La soirée des anciens élèves : Retrouvailles au restaurant, amitiés d’enfance, destins croisés et se…

Retrouvailles

Nicolas entra en trombe dans le restaurant, déjà une heure entière de retard. Il ôta prestement sa veste de marque, jeta un œil autour de lui et distingua, dans lencadrement de la porte, ces visages familiers, empreints de souvenirs. Là-bas, Michel Gaubert, qui versait du cognac dans les verres pour lui-même et son éternel complice, Pierre Razon. Toujours inséparables, ceux-là, soudés depuis le collège ; ils partageaient ensemble chaque galère, la moindre responsabilité, jusquà la dernière miette de baguette. Même sous les drapeaux, ils étaient dans la même unité, rentrés le même jour au pays. Une amitié rare et solide, de celles qui imposent le respect. On racontait quils avaient ouvert ensemble un garage à Courbevoie. Deux bons vivants, mais de sacrés buveurs.

Et voilà Valentine. Mon Dieu, comme elle a changé, toute en rondeurs ! Ce nest pas pour rien : sûrement trois enfants à son actif elle en rêvait, de cette famille immense. Déjà au lycée, elle maternait la bande, jouant à la maman-poule à chaque récré, filant guider les plus jeunes au musée. Cétait sa vocation, éduquer, aimer.

Tiens ! Marie-Josée Jouvet, qui se sert nerveusement de la salade, un air triste sur le visage. Elle doit être encore en régime, ça se voit, toute pâle, maigre, comme une apparition à la lueur dune pleine lune. Déjà, autrefois, elle martyrisait Étienne Souriau, lequel, avec un patronyme pareil, aurait dû être mince mais était au contraire massif, insatiable amateur de viennoiseries. Marie-Josée lui chipait ses pains au chocolat, le forçant à suivre le droit chemin de la diète. Olga Ossipoff, quant à elle, sillustrait : adulée, vue à la télévision, Prix de la Meilleure Professeure, amie brillante et dévouée ; elle forge la relève, éduque la jeunesse. Voilà le genre de femme que jadmire. Quitte à refaire le monde, il le faudrait à son image.

Dimitri Niquet passa devant Nicolas, tout maigre ; il semblait malade, le teint blafard. « Il va falloir que je prenne de ses nouvelles », pensa-t-il. Ah, le temps Personne ici ne pouvait nier la fuite inexorable des années et cest seulement lors de ces brèves retrouvailles quon en prenait la mesure.

Mais qui est-ce, là ? Ah, Marguerite ! La reine du lycée. En chair et en os. Une robe carmin soulignant sa silhouette, un lourd collier dun rouge sombre, presque rubis, enserrant sa gorge, sans doute un cadeau dun époux fortuné. Elle portait le genre de maquillage qui trahit un cœur en chasse, visiblement en quête dun nouvel admirateur. Pas de bague au doigt. Divorcée, ma pauvre. Son collier pour seul souvenir dun bonheur éteint. Eh bien, bon sang, loccasion est trop belle.

Après avoir habilement scruté la salle, Nicolas savança.

Il arrangea ses cheveux devant le miroir, ajusta sa cravate raffinée, sassura de léclat de sa montre suisse puis adopta un sourire complice avant de faire son entrée dans la salle.

Nico ! Ce bon vieux Nico ! sexclamèrent plusieurs voix. En un clin dœil, ce fut leffusion. On se serrait la main, on tâtait virilement les épaules. Vingt ans sans rien donner de nouvelles, disparu de la circulation comme évaporé. Alors, quest-ce que tu deviens ? On te reconnaît à peine ! raconte ! Tas pris du muscle, de lassurance ! Tout le monde sexcitait, lempêchant de parler. Viens trinquer avec nous, le cognac est sublime !

Après la cérémonie bruyante des retrouvailles, Marguerite sapprocha. Un regard admiratif, le sourire éclatant :

Mon Dieu, cest vraiment toi ?

En chair et en os, tu peux en être certaine, répondit Nicolas, fièrement, sans la moindre hésitation.

Tu es transformé, dans le bon sens du terme, roucoula la reine, effleurant sa cravate de ses ongles parfaits avant de sinstaller à table à ses côtés. Viens, assieds-toi près de moi.

Cétait là, bien sûr, un autre Nicolas, bien loin du garçon chétif et gauche de troisième qui, pour son plus grand malheur, était tombé amoureux fou de la reine Marguerite. Il perdait tout contrôle à chaque sourire, quand elle lui lançait ce regard moqueur ; elle, cela lamusait, et le garçon, mal assuré, tremblait démotion à chaque souffle, les paumes moites. Il était la cible des moqueries, ramassant coups et insultes à la sortie des cours, mais rien ne le détournait de son rêve inaccessible, réparant ses lunettes brisées en silence, espérant sans relâche.

