Le double des clés pour maman : Quand la belle-mère transforme notre appartement en annexe chez nous…

Double des clés pour maman

Donne-moi les clés de votre appartement, exigea Solange Martineau à son fils, Étienne. Il ne faut pas se barricader chez soi, imagine si quelque chose arrivait.

Maman, ça ne va pas plaire à Camille, marmonna Étienne prudemment. On peut peut-être éviter ça ?

Quest-ce que tu peux bien me cacher à moi, ta propre mère ? soffusqua Solange. Et puis, pas la peine den parler à Camille.

Moi, assise sur le vieux canapé bleu, je lançais méthodiquement des objets contre le mur. Un coussin dabord. Puis un cadre photo de notre mariage, puis encore un autre, et encore. La précision de mon geste, surtout dans la colère, était parfaite cest fou comme on devient habile dans ses rêves quand on est furieuse.

Trois jours. Exactement trois jours dabsence. Formation professionnelle à Bordeaux, que Dieu men garde. Trois jours pendant lesquels ma précieuse belle-mère Solange, lumière de la famille Martineau, avait transformé mon non, notre appartement à Étienne et moi, en annexe de son univers personnel. Elle avait vaporisé sa fantaisie de couleurs vives sur la routine grise de nos murs.

Cet appartement, tout de même, nous lavions acheté ensemble lan passé. Grâce à un prêt, bien français, et tout ce qui va avec. Jy ai organisé chaque chose à ma mesure, Étienne hochant simplement la tête.

Tu comprends mieux que moi, disait-il.

Et jai fait, à ma manière, selon nos besoins. Et maintenant, alors que chaque euro de mon salaire y est passé, cet abri doux sest changé en Mon Dieu, comment appeler ce foutoir ?

Javais demandé à maman de garder un œil, bredouilla Étienne, debout entre la porte et le chambranle, la mine dun gamin pris la main dans le sac.

Juste garder un œil ? me levai-je, balayant du bras la pièce. Pour toi, ça cest « juste » ? Elle a bougé tous les meubles ! Jeté mon plaid préféré !

Mais il était vieux, Camille

Cétait le mien ! grondai-je. Mon vieux plaid ! Notre appartement ! Mes armoires, où

Jouvris la porte du placard, révélant la monstrueuse accumulation.

Tous tes souvenirs denfance ! Bon sang, même tes cahiers de primaire squattent mes tiroirs !

À cet instant, lenvie de lancer sur Étienne quelque chose de plus lourd me démangea terriblement. Pourquoi pas sa boîte de pins, exposée bien en évidence maintenant merci qui ? Merci Solange.

Et ça ? indiquai-je une hideuse potiche aux reflets nacrés sur ma commode.

Un cadeau, Camille, cest une pièce précieuse

Tu peux bien commençai-je avant dimaginer une place qui conviendrait à cette monstruosité.

Depuis le début, Solange et moi, cétait le choc des planètes. Avant même les alliances, jétais un accident de parcours aux yeux de sa précieuse progéniture. Elle sait toujours mieux, elle jauge, elle toise, coinçant son jugement dans chaque regard. Je nétais jamais assez, jamais convenable.

Le plus ironique, cest quÉtienne voyait tout. Pourtant il répétait :

Maman sinquiète, cest normal.

Cest sa façon de montrer son amour.

Pff Plutôt une façon de marquer son territoire, oui.

Mais moi, je défends toujours mon territoire. On ne touche pas, surtout pas avec les doigts manucurés façon nuance coquelicot et une chevalière grosse comme une noix de coco.

Petite, jai grandi avec une mère qui décidait tout : études, vêtements, amitiés. Elle jetait mes affaires lorsquelles ne lui plaisaient plus, débarquait sans frapper. Jai juré quon ne recommencerait jamais avec moi.

Comment elle a eu les clés ? lâchai-je dune voix sourde.

Ce qui, chez moi, est un très mauvais présage. Étienne recula dun pas.

Je comprends que tu sois, euh irritée

Irritée ? ricanai-je. Si tu savais comme jai envie de tarracher les yeux, tu nemploierais pas ce mot, crois-moi !

Inspiration. Expiration.

Étienne, dis-moi franchement, repris-je dune voix tendue, tu es du côté de qui ?

Il cligna lentement des paupières, telle une chouette éblouie.

Comment ça, Camille ? Il ny a pas de camps. Maman voulait juste aider, tétais à Bordeaux, il fallait bien

Il y a bien deux camps, répliquai-je en mapprochant. Dun côté, la femme que tu as épousée. De lautre, ta mère, qui entre chez nous et réaménage sans rien demander. Alors, qui choisis-tu ?

