Le dernier petit-déjeuner de Stepan : Quand Tamara découvre le secret de son mari, entre souvenirs, …

Marie plaça doucement deux croquettes au fromage sur lassiette devant son mari, puis retourna à la cuisinière pour retirer les autres de la poêle. En se retournant, elle aperçut Paul, le visage fermé, qui poussait distraitement sa croquette avec sa fourchette.

Quest-ce qui tarrive ce matin ? Dépêche-toi de manger, sinon tu vas être en retard au boulot.

Paul avala son petit déjeuner en silence, poussa un long soupir et se leva lentement de table.

Noublie pas ton sandwich, lança-t-elle en lui tendant un paquet enveloppé dans du papier.

Une fois Paul parti, Marie sattela à ses tâches ménagères comme à son habitude. Une fois la matinée entamée, elle se prépara pour aller faire quelques courses. Dans lescalier, elle croisa Gérard du deuxième étage.

Paul est à la maison ? Jaimerais linviter à une partie.

Quelle partie ? Tu délires, vieux fou ? Marie fixa son voisin dun œil sévère.

Ce nest rien, ne tinquiète pas ! Jexagère, cétait pour linviter à jouer aux dominos dans la cour. Victor et sa femme sont à la campagne, il nous manque quelquun, tu comprends Gérard brandit sa boîte de dominos comme une preuve.

Paul travaille. Tu ne le sais donc pas ? Cest vendredi. Il est à lusine, comme dhabitude. Marie sapprêta à continuer sa descente.

Il a de nouveau repris le travail ? Sacré Paul ! Impossible de le faire tenir à la maison à la retraite. Gérard esquissa un sourire gêné, détourna le regard et descendit une marche de plus.

Attends donc ! Marie le retint par la manche élimée de son veston. Il na jamais quitté lusine, il est toujours resté.

Je je vais y aller Gérard tenta de dégager son bras.

Pas si vite ! Il y a quelque chose que jignore ? Reste ici ! Marie descendit de deux marches encore et lagrippa à nouveau.

Écoute Gérard se gratta la tête, mal à laise. Il a été licencié, mis à la retraite, tu comprends Soixante-huit ans tout de même. Ça fait deux semaines. Il ne ta rien dit ? Désolé, jétais persuadé que tu le savais. Si tu ne le sais pas alors il ne ta rien dit. Voilà le fin mot. Où est-il alors ?

Jaimerais bien le savoir murmura Marie, plus pour elle-même que pour lui. Tous les matins, il part, il prend ses sandwiches avec lui Ah, Paul, tu vas voir en rentrant ! Un vrai interrogatoire tattend ! Espion à la petite semaine Elle lâcha le bras de Gérard et rentra chez elle.

Assise sur un petit tabouret dans lentrée, Marie, lesprit en tumulte, tentait de deviner où son mari passait ses journées. Elle se rappela comment il était rentré du travail il y a deux semaines, prétendant être malade. Il était resté tout le week-end sur le canapé, tourné vers le mur, et elle lavait soigné à coups de tisanes et de bouillons. Le lundi, il était reparti comme si de rien nétait. Elle se revit ce matin encore, observant Paul grignoter ses croquettes au fromage, le regard vide. « Jaurais dû me douter de quelque chose »

Prise dun élan, Marie se leva. « Je dois le retrouver. La ville nest pas grande. Peut-être sur les quais de la Seine à discuter avec des pêcheurs ou » Elle secoua la tête, attrapa son sac et quitta précipitamment lappartement.

Elle arpenta les rues de la ville, scrutant chaque coin. Ni au bord de la Seine, ni au parc elle ne trouva Paul. Un instant, elle faillit franchir les grilles de lusine, mais elle savait quil ny retournerait pas par fierté. De toute façon, on ne lui laisserait pas passer le poste de garde. Épuisée et sans réponses, Marie regagna son appartement en fin daprès-midi. Elle seffondra sur le canapé, ferma les yeux.

Mais quest-ce que je fais ? Il ne va pas tarder à rentrer Elle se leva brusquement pour se mettre à préparer le dîner. Elle se rappela alors, non sans amertume, quelle navait encore rien avalé de la journée.

Elle mit les pommes de terre à bouillir, puis se lança dans la préparation des boulettes de viande. À dix-huit heures précises, le repas était prêt. Marie jetait des regards anxieux à la grande horloge de la cuisine en attendant. Enfin, la serrure grinça. Marie sursauta, puis sobligea à se rasseoir.