Au bal de promotion, poussé par le courage du désespoir, il osa tout lui avouer. Elle, magnifique, froide et fière dans sa robe blanche, releva le menton :

Je naimerai que le meilleur. Et toi, qui es-tu ? Un pauvre intello sans nom. Tu tes vu ? Va donc te regarder dans une glace.

Elle séloigna en riant, jetant à ses pieds le bouquet choisi avec tant de soin. Son rire résonna longtemps, et il pleura, humilié, effondré. Ce soir-là, Nicolas se jura de devenir fort, courageux, riche, et de prendre sa revanche coûte que coûte. Mais la vie le bouscula : il échoua au concours dentrée en école dingénieur, fut appelé sous les drapeaux.

Affecté dans lartillerie, il fut remarqué un jour par lépouse du colonel : elle aimait discuter avec ce jeune homme cultivé, serviable, et demanda à son mari de veiller à sa carrière. Il décrocha ainsi une place à luniversité d’économie, se forgea un mental d’acier, s’entraîna au judo, se sculpta un corps dathlète. Aujourdhui, il était directeur financier de lentreprise tenue par son ancien colonel et un associé. Un destin hors du commun, sans doute. Peut-être la chance du débutant, peut-être une revanche du sort mais surtout, beaucoup de travail.

Sa femme, brillante, belle, d’une douceur incomparable, lui avait donné trois merveilleux enfants et soccupait elle-même de toute la maison. À chaque anniversaire, quand il demandait :

Que veux-tu comme cadeau, mon ange ?

Elle riait et répondait simplement :

Toi, mon trésor.

Leur bonheur transpirait dans chaque détail : ils partaient en vacances à la campagne, ramassaient des cèpes, se baladaient sous la pluie, sembrassaient sur le balcon longuement certains soirs dautomne dans leur maison à Rambouillet. Elle ne demandait rien sinon de lamour, restant modeste et douce. Nicolas ladorait, chaque grain de peau, chaque tache de rousseur. Elle était cette tempête rousse qui avait bouleversé sa vie. Il guettait chaque soir linstant de la retrouver, prêt à rentrer au plus vite de ses voyages, pressé de plonger dans ses yeux verts et découter sa voix envoûtante. Pendant quelle bordait les enfants, donnait à manger au chat, sinstallait dans le fauteuil et murmurait des vers à son oreille dans la pénombre, il savait quaucun bonheur au monde ne valait ces moments-là.

Mais tout cela, Marguerite lignorait, voilà pourquoi elle le dévorait du regard tout le long du dîner.

Il sera à moi, se promit-elle. Sans attendre, elle linvita à danser. Mais il plongea vers elle un regard lointain, et lui dit, doucement :

Je ne danse quavec ma femme. Désolé, ce nest pas toi.

Mais tu ne portes pas dalliance ! sexclama-t-elle, haut et fort, attirant lattention de tous les anciens lycéens.

Lalliance me gêne, je ne la porte pas, mais ma femme, elle, existe bel et bien.

Nicolas contourna Marguerite et se dirigea vers lautre bout de la table, où, en toute discrétion, sasseyait une autre de ses anciennes camarades : Véronique Matheu. Silencieuse de tout le repas, comme toujours en retrait, oubliée des souvenirs des autres.

Il lui tendit la main et elle se leva, dévoilant une robe dune élégance raffinée, un médaillon délicat sur sa chaînette dor, ses cheveux de feu relevés par une épingle papillon. Pour la première fois, tous remarquent à quel point elle est éblouissante. Nicolas et Véronique sélancent dans une valse, captivant la salle entière, jusquà ce que la musique sarrête dans un silence chargé démotion.

Mes amis, tout le bonheur du monde pour vous. Heureux de vous avoir revus, lança Nicolas. Et dans la stupeur, ils quittèrent ensemble la salle.

Cest sa femme, à lui ? Cette Véro effacée, toujours à trimballer mon cartable ? Elle faisait mes devoirs et je la traînais derrière moi pour mieux briller à côté delle Quelle comédie ! sinsurgeait Marguerite, dépitée.

Vous savez que cest elle qui a organisé cette soirée, ajouta Michel Gaubert. Et ce cognac, cest elle qui la choisi, quelle classe ! Quant à Nico, vous avez vu sa montre ? Elle vaut à elle seule tout ce restaurant. Cest notre camarade, les gars. Cest lui qui a réglé laddition.

