. Antonine croyait chaque mot. Les premiers mois du mariage défilèrent dans un bonheur cotonneux. Nicolas rentrait du travail, elle l’accueillait avec le dîner, ils s’endormaient enlacés, et chaque matin, le cœur battant, elle comptait les jours. Retard ? Non, fausse alerte. Un mois, deux, trois… À l’hiver, Nicolas cessa de demander, plein d’espoir : « Alors ? » Désormais, il regardait Antonine en silence quand elle sortait de la salle de bain. « On devrait peut-être aller voir un médecin ? » proposa-t-elle en février après presque un an. « Depuis le temps… » marmonna Nicolas sans quitter son téléphone des yeux. À la clinique — odeur d’eau de Javel et de fatalité. Antonine attend dans la salle d’attente, feuilletant un magazine sur la maternité heureuse, se persuadant qu’il s’agit là d’une erreur. Elle va bien. Ce n’est qu’une question de malchance. Analyses. Échographies. Encore des examens. Les noms des procédures forment un flot ininterrompu de canapés froids et de regards indifférents de soignants. « Cinq pour cent de chances de concevoir naturellement », annonce la gynécologue en parcourant le dossier. Antonine hoche la tête, prend des notes, pose des questions. Dedans, tout gèle. Un traitement commence en mars. Avec lui, tout change. « Tu pleures encore ? » Nicolas franchit la porte de la chambre, sa voix plus irritée que compatissante. « Ce sont les hormones… » « Troisième mois ? Tu vas arrêter de faire semblant ? Ça suffit ! Antonine voudrait expliquer que c’est la thérapie, que le temps joue pour eux, que les médecins prédisent un résultat au bout de six mois à un an. Mais Nicolas est déjà parti, claquant la porte. La première fécondation in vitro est programmée à l’automne. Deux semaines alitée, à ne pas oser troubler le miracle. « Négatif », annonce laconiquement l’infirmière au téléphone. Antonine s’effondre dans le couloir et y reste jusqu’au retour de Nicolas. « Combien a-t-on dépensé pour tout ça ? » demande-t-il au lieu de « ça va ? » Deuxième essai. Désormais, Nicolas rentre après minuit, portant le parfum d’une autre. Antonine ne pose pas de questions. Nouvel échec. « Peut-être qu’on devrait arrêter… » Nicolas, assis face à elle dans la cuisine, fait tourner sa tasse vide. « Combien de temps encore ? » « Le troisième essai est souvent le bon, disent les médecins ». « Les médecins disent ce qu’on leur paie pour dire ! » La troisième tentative, Antonine la traverse pratiquement seule. Nicolas « travaille tard ». Les amies ne téléphonent plus — lassées de la consoler. Sa mère pleure au téléphone. À l’annonce du troisième « désolée », Antonine ne pleure même plus. Les larmes sont restées quelque part entre la deuxième cure et la dernière dispute au sujet de l’argent. « Tu m’as trompé ! » Nicolas, debout au milieu du salon, rouge de rage. « Trompé ? » « Tu savais ! Que tu étais stérile, et tu as quand même voulu te marier ! » « Je ne savais pas ! Le diagnostic est tombé un an après le mariage, tu étais là chez le médecin… » « Ne me mens pas ! » Il avance, elle recule. « Tu as tout manigancé ! Trouvé un pigeon pour t’épouser, et puis surprise ! Pas d’enfants ! » « Nicolas, s’il te plaît… » « Assez ! » Il fracasse un vase contre le mur. « Je mérite une vraie famille. Avec des enfants ! Pas ça ! » Il la montre comme si elle était une erreur de la nature. Les crises deviennent quotidiennes. Nicolas revient furieux, silencieux toute la soirée, puis explose à la moindre broutille. « On va divorcer », annonce-t-il un matin. « Quoi ? Non ! On peut adopter, j’ai lu que… » « Je ne veux pas d’enfant des autres ! Je veux un enfant à moi ! Et une femme qui puisse en faire un ! « Donne-moi une dernière chance, je t’en supplie, je t’aime… » « Moi plus. Il l’annonce calmement, les yeux dans les yeux. Bien pire que tous les cris. « Je fais ma valise », dit-il le vendredi soir. Antonine, recroquevillée dans un plaid sur le canapé, regarde Nicolas jeter ses chemises dans un sac. Mais il ne peut pas partir en silence. « Je m’en vais parce que tu es stérile. Je trouverai une