Paul entra, lentement, les épaules voûtées, évitant soigneusement de croiser son regard. Il sassit à la table.

Tu es en avance aujourdhui, non ? fit-elle dun ton faussement indifférent. Tu es tout pâle Tu ne serais pas malade ? ajouta-t-elle, pleine dinquiétude.

À lheure comme dhabitude répondit Paul, le visage détourné.

Lave-toi les mains, je vais mettre la table, on va manger. annonça Marie.

Attends Paul larrêta dun geste las, sans la regarder. Je suis vraiment fatigué, je vais mallonger un peu. Je mangerai plus tard. Ne tinquiète pas pour moi Il croisa enfin son regard et esquissa un sourire fugace.

Tu veux un comprimé pour le cœur ? proposa Marie, le cœur serré, remarquant la façon dont il sétait péniblement redressé, saidant de la table, traînant les pieds, avant de quitter la cuisine. Elle entendit le sommier du vieux canapé geindre sous son poids.

Restée seule, Marie sassit, pensive. Comment laider à traverser ce bouleversement ? Pourquoi faire semblant de partir tous les matins ? Ne vaudrait-il pas mieux quil reste à la maison et prenne du temps pour lui ? Elle repensa à sa sœur, qui linvitait depuis si longtemps à la campagne. Là-bas, le travail ne manquait pas Les champignons allaient bientôt sortir ! Cette idée lui insuffla un peu de courage, et elle alla le retrouver.

Paul était allongé sur le côté, les yeux clos, la paume dune main sous la joue, lautre bras pendait mollement du canapé. Marie tenta de ramener cette main le long de son corps, mais elle était lourde, sans vie, et retomba. Le corps tressaillit à peine sous la secousse, mais Paul ne se réveilla pas.

Paul ! Le cri de Marie séteignit net, trop haut, trop aigu.

Elle porta instantanément sa main sur sa bouche, comprenant ce qui venait darriver.

Marie seffondra à genoux devant le canapé, enfouissant son visage dans le flanc de son mari, sanglotant de toute sa force. Quand elle neut plus lénergie de pleurer, elle se releva au prix dun effort immense. Tout semblait flou. Marie réarrangea doucement la main de Paul le long de son corps il aimait tant dormir ainsi.

Titubant, elle descendit à létage inférieur et frappa à la porte des voisins, oubliant même la sonnette. Gérard, en débardeur, ouvrit la porte et comprit tout de suite en voyant son visage défait.

Gérard, Paul Les mots lui manquaient, elle se blottit contre la poitrine osseuse de son voisin.

Ils remontèrent ensemble dun pas pesant. Derrière eux suivait, à petites foulées, la ronde et menue épouse de Gérard, Hélène, qui se signa en franchissant le seuil.

Il faut prévenir le SAMU ou appeler une ambulance Non, dabord le SAMU, déclara dun ton assuré Hélène, qui séclipsa aussitôt pour téléphoner.

Ah, Paul Il avait trois ans de moins que moi, tu vois. Cest fou. soupira Gérard.

Il il est rentré, a dit quil était fatigué Quil voulait se reposer. Il na même pas voulu dîner. Je à peine quelques minutes Et puis Marie éclata de nouveau en larmes.

Un type bien, Paul. Pas si vieux, finalement Il na pas supporté ce coup. Je lui avais dit que les premiers jours sont durs, mais quon shabitue, que ça va sarranger. Il a dû se sentir inutile, comme rejeté. Tant dannées là-bas à lusine Gérard murmurait, sans vraiment sadresser à personne.

Ils vont arriver, oui Viens, Marie, allons à la cuisine, bois un verre deau, ça va te calmer. Hélène entoura lépaule de Marie, lui donna un verre de Corvalol, lui ordonna de boire.

Et maintenant, comment je vais faire ? Quarante-huit ans ensemble Comme une journée. Dès quil est rentré de larmée, on sest mariés. Ah mon Dieu Elle redevint inconsolable, se balançant davant en arrière sur sa chaise, murmurant ses lamentations dune voix étouffée.

On sonna à la porte. Gérard ouvrit à deux hommes vêtus du bleu du SAMU, munis dune mallette orange. Ils examinèrent le corps de Paul, établirent un certificat, notèrent le numéro pour la société de pompes funèbres. Puis partirent, laissant la famille dans un silence écrasant.