Enfin, Camille Cest juste un malentendu. On sest un peu emportés, cest tout.

Les clés, réclamai-je, main tendue.

Quoi ?

Les clés de notre appartement. Celles quelle a. Tu y vas, tu les reprends, maintenant.

Étienne avait lair de rapetisser.

Mais cest pas évident Cest ma mère Je

Ce qui nest pas évident, cest de mettre son slip à lenvers, lançai-je. Soit tu vas voir maman maintenant, soit

Soit quoi ? fit-il, se redressant soudain plus grand.

Soit jy vais moi-même, réclamer les clés. Et dire tout ce que jai à dire.

Allons Camille, parlons calmement

Mais jenfilais déjà mon manteau. Je traversai le quartier pavillonnaire, serrant mon sac, la rage montant comme la vapeur sur les toits gris de Créteil, où vivait Solange.

Étienne et sa mère, cest comme ces deux petits gâteaux petits beurre qui restent soudés au fond du paquet et quon ne peut jamais séparer sans les casser ou était-ce autre chose ?

Avant notre mariage, il appelait sa mère chaque soir, détaillant jusque son menu du midi. Elle lui téléphonait dix fois par jour :

Tu as mis ton écharpe ?

Noublie pas le manteau ?

Il a trente-cinq ans, Étienne, ingénieur avec deux diplômes, un cerveau affûté. En entreprise, il maitrise tout. Mais face à Solange, il régresse, culotte courte, cartable et petit soulier.

Et ça mexaspère. Jai épousé un homme, pas un éternel bambin.

Le portable vibrait de messages dÉtienne, que jignorai. Quil sente, au moins une fois, que notre appartement nest pas le terrain de jeux de sa maman.

Solange mouvrit tout de suite, comme si elle mattendait. Parfaite dans sa robe à fleurs repassée, mise en plis haute, avec son regard ah tiens, cest seulement toi.

Bonjour Camille, prononça-t-elle comme à un rendez-vous. Un problème ?

Vous ne devinez pas ? lançai-je en entrant, sans me déchausser.

Tant pis pour ses précieux tapis.

Étienne ma appelée : tes un peu contrariée pour la déco, cest ça ? Enfin, que sest-il passé ?

« Un peu contrariée » que ça magace, cet art de minimiser les choses ! Comme si jétais hystérique pour rien.

Solange, accentuai-je chaque syllabe de son nom, vous êtes venue chez moi. Vous avez TOUT déplacé.

Dans lappartement de mon fils, rectifia-t-elle, condescendante.

Que nous avons acheté ensemble, où jai tout rangé à ma façon.

Allons Camille, je voulais juste aider un peu au ménage, ton plaid était tout peluché, il faisait tache. Et jai arrangé les bibelots, cest plus joli.

Vous avez aussi ramené toutes les affaires denfance dÉtienne et bazardé une partie des miennes.

Rien jeté ! sexclama-t-elle. Juste déplacé tes chiffons dans un autre meuble, sinon, Étienne navait plus de place. Tes

Elle fit la moue.

Foulards.

Le coup bas. Jai une collection de foulards, anciens, précieux, uniques. Gagnés sou par sou, peu à peu. Précautionneusement conservés. Depuis que ma mère, jadis, avait tout mis à la benne.

Jen ai pleuré, alors. Et voilà que ça recommence.

Vous naviez pas le droit ! lançai-je. Pas le droit de toucher mes affaires, dentrer sans prévenir. Voilà le problème.

Je nai pas besoin dautorisation pour voir mon fils, rétorqua Solange.

Donnez-moi donc ces clés, tendis-je la main.

Elle eut un sourire perfide.

Je nai plus ces clés.

Étienne ma dit quil vous les avait données. Rendez-les.

Peut-être, mais je les ai perdues, dit-elle en se dirigeant vers la cuisine. Un thé ?

Quelle belle actrice ! la suivis-je. Assez joué, les clés. Tout de suite.

Je tai dit que je les ai perdues.

Je ny crois pas.

Tant pis. Bois donc un thé, calme-toi, on en reparlera.

De quoi ? Du fait de sêtre incrustée chez moi et davoir tout chamboulé ? Ou bien de votre besoin maladif de contrôler la vie dun homme de trente-cinq ans ?

Elle fit tinter les tasses, une faillit se briser.

Je suis mère, jai le droit de savoir ce que devient mon fils ! Cest mon devoir !

