Oksana a grandi orpheline, alors que ses parents étaient vivants : si elle ne connaissait sa mère qu…

Il y a fort longtemps, on se souvient encore dApolline, qui grandit orpheline alors que ses parents étaient pourtant bien vivants. Sa mère, Élise, elle ne la connaissait que par des photographies jaunies et de rares appels confiés à la lenteur du courrier ou, plus tard, aux promesses éphémères du téléphone. Son père, Antoine, logeait à deux pas, mais il semblait fuir tout contact, évitant son regard comme sil craignait quelle ne lui réclame quoi que ce soit.

Dans sa jeunesse, Apolline éprouvait de la rancune envers sa mère, persuadée quÉlise, dans sa quête de bonheur personnel, avait fini par loublier. Mais, avec le temps, le cœur dApolline sadoucit devant la difficulté de concevoir la vie dune jeune fille de seize ans, abandonnée avec son bébé, de surcroît fille de son camarade de classe et voisin.

Au moins, pensait Apolline, elle navait pas eu peur de donner la vie, alors quelle aurait très bien pu choisir linverse. Même si Élise avait confié la toute petite Apolline à ses propres parents, la jeune femme lui en gardait une gratitude profonde, persuadée quil valait mieux grandir entre les bras attentionnés de ses grands-parents que près dune mère qui, à lévidence, navait jamais vraiment ressenti linstinct maternel.

Son enfance, Apolline lévoquait comme un long été, baigné de tendresse. Ses grands-parents, Marcel et Marguerite, ne vivaient que pour elle et la couvraient daffection. Élise, elle, postait parfois depuis Lyon de jolis vêtements à la mode ou des jouets raffinés.

Lorsque sa mère se maria avec un Écossais et partit vivre à Glasgow, les colis se firent plus nombreux, accompagnés de virements, francs puis euros, dont le montant ne fit quaugmenter.

Apolline pensait parfois que sa mère cherchait à se racheter une conscience, rattrapant le temps perdu à coups de générosité matérielle. Pour ses dix-huit ans, Élise fit même parvenir assez dargent pour que Marcel lui achète un appartement à Nantes, lui évitant ainsi la promiscuité dune chambre universitaire. Après tout, la jeune fille était sur le point dentrer à luniversité ; elle méritait bien de commencer cette nouvelle étape avec un peu dindépendance.

Ainsi, Élise tentait, à sa manière, de faire comprendre à sa fille que chacun de ses gestes, chaque effort, nétaient motivés que par lamour et le souci de son avenir.

Et, contre toute attente, malgré ce passé bancal, Apolline ne ressentait ni colère ni rancune. Ses sentiments pour sa mère restaient nuancés, dénués toutefois de réelle chaleur.

À chaque rare retour dÉlise en France, la ressemblance entre mère et fille frappait leurs proches, tant et si bien quon les prenait souvent pour sœurs, dautant plus quÉlise, raffinée et coquette, affichait dix ans de moins que ses trente-quatre ans.

Ma petite Apolline, veux-tu partir avec moi à létranger ? risquait parfois Élise, un sourire discret au coin des lèvres.

Non Maman, il faut que je finisse mes études

Oui, tu fais bien Dailleurs, tu deviens si raisonnable. Voici mon nouveau numéro, préviens-moi si tu as besoin dargent ou de quoi que ce soit, nuit ou jour.

Merci Maman. Vraiment, tu mas déjà tant offert, il me semble que ça suffira pour longtemps

Apolline navait pas perçu le frisson qui avait traversé sa mère à lévocation du mot « Maman ». Élise, au fond, nétait jamais vraiment devenue mère ; même à son époux écossais, elle avait préféré taire lexistence de sa fille adulte en France, prétendant soccuper de ses propres parents et dune « petite sœur ».

Elle aimait Apolline, certes, mais dune tendresse distante, comme on aimerait une cousine ou une amie denfance, mais non une fille de son sang.

Pourtant, le jour où son mari la quitta, troquant son amour pour une femme de son pays, Élise prit le premier train vers la France, installant ses bagages chez Apolline.

Tu ne vois pas dinconvénient à ce que je reste un moment ici ?

Non, bien sûr, répondit Apolline. Et puis, je vais bientôt me marier et partir vivre chez Pierre, mon fiancé.

Te marier ? Mais nest-ce pas un peu prématuré ? Tu as à peine vingt ans !

Prématuré ?… (Apolline eut envie de lui rappeler : « Toi, tu mas eue à seize ans », mais se retint, ne voulant ni se montrer cruelle ni forcer le passé à ressurgir.) Je suis grande, tu sais. Je décide.

Apolline ne pouvait sempêcher de comparer laccueil chaleureux des parents de Pierre à la froideur dÉlise. Eux, lavaient immédiatement acceptée comme leur propre fille, là où sa propre mère semblait à peine curieuse du jeune homme qui allait la rendre heureuse.

Jassisterai à ton mariage, assura Élise, mais avant, je pars en vacances en Grèce pour me ressourcer un peu.

