Mon fils refuse demmener sa mère vivre chez nous parce quici, il ny a quune seule maîtresse de maison, et cest moi.
Ce nest pas bien ! Après tout, cest sa mère ! Il pourrait très bien laccueillir chez lui ! Voilà le genre de remarques quon entend parmi les proches de mon épouse. Je sais que mes propres amis pensent la même chose, même sils nosent jamais me le dire en face. Tout cela, bien sûr, à cause de la situation avec ma belle-mère.
Françoise a 83 ans, pèse plus de cent kilos, et tombe souvent malade.
Mais pourquoi ne prends-tu pas Françoise chez toi ? mavait demandé mon cousin il y a quelques années. Cest bien gentil de laider tous les jours, mais si jamais il se passe quelque chose la nuit ? Cest difficile pour elle dêtre seule. Après tout, ton Paul est son unique soutien.
Il va de soi que la grand-mère sera prise en charge par son unique fils, sa seule belle-fille, et son unique petit-fils. Depuis maintenant cinq ans, Françoise na plus mis le nez dehors, pas même une fois. Elle a mal aux jambes, et son poids la cloue à la maison. Tout a commencé il y a trente ans. Ma belle-mère alors était pleine dénergie, jeune, en bonne santé et pour tout dire, assez autoritaire.
Qui as-tu amené chez moi ? sétait-elle indignée le jour de notre rencontre, la mère de mon futur épouse, Paul. Cest pour ça que jai sacrifié toute ma vie ?
Nous sommes partis en silence, direction larrêt dautobus. À lépoque, elle vivait dans un quartier résidentiel huppé de la région parisienne, dans une grande et belle maison. Son mari occupait un poste important, ce qui faisait que Françoise avait vécu dans un certain confort, même longtemps après son veuvage. Ce jour-là, Paul mavait rejoint, il était venu avec moi. Heureusement, mon épouse nétait pas du genre à obéir aveuglément à sa mère, bien quil soit très respectueux des anciens. Il avait essayé de me rassurer, mexpliquant que cétait simplement dans la nature de sa mère.
Après notre mariage, nous avions commencé à économiser pour acheter notre propre appartement. Paul était souvent absent, parfois pendant six mois daffilée, à cause du travail. En quelques années, nous avons réussi à acquérir une maison, puis à y faire tous les travaux. Nous navions pas souvent rendu visite à Françoise. Elle trouvait tout de même le moyen de raconter des bêtises sur mon compte à Paul et à toute la famille. « Vous voyez, ma belle-fille ne veut pas que je puisse aider ma propre mère » etc, etc.
Plus tard, elle décida de sinstaller à Paris, mais la vente de sa maison ne lui rapporta pas assez. Elle nous suggéra dajouter de largent, nous promettant quelle léguerait lappartement à notre fils, son unique petit-fils. Mais le moment venu chez le notaire, elle déclara soudain que lappartement devait rester à son nom, quune amie lui avait raconté que cétait ainsi que les grands-mères se retrouvaient à la rue. Ensuite, elle annonça quelle le léguerait à celui ou celle qui soccuperait delle dans sa vieillesse. Elle voulait rester la maîtresse de la maison ! Elle affirmait quon voulait la tromper et tout lui prendre.
Cela fait près de vingt ans maintenant. Toute létude notariale la entendue se plaindre, et nous avons eu terriblement honte. Nous avons préféré laisser tomber. Elle a emménagé immédiatement dans son nouvel appartement, refusant quon fasse les moindres travaux de rénovation. Elle y est restée près dun mois, se plaignant bientôt que tout était vieux, cassé, en mauvais état. Elle maccusait de lui avoir trouvé un mauvais logement et davoir voulu la duper.
Ma belle-mère adorait les enfants de son cousin, mais ignorait royalement son propre petit-fils. Elle faisait même semblant doublier son anniversaire ! Il y a quelques années, sa santé sest aggravée. Elle avait tellement pris de poids quelle peinait à marcher dans lappartement. Japportais de la nourriture adaptée, prescrite par le médecin elle me criait dessus, refusait de manger et me reprochait de la faire mourir de faim. Elle disait que seule sa cousine la nourrissait correctement.
Lan dernier, mon épouse a commencé à me supplier daccepter sa mère chez nous : « Maman a compris, cest fini, elle écoutera le docteur. »
Daccord, ai-je répondu. Mais à une condition : la cuisine sera mon domaine, cest moi qui décide des repas, et il est hors de question que ses cousines viennent ici.
Cela a mis Françoise hors delle. Elle refusait de venir, elle pensait pouvoir commander la maison. Mais ici, il ny a quune seule maîtresse et cest moi ! Jai continué de me rendre chez elle, de faire le ménage, de cuisiner, parfois même de dormir sur place. Pendant ce temps, la fameuse cousine na jamais montré dintérêt réel pour sa situation, tout juste un appel de temps à autre.
Ma belle-mère se plaignait au téléphone que je la privais de sucreries, de charcuterie. Elle suppliait quon lui apporte des gâteaux. Sa cousine prétextait toujours mille choses et repoussait sa visite, même si elle habite trois fois plus près que moi. Elle ne venait quune fois par mois lui déposer quelque chose de mauvais pour la santé, alors que moi, jétais là tous les jours.
Un jour, Françoise a appelé sa cousine : son collier et sa croix avaient disparu. Elle affirmait que nous étions toutes les deux passées la même journée, mais elle était persuadée que cest moi qui les avais volés.
Sans dire un mot, je déposai son repas, puis je ramassai le collier et la croix tombés derrière sa table de nuit. De retour à la maison, jai tout raconté à mon épouse. Nous avons décidé que je nirais plus chez elle. Jai proposé quon envisage une maison de retraite pour Françoise. Paul a accepté.