Prendre des nouvelles, oui. Mais pas prendre le contrôle, non.

À ce moment-là, la porte souvrit brusquement. Étienne entra, essoufflé, nous contemplant tour à tour, hagard.

Vous avez discuté ? tenta-t-il.

On essaye, répondis-je entre mes dents. Ta mère dit avoir perdu les clés de notre appartement.

Maman ? Tu les as vraiment perdues ?

Mais oui ! et elle se mit à geindre. Tu vois avec qui tu tes mis, mon pauvre garçon ? Jai juste voulu aider, et voilà quon maccuse ! Elle envahit mon chez-moi et crie au scandale !

Oh, me dis-je, voilà le spectacle des larmes.

Maman, sil te plaît, balbutia Étienne en tentant de la calmer, moi le bras tendu, toujours.

Vous voyez, ce genre de femme ne conçoit pas le secret. Elle lira vos messages par hasard et vous dira : « Je voyais comment tu ten sortais ». Chez Solange, les enfants sont une propriété privée, et leurs couples, des contrariétés temporaires.

Étienne, précise à ta mère que si on ne retrouve pas les clés, je change la serrure, déclarai-je, glaciale.

Camille tu ne vas pas

Ce que je dis, je le fais. Tu lui expliques.

Maman, Camille dit que

Jai entendu ! rétorqua Solange, soudain sèche. Tu lentends, regarde comme elle est cruelle. Tu veux vivre avec cette harpie ?

Camille est juste contrariée, voulut atténuer Étienne.

Elle est folle !

Je souris.

Les clés, Solange. Je ne le redirai pas.

Perdues, te dis-je.

Nos regards se sont croisés, durs, prêts à laffrontement. Jai su, à ce moment, que la guerre était déclarée.

Ce furent des jours de tempête. Mon téléphone sonnait sans répit.

Comment oses-tu traiter la mère comme ça, pestait une cousine dÉtienne, sortie don ne sait où.

Solange fait beaucoup pour vous, soupirait une tante éloignée.

Tu es en train de détruire la famille, lançait la vieille amie de Solange, Germaine, avec des cheveux en montagne couronnés de perles.

Jécoutais, puis jai cessé de répondre. Bloqué les plus acharnées.

Étienne et moi ne nous parlions presque plus. Deux pièces, deux lits séparés. Un mois auparavant, nous étions encore fusionnels ; chaque jour, il me préparait du café, je repassais ses chemises, des baisers matin et soir. Et là ? Guerre froide et labyrinthes minés à traverser dans notre soi-disant refuge.

Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-il, ce soir-là, après mon troisième rejet dappel dune de ses tantes.

Pourquoi tu as laissé ta mère simposer ici ? rétorquai-je.

Chez nous, corrigea-t-il.

Justement ! Puisque cest chez nous, alors pas dintrus. Cest clair ?

Ma mère nest pas une intruse ! protesta-t-il.

Pour moi, si. Qui ne respecte pas ma vie nest pas la bienvenue.

Les disputes devinrent quotidiennes. Étienne fuyait de plus en plus souvent chez sa mère. Je ne fermais plus lœil. Au moindre bruit dans le couloir ou dun voisin qui monte lescalier, jimaginais déjà Solange, revenant avec ses clés, prête à tout bouleverser encore.