La musique reprit, mais Gaubert coupa le son. Chacun, absorbé dans ses pensées. Certains se réjouissaient sincèrement du bonheur de Nicolas et Véronique, dautres regrettaient davoir laissé passer loccasion de renouer des liens. Les filles admiraient Véronique, son ascension, tandis que Marguerite bouillait de jalousie. Elle se rappelait le petit binoclard traînant à ses basques, sans comprendre comment il était devenu cet homme élégant, solide, sûr de lui.

Son premier mari, Dimitri, avait tout pour lui : fils à papa, argent facile, situation stable Mais ses infidélités avaient empoisonné la vie de Marguerite. Elle avait tout tenté scènes, crises, pleurs. Après les tempêtes, elle sétait résignée, cherchant ailleurs un réconfort illusoire, tombant peu à peu dans un gouffre de mensonge et de solitude. Au bout de six ans, le divorce fut retentissant. Elle voulut tout prendre, nobtint quune voiture, un collier (un cadeau ne se rend pas), un appartement à Montrouge et, surtout, le grand vide. Depuis, elle cherchait à nouveau le « bon parti », mais qui donc voulait bien payer cher pour les beaux yeux dune reine déchue ? Quelques hommes ségaraient brièvement dans sa lumière, puis, découvrant son caractère, la fuyaient. Elle tournait en rond, échafaudant de nouveaux plans pour sauver son confort, persuadée que le monde lui devait tout.

Véronique, de son côté, apprit par Dimitri Niquet quil était malade. Elle mobilisa les meilleurs médecins, accompagna son traitement. Six mois plus tard, Dimitri allait déjà mieux, éperdument reconnaissant à ses amis. Car sans ces retrouvailles

Nous venons tous de notre enfance, avec nos amis joyeux et nos ennemis dantan. Certains nous ont meurtris, dautres ont laissé des cicatrices dont la douleur, parfois, nous ramène loin en arrière.

Mais au fond, quand nous repensons à nos années de lycée, même nos peines prennent un parfum de nostalgie. « Le temps guérit tout », dit-on Non, il endort simplement ce que notre cœur garde de plus cher. Prenez soin de vous. Ne gaspillez pas votre énergie en rancunes envers ceux qui ne méritent pas votre attention. Quils vivent leur vie et bâtissent leur univers unique. Chacun sa routeUn rayon de soleil filtra à travers la baie vitrée, jetant sur la table les reflets dorés du cognac, des couverts et des rires étouffés. Michel, le verre encore moite à la main, leva les yeux, détourna ses pensées vers la rue animée, songeant, avec une pointe de mélancolie, à tout ce chemin parcouru. Depuis les bancs usés du lycée jusquà cette assemblée disparate danciens compagnons, chacun avait suivi sa propre route, semée dembûches ou de chance, de souffrances et délans du cœur. Certains, comme Nicolas et Véronique, avaient trouvé léquilibre, dautres cherchaient encore une main à tenir ou un sens à donner à leur histoire.

On entendit, venu du fond de la salle, un éclat de voix cétait Pierre Razon, qui entonnait, mi-grivois, mi-nostalgique, lair du vieux chant du bahut. Dabord un rire gêné, puis la salle sunit en chœur, reprenant les paroles oubliées, redevenus le temps dun instant des ados espiègles. On frappait dans les mains, lémotion vibrait dans les yeux. Les rides saplanissaient, le poids des regrets sallégeait soudain.

À la sortie, sur le trottoir, Nicolas sarrêta et respira lair frais de la nuit. Véronique, à ses côtés, glissa sa main dans la sienne. Ensemble, ils contemplèrent la façade lumineuse, doù filtraient encore rires et échos dautrefois. Derrière eux, la vie recommençait, inlassable, pleine de promesses.

Tu penses quon se reverra tous, dans dix ans ? souffla-t-elle.

Peut-être. Mais on saura reconnaître ceux qui comptent.

Ils avancèrent lentement sous les lampadaires, deux ombres chinoises glissant sur le bitume mouillé, porteurs discrets des souvenirs de tout un groupe. Derrière eux, la porte se referma dans un discret cliquetis, laissant flotter, dans le silence retrouvé, ce mélange de tendresse et dinachevé, de larmes sèches et despoirs lucides.

Le passé, songea Nicolas, nest jamais très loin. Mais cest main dans la main, résolument tournés vers lavenir, quon construit ce qui dure. Une dernière étoile salluma dans la nuit. Puis tout devint paisible et infiniment possible.

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