vraie femme. » Antonine reste muette. La porte claque. L’appartement bascule dans le silence. Alors, enfin, elle pleure — pour de vrai, à en perdre la voix. Les premières semaines du divorce se fondent en une tâche grise. Lever, thé, se recoucher. Parfois oublier de manger. Parfois, quel jour on est. Les amies défilent, apportent des plats, rangent l’appart, tentent de converser — elle acquiesce, puis se replie sous le plaid. Mais le temps passe. Jour après jour. Un matin, Antonine se lève en se disant : « Assez. » Elle prend une douche, vide le frigo des traitements et s’inscrit à la salle de sport. Au travail, elle demande un projet exigeant. Le week-end, elle part en excursions, puis en courts voyages : Paris, Lyon, Annecy. La vie continue. Dimitri, elle le rencontre en librairie — tous deux attrapent le dernier ouvrage d’Amélie Nothomb. « Je vous en prie, dames d’abord », sourit-il. « Si je vous cède, vous m’inviterez au café ? » s’étonne-t-elle. Il rit, et ce rire la réchauffe intérieurement. Au café, il confie l’histoire de Clara — sa fille de sept ans, qu’il élève seul depuis cinq ans. Antonine ne veut pas mentir. Au troisième rendez-vous, elle confie tout. « Je ne peux pas avoir d’enfant. C’est un diagnostic officiel, trois FIV ratées, mon mari m’a quittée. Si c’est un souci, il vaut mieux le savoir maintenant. » Long silence de Dimitri. « J’ai déjà Clara, murmure-t-il enfin. C’est toi dont j’ai besoin, même sans enfant commun. » « Mais… » « Tu en seras capable », la coupe-t-il doucement. « Capable de quoi ? » « Être maman. Si tu en as envie. Ma propre mère avait le même diagnostic. Et regarde-moi : me voilà devant toi. Les miracles arrivent… » Clara l’accepte avec une facilité déconcertante. À la première rencontre, renfrognée, mais animée dès qu’Antonine demande son livre préféré : Harry Potter. Au second rendez-vous, elle lui prend la main. Au troisième, elle réclame la même tresse qu’Elsa. « Elle t’adore déjà », sourit Dimitri. « Jamais elle n’avait accepté quelqu’un aussi vite. » Deux ans défilent sans crier gare. Antonine s’installe chez Dimitri, apprend à faire des crêpes le samedi, connaît par cœur tous les épisodes de « Miraculous » et retrouve la force d’aimer, pour de bon. Un soir du Nouvel An, au douzième coup de minuit, Antonine formule un vœu : « Je veux un enfant. » Aussitôt, elle craint d’y croire encore. Mais le vœu s’est envolé… Un mois plus tard, retard. Test positif. Un, deux, trois, quatre, cinq. « Dimitri », dit-elle, tremblante, à peine sortie de la salle de bain. « Je… je ne sais pas comment… » Il comprend avant qu’elle ait fini. La prend dans ses bras, l’embrasse, la fait tournoyer. « Je le savais ! Je t’avais dit que tu en serais capable ! » Les médecins épluchent les dossiers, restent incrédules : « Ce n’est pas possible. Avec ce diagnostic… Vingt ans de métier, jamais vu ça. » « Mais je suis enceinte ? » « Oui. Huit semaines. Tout est normal. » Antonine rit aux éclats. Quatre mois après, elle croise un ami de Nicolas au supermarché. « Tu sais pour Nicolas ? » Demande-t-il en regardant discrètement son ventre. « Troisième mariage… Toujours rien. Les médecins disent que le problème vient de lui. Incroyable, non ? Tout était sur tes épaules… » Antonine reste de marbre. Ni joie, ni rancune. Rien, là où battait autrefois son amour. …Le petit naît un matin d’août, inondé de soleil. Clara, assise avec Dimitri dans le couloir, s’impatiente. « Je peux le prendre ? » demande Clara, le nez collé à la porte. « Tout doucement », dit Antonine en tendant le précieux fagot. « Soutiens bien la tête. » Clara contemple son petit frère, puis lève les yeux vers Antonine. « Maman, il sera toujours tout rouge comme ça ? Maman… » Antonine fond en larmes, Dimitri serre tout le monde. Clara, perplexe, passe son regard du bébé à ses parents. Et Antonine comprend l’essentiel : parfois il suffit d’avoir la bonne personne à ses côtés pour croire à l’impossible… Et vous, qu’en pensez-vous ? Partagez vos avis en commentaires, et soutenez l’auteur avec un like !