Marie retourna près de Paul, se jeta à genoux et, pleurant, lui fit ses adieux. Sa chemise simbiba de larmes. Il fallut patienter plus de deux heures avant que la voiture funéraire narrive. Incapable dassister à son départ, Marie séclipsa à la cuisine pour laisser éclater sa peine. Gérard la prit alors par les épaules, la fit asseoir.

Merci, Gérard. Tu maideras, pour tout lorganisation ? demanda-t-elle, le regard perdu, avançant son visage vers Hélène tour à tour.

Ne tinquiète pas, demain on ira ensemble à lagence, on fera comme il faut. Prépare ses vêtements, pour le jour J. Après lagence, on les apportera. On nenterre pas le dimanche, alors sans doute lundi. Tu veux prévenir les enfants, ou tu préfères que je le fasse ?

Jappellerai plus tard. Marie sessuya les yeux du revers de la main.

Pour la bénédiction, il faudrait peut-être. Il était baptisé ? demanda Hélène, soucieuse.

Paul naimait pas ça, murmura Marie.

Mais ce nest pas bien Demain jirai à léglise, je me renseignerai sil est possible de la faire à distance, insista Hélène.

Marie haussa les épaules, indifférente.

Les jours qui suivirent traînèrent interminablement. Après lenterrement, les enfants repartirent dans leurs villes respectives ; ils la supplièrent de venir vivre avec eux, mais Marie refusa catégoriquement.

Elle erra dans lappartement, jetant des coups dœil furtifs au canapé. Sa raison savait que Paul nétait plus, mais elle continuait à voir, comme par habitude, son corps allongé, la main sous la joue, lautre bras disposé le long de son flanc. Parfois, il se redressait et lui demandait : « Jai dormi longtemps ? »

Tout se mélangeait dans sa tête. Marie ne savait plus si elle rêvait, si cétait son imagination, ou si, dune façon ou dune autre, Paul était resté là. Il lui semblait quelle devenait folle, à force de le voir dormir sur le divan.

Le matin, elle se réveillait tôt, sactivait à préparer le petit-déjeuner, prête à laccompagner jusquà la porte puis, se souvenant, éclatait en larmes. Sa fille lappelait, linvitait à venir chez elle pour se changer les idées. Marie finit par accepter, mais au bout dune semaine, elle revint. Lappartement laccueillit avec son silence, son vide. Paul ne reposait plus jamais sur le divan.

Le soir, elle sortait les vieux albums de photos, les feuilletait longuement, parlant à voix haute à Paul :

Regarde, notre mariage Et celle-là, tu me lavais envoyée de ton service militaire

Elle parlait, sans attendre de réponse, car se taire aurait été encore plus insupportable. La solitude la pressait, sourde et accablante. Parfois, elle allumait la télé en sourdine, pour donner lillusion dune présence. Sur les photos, dans ses souvenirs, Paul restait jeune et vivant. Juste à côtéUn soir, alors que la lumière du jour sestompait derrière les rideaux fleuris, Marie resta longtemps assise face à la fenêtre, le regard perdu dans la silhouette assoupie des arbres. Elle pensa à Paul, à la banalité des jours heureux, à la douceur simple des petits riens. Son cœur ne pleurait plus autant, mais une nostalgie tendre lenveloppait, presque rassurante.

Soudain, elle avisa le carnet de Paul posé sur le coin du buffet. Il y inscrivait parfois ses courses ou griffonnait des souvenirs. Hésitante, elle louvrit. À la première page, elle reconnut lécriture familière, irrégulière, mais forte:

«Pour Marie, si jamais tu tombes sur ce carnet sans moi. Merci pour les croquettes au fromage, pour les réveils matinaux, pour la patience, pour la main posée sur la mienne tous les soirs. Je nai jamais su comment dire que tout était plus beau avec toi. Si je me perds, sache que mon vrai foyer aura toujours été ici, tant que tu y es.»

Les lèvres tremblantes, Marie caressa du doigt la page. La chaleur de cette simple dédicace la réconforta dune façon quelle croyait oubliée. Un sourire fragile étira ses lèvres. Pour la première fois, lappartement sembla moins vide: il résonnait, invisible mais réel, du souffle de leur amour.

Ce soir-là, Marie referma le carnet contre son cœur, souffla doucement sur la fenêtre pour dissiper la buée, et murmura, la voix claire comme au premier matin:

Bonne nuit, Paul. Je ne serai plus jamais seule.

La ville sendormit paisiblement autour delle, et dans ce silence trouvèrent place la mémoire et lespoir, comme une lumière douce, qui jamais ne séteindrait.

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