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Le double des clés pour maman : Quand la belle-mère transforme notre appartement en annexe chez nous…
Oh, mais c’est qui, lui ? s’étonna Lucie en entrant dans la cuisine de sa copine. Là, sous la lumière jaune de l’ampoule, dans le coin près d’un minuscule buffet, traînait timidement un type dégarni, la quarantaine, qui découpait habilement de l’aneth avec le grand couteau d’Aurélie. — Lucie, je te présente Tanguy. Tanguy, c’est Lucie, marmonna Aurélie, toute gênée. Tiens, voilà ton sucre, viens. Aurélie fourra la boîte de sucre décorée de cristaux dans la main de sa voisine et la poussa précipitamment dans le couloir. — Enchantée ! lança Lucie par-dessus son épaule, tentant de détailler du regard le “petit nouveau” de son amie. Mais même en s’y attardant, il n’impressionnait pas. Aucune caractéristique particulière qui expliquerait pourquoi il squattait déjà le tablier à donuts d’Aurélie. — Tanguy, j’arrive, cria Aurélie vers la cuisine en claquant la porte. Dans le couloir, Lucie lui empoigna le bras : — Raconte ! — Raconter quoi ? tenta d’esquiver Aurélie. Bon, d’accord, allons-y. Les deux amies traversèrent le palier exigu et entrèrent dans le petit T2 lumineux de Lucie. Chez Lucie, ça sentait la cannelle et le Miss Dior. Chaque détail, du pouf immaculé à l’entrée, trahissait l’attachement maniaque de la maîtresse des lieux à son intérieur. “Rien à voir avec chez moi”, pensait toujours Aurélie, en repensant à son papier peint mal collé du couloir. — Raconte ! insista Lucie en versant du sucre dans une jatte de crème, armée de son fouet, fixant sa voisine. — Et ton Rémi ? essaya à nouveau Aurélie. — En réunion. Il ne rentrera pas tout de suite… Bon, alors ? — Tu veux savoir quoi ? Je l’ai rencontré au marché… Je l’ai ramassé, quoi… — Comment ça ? fronça Lucie. — Il était là, un type avec de la verdure à la main, imper, l’air normal. Mais on aurait dit qu’il avait été laissé là. Je lui demande son prix pour l’aneth. Il me dit : vous voulez, je vous le donne ? Je lui demande pourquoi, il me répond que c’était son vœu – offrir sa récolte à la première dame aux yeux tristes. Prenez, c’est moi qui l’ai fait pousser, ajoute-t-il. — Et toi ?.. — Je l’ai pris, puis en partant je lui demande : pourquoi vous croyez que j’ai les yeux tristes ? Il me regarde en silence, puis prend mes sacs et marche à côté de moi. — Et toi ? — Je marche, je réfléchis. Finalement, je me dis, c’est un homme paumé. Pourquoi pas ? On s’est rencontrés sur le chemin. — Tu te rends compte ? Ramener un inconnu chez toi ! Au moins, t’as planqué tes affaires de valeur ? — Pff, Lucie ! soupira Aurélie. Il est médecin, radiologue ! — Tu as vu ses papiers ? — Oh, et toi, tu ne te souviens pas… pour l’avocat ? — Quel avocat ? Aurélie repensa à cette soirée sur cette même cuisine… L’avocat était étalé en fines lamelles, d’un dégradé de vert. Les tranches, vert intense près de la peau, viraient à l’olive laiteuse au centre. Aurélie n’a jamais su choisir un avocat. Elle les tâtait, les triturait chez Casino, hésitante, rêvant de croquer un jour l’avocat parfait… Mais ce soir-là, l’avocat était parfait – c’est Lucie qui l’avait choisi, elle avait ce don. Aurélie en goûta un morceau, fondant, délicatement posé sur sa langue… — Tu disais qu’un bon avocat, on ne le choisit pas à l’œil ni au toucher, il faut le ressentir, expliqua Aurélie, sortant de sa rêverie. — Oui et alors ? Quel rapport entre avocat et mec ? — Ben, avec les hommes, toi tu les trouves toujours bien, comme les avocats. Moi, jamais… — Et Tanguy, tu l’as “ressenti” ? demanda Lucie, peinant à se souvenir du nom du nouveau. — Près de lui, j’ai senti le calme, même au marché, dit Aurélie. Et je me suis dit : tant pis s’il est banal… — Bon, va le retrouver, on ne sait jamais, il va peut-être s’inquiéter. Lucie expédia son amie avec sa boîte à sucre et colla son oreille à la porte. “Et si jamais…” pensa-t-elle en replongeant son fouet dans la crème. Aurélie rentra chez elle et vit Tanguy, toujours en tablier à donuts, sur un tabouret, tenant un lé de papier peint contre le mur. — Je… j’ai trouvé le rouleau dans ta cuisine en cherchant une boîte pour l’aneth… et de la colle aussi alors j’ai… ça ne t’embête pas ? balbutia-t-il en vacillant sur le tabouret bancal. Aurélie bondit à ses pieds, saisit ses jambes inconnues, tâtant ses genoux à travers le jean, comme on jauge un avocat… et pensa, surprise : “c’est à moi”. Tanguy ne bougeait pas, de peur que la feuille à tapisser se décroche, ou peut-être qu’il ne voulait pas effrayer ce quelque chose, flou mais essentiel. Il finit par caresser tendrement les cheveux d’Aurélie. — Tu aimes l’avocat ? demanda soudain Aurélie en fermant les yeux. — J’adore ! répondit franchement Tanguy, bien qu’il n’en ait jamais goûté. Et à cet instant précis, la chaleur du lé de papier peint encore humide les enveloppa, ou était-ce le bonheur…