Ah, la Grèce Ça doit être magnifique Pierre voyage parfois là-bas pour son travail, il vient juste dy partir pour une réunion daffaires

Les jours avant la cérémonie passèrent dans une frénésie de préparatifs. Pierre, retenu par ses affaires, tardait à rentrer. Quant à Élise, partie en Grèce, elle restait silencieuse, ce qui inquiétait un peu Apolline.

Une chose, pourtant, la réjouissait en secret : annoncer à Pierre quil serait bientôt père ! Elle navait pas souhaité un enfant si vite, mais le mariage arrivait à grands pas, tout irait donc pour le mieux.

Te voilà enfin ! sexclama-t-elle à Pierre. Jai cru que tu allais tomber amoureux dune Grecque et mabandonner à moi-même !

Nimporte quoi, mon amour, répondit Pierre en riant. Tu sais bien que je nai dyeux que pour toi.

Malheureusement, la vérité se glissait déjà entre eux, tapie dans lombre, car Pierre dissimulait une aventure récente, un feu de paille lors de son séjour en Grèce

La veille des noces, tout bascula. Une jeune femme, brune aux yeux clairs, fit irruption, jetant un froid.

Quels secrets gardez-vous tous ici ? demanda-t-elle froidement.

Apolline restait interdite, cherchant à comprendre.

Quels secrets ? Je porte lenfant de Pierre, je lui ai dit il y a longtemps, il aurait dû ten parler

Redis ce que tu as dit ? Tu attends un enfant de Pierre ? Est-ce une plaisanterie ?

Ai-je lair de plaisanter ? Nous nous sommes connus en Grèce, quelques nuits ensemble Et puis, ici, à limproviste, au cœur de vos préparatifs Pierre, dis-lui à quel point tu étais heureux avec moi !

Partez ! Partez tous les deux, je ne veux plus vous voir !

Apolline, pardonne-moi cétait une erreur !

Lerreur, Pierre, cétait de te croire capable damour véritable

Rapidement, Apolline demanda le divorce. Elle refusa tout pardon à son mari et cessa de voir sa mère.

Elle retourna vivre dans le petit village de Vendée auprès de Marcel et Marguerite. Là, elle termina sa grossesse tranquillement et donna naissance à un robuste petit garçon.

Des nouvelles de sa mère ou de Pierre, elle nen reçut plus, et elle nen désirait pas.

Un mois plus tard, pourtant, lhôpital de Nantes lappela.

Vous êtes bien la fille dÉlise Martin ?

Oui, il y a un problème ?

Votre mère est décédée en couches. Une petite fille est née. Voulez-vous la prendre ? Faut-il la placer à la pouponnière, ou viendrez-vous la chercher ?

Oui Oui, jarrive ! sécria Apolline, la gorge serrée.

Elle recueillit la fillette, incapable dabandonner cette petite sœur innocente. Pierre, lui, nen voulut pas non plus et accusa Élise de tous les malheurs.

Apolline savait pourtant que les torts étaient partagés. Et surtout, elle ne voulait pas que des enfants pâtissent des fautes des adultes.

Les enfants sont une bénédiction, se disait Apolline, son vrai bonheur. Et le bonheur, comme chacun sait, nest jamais de tropAu creux de ses bras, la petite dormait, minuscule et paisible, éveillant en Apolline un amour neuf et inconditionnel. Son fils, curieux, effleura la main de sa tante de quelques doigts maladroits, riant de voir la fillette attraper fermement son pouce.

Les jours passèrent sous le toit de Marcel et Marguerite, où les deux enfants grandirent côte à côte, ignorant tout des tempêtes qui les avaient portés là. Peu à peu, les murs du passé sadoucirent : chaque biberon, chaque éclat de rire, chaque berceuse chuchotée offraient à Apolline dautres souvenirs à chérir, dessinant la promesse dune famille reconstruite.

Un matin de printemps, alors que le jardin silluminait de primevères, Apolline sassit sous la tonnelle, entourée de ses deux enfants. Le vent portait les souvenirs dÉlise, fugaces et doux, et une certitude nouvelle grandit dans sa poitrine : rien ne valait lélan daimer, même au milieu des absences, même contre les blessures.

Elle leva les yeux vers le ciel lumineux et sourit. Désormais, plus personne nabandonnerait ces enfants-là : la tendresse avait trouvé refuge, solide, simple et tenace comme lodeur du pain chaud dans la cuisine de sa grand-mère.

Et, chaque soir, la voix dApolline résonnait dans la petite maison, racontant à ses enfants lhistoire dune mère, dune fille, et dune seconde chance qui avait tout transformé. Car le vrai miracle, pensa-t-elle, nest pas de naître, mais de choisir, inlassablement, dêtre la lumière dans la vie de quelquun.

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Oksana a grandi orpheline, alors que ses parents étaient vivants : si elle ne connaissait sa mère qu…
André, mets ton bonnet, mon petit, il fait froid dehors !