Mamie, ne men veuillez pas mais comment faites-vous pour payer pour ces petits chiens ? Jimagine que cest bien difficile
Dans le cabinet, il faisait chaud, la lumière blanche faisait briller les carreaux, et flottait cette odeur désinfectante, mêlée au silence pesant qui précède le verdict.
Le docteur François venait dôter ses gants, fixant le chiot posé sur la table. La petite bête tremblait, la patte mal bandée dun vieux chiffon, et ses yeux larges, embués, semblaient dire quelle ne comprenait pas pourquoi le monde lui faisait si mal.
Debout à côté, il y avait elle.
Madame Louise.
Une vieille dame toute menue, emmitouflée dans un manteau bien trop épais pour cette fin de mars à Lyon. Son foulard noué sous le menton, façon dames de la campagne, ses mains jointes contre elle, comme si elle sexcusait même de respirer.
Ce nétait pas la première fois quelle venait.
En réalité ces derniers temps, elle passait presque chaque soir.
Un chien blessé par une voiture.
Un autre couvert de gale.
Un autre avec une plaie, ancienne, qui sentait la douleur dhier.
Ou bien un qui navait pas mangé depuis des jours.
Et chaque fois, François sétonnait :
elle payait.
Pas beaucoup, jamais avec ostentation, ni gestes larges.
Elle sortait doucement largent dun vieux porte-monnaie éraflé, comme si elle trouvait inconvenant de déranger pour si peu.
Ce soir-là, lorsquil eut fini la consultation, François ne tint plus.
Il prit une inspiration, et dit dune voix douce et déconcertée :
Mamie pardonnez-moi, mais comment faites-vous pour payer toutes ces factures ? Ça ne doit pas être facile
Madame Louise battit des paupières.
Baissa les yeux.
Puis sourit, un petit sourire épuisé.
Cest dur, mon petit mais cest pas plus dur que ce queux vivent.
François se tut.
Elle écarta un peu son foulard, gênée par lémotion, puis se mit à parler doucement, posément, ponctuant ses phrases de silences.
Comme si chaque mot portait le poids dune vie entière.
Jai une toute petite retraite.
Je ne paie presque pas le chauffage… ni lélectricité et puis les médicaments
Mais vous savez ce que cest ?
François acquiesça.
Quand je sors de mon HLM le soir je les vois.
Dans la rue.
Ils me regardent avec ce regard comme si jétais leur dernier espoir.
Elle déglutit difficilement.
Et je peux pas, docteur je peux pas passer sans rien faire.
Y a un truc qui se casse en moi.
Comme sils mappelaient, sans bruit.
François sentit une boule dans sa gorge.
Mais comment vous y arrivez ? murmura-t-il.
Vous venez souvent et les soins coûtent cher
La vieille dame resserra son manteau sur elle comme pour se protéger du monde.
Jy arrive pas toujours.
Je me prive.
Et elle dénombra sur ses doigts, simple, sans réfléchir, sans chercher à en faire trop :
Je ne mange plus de viande.
Je me débrouille avec des pommes de terre, des haricots ce que je trouve.
Je ne machète plus de vêtements.
Ce manteau, je lai depuis des années, mais il tient chaud.
Et parfois, joublie un comprimé mais faut pas le répéter.
François releva la tête, brusqué.
Mamie vous vous ne devriez pas
Elle larrêta dun petit geste.
Je sais, mon chéri.
Mais vous savez moi, ça ne me fait plus aussi mal queux.
Et là, pour la première fois, François remarqua autre chose dans son regard.
Pas seulement de la fatigue.
Une ancienne tristesse.
La peine quon traîne tant dannées quelle colle à la peau.
Javais aussi un fils, murmura-t-elle.
Et à ces mots, sa voix sest déchirée.
Je lai élevé comme jai pu.
Mais il est parti trop tôt.
François sentit sa gorge se serrer.
Depuis la maison est vide.
Un silence de plomb.
Et puis, un soir, jai trouvé le premier chien, mouillé, grelottant, sur le pas de la porte je lai pris dans mes bras.
Elle sourit à nouveau.
Il a ramené un peu de vie chez moi.
Il na pas comblé le vide, non
Mais il ma donné une raison de me lever chaque matin.
Le docteur François jeta un œil au chiot sur la table.
Puis à elle.
Et il comprit.
Madame Louise ne venait pas seulement avec des animaux.
Chaque soir, elle apportait une miette de son âme.
Elle venait sauver ce quelle pouvait pour ne pas sombrer totalement.
Ce qui meffraie le plus ? murmura-t-elle, presque honteuse.
Ce nest pas la pauvreté
François haussa les sourcils.
Mais lindifférence.
Que les gens passent devant eux comme devant des ordures.
Et si moi aussi je passe alors, je deviens quelque part une ordure.
Elle hésita une seconde, puis ajouta :
Alors je préfère manger moins
mais sentir que jai fait quelque chose de bien.
Un grand silence pesa dans la pièce.
François sentit ses yeux picoter.
Il nétait pas du genre à pleurer.
Mais ce soir-là quelque chose sest fissuré en lui.
Il prit la fiche de consultation et nota quelques mots, puis la lui tendit doucement.
Mamie à partir daujourdhui les soins pour vos chiens cest pour moi.
Madame Louise resta figée.
Non, mon petit ce nest pas possible
Si, cest possible, dit-il fermement.
Et vous savez pourquoi ?
Elle leva les yeux.
Parce que vous mavez rappelé pourquoi je suis devenu vétérinaire.
La vieille dame porta une main à sa bouche.
Ses yeux sembuèrent de larmes.
Docteur je ne fais rien dextraordinaire
François sourit tristement.
Détrompez-vous.
Dans un monde où tout le monde détourne le regard vous, vous vous arrêtez.
Il caressa doucement le chiot en murmurant :
Ça ira, petit cœur.
Puis, il se tourna vers elle :
Et mamie surtout, ne sautez plus vos comprimés.
On trouvera une solution.
Madame Louise acquiesça en silence, les larmes coulant sur ses joues ridées.
Ce soir-là, lorsquelle quitta le cabinet, pressant le chiot contre elle, François la regarda séloigner dans le couloir.
Une petite femme.
Une petite retraite.
Une vie rude.
Mais un cœur dune grandeur rare.
Si cette histoire ta touché, laisse un et partage-la.
Quelquun a peut-être besoin de se rappeler aujourdhui que la gentillesse ne dépend pas de largent mais du cœur.
Mamie, ne m’en veuillez pas… mais comment faites-vous pour payer les soins de tous ces chiens ? Ça n…





