Je t’ai dit tellement de méchantes choses… Oksana regarde sa fille adulte, comprenant enfin pourqu…

Tu sais, je tai balancé tellement de trucs moches

Valérie regardait sa fille adulte, comprenant enfin pourquoi Camille agissait comme ça avec elle.
Tu sais, Camille, je vais te dire franchement. Tu es grande maintenant, bientôt tu auras ta propre famille. Occupe-toi de ta vie, laisse-moi construire la mienne.

Camille lança à sa mère un regard noir :
Tu ne me reverras plus dans cette maison !

Et dun coup, elle claqua la porte, partant sans même se retourner. Valérie sentit les larmes monter. Comment en étaient-elles arrivées là ? Entre elle et sa fille aînée, il y avait désormais un vrai gouffre. Pourtant, il ny a pas si longtemps, tout était différent

* * *

Valérie avait eu Camille à dix-huit ans, alors qu’elle était en troisième année de licence de biologie à Lyon. Le père, Nicolas premier amour et, à lépoque, elle pensait, le seul. Trois ans quils étaient ensemble, inséparables, et la grossesse était arrivée par surprise, mais il nétait pas question davorter.

Valérie et Nicolas se sont mariés. Les deux familles ont bien réagi et les ont aidés à prendre un appartement dans le centre de Lyon, couvrant le loyer les premiers temps.

Après la naissance de Camille, la mère de Valérie, Françoise, a énormément aidé pour lélever. Par chance, Valérie a pu poursuivre ses études, gardant un emploi du temps aménagé. Trois fois par semaine, elle laissait sa fille à sa mère pour filer à la fac.

Merci, maman, vraiment, sourit Valérie en lui tendant son diplôme. Sans toi et ton aide avec Camille, jamais je naurais décroché ma licence.

Cest pour ça quon est des mamans, répondit Françoise avec tendresse en regardant sa fille et sa petite-fille.

Les deux dernières années avaient épuisé Valérie. Camille était difficile, dormait mal. Valérie se sentait au bout de ses forces, tentant de jongler entre les rôles détudiante sérieuse, de maman attentive et dépouse aimante.

La vie de Nicolas, elle, navait pas vraiment changé avec larrivée de lenfant. Il rentrait du boulot, saffalait devant le foot à la télé, puis les week-ends il retrouvait ses potes pour jouer au rugby et finir la soirée autour de quelques bières.

Quand Camille a eu trois ans, Valérie la inscrite à lécole maternelle et elle a trouvé un boulot dagronome dans une des serres près de Villeurbanne. Lannée des cinq ans de Camille, Valérie et Nicolas ont divorcé.

Maman, je peux plus supporter ça, pleurait Valérie devant Françoise. Jai attendu des années que Nicolas murisse, mais il ne changera jamais. Je naurais jamais cru dire ça mais elle s’essuya les yeux, soupira fort Je regrette de mêtre mariée avec lui. Les gens ont raison, les mariages précoces, ça finit rarement bien.

Sa mère la regarda dun air sévère :
Tout passe, ma fille. Crois-moi. Limportant, cest ta fille. Tu as tout lavenir devant toi. Tu as vingt-trois ans, tas encore toute la vie.

Valérie leva sur Françoise des yeux fatigués, pas convaincue, avec cette sensation de vide

Les dix années suivantes, Valérie était seule. Elle était belle, élancée, brillante, mais incapable de se reconstruire sentimentalement. Autour delle, beaucoup dhommes, mais ils disparaissaient aussi vite quils arrivaient.

Finalement, rares étaient les mecs prêts à assumer non seulement une femme, mais aussi son enfant. Dès qu’ils apprenaient lexistence de Camille, ils fuyaient. À force, Valérie a arrêté de croire aux belles histoires, encore plus au mariage.

Son trente-cinquième anniversaire est arrivé tristement.

Maman, javoue que je flippe, lui confia-t-elle doucement. Jai limpression que la vie me passe sous le nez, que je suis sur le quai à regarder les trains sen aller.

Françoise la regarda avec étonnement :

Où est passé ton optimisme ? Tu es vraiment ma fille forte et sûre delle ?
Valérie esquissa un sourire :

Tu te rends compte que Camille va avoir dix-huit ans lan prochain, quelle va partir à Paris pour ses études ? Je vais me retrouver toute seule. Sympa, non
Ou alors, cest le début dune nouvelle vie ! lança sa mère.

Valérie haussa les épaules. À ce moment-là, elle était bien loin dimaginer que sa mère avait totalement raison.

* * *

Un jour, dans le parking du Carrefour, un inconnu fonça dans la voiture de Valérie. Littéralement : accident direct. Et là, mille excuses, il la supplia de ne pas appeler la police.

Ne vous inquiétez pas, je prends tout en charge, lui dit Damien. On échange nos numéros, ce soir je viens chercher la voiture pour la refaire. Pas de stress, elle sera comme neuve demain.

Valérie, normalement méfiante, sest laissée convaincre. Damien était poli, super rassurant, tellement charmant impossible de résister.

À partir de là, tout sest accéléré entre eux. Valérie est complètement tombée sous le charme.

Damien était sérieux, sûr de lui. Il bossait dans une boîte de menuiserie PVC vers Bron, gagnait bien sa vie. Il a entouré Valérie de douceur, dattentions, elle sest laissée porter.

Après deux mois de passion, Valérie se décida à lui parler de sa grande fille. Réaction de Damien : absolument détendu, pas du tout gêné.

Et là, il lui lâche quil a dix ans de moins quelle !

Tu as vingt-cinq ans ? sétonne Valérie, bouche bée. Mais tu fais plus vieux, cest fou Si javais su, jamais je
Tant mieux que tu laies pas su, lui réplique Damien dans un sourire. Moi jai lair plus vieux, toi tu fais beaucoup plus jeune. On est au même niveau, finalement !

Il la prit dans ses bras et lembrassa.

Damien, ça fait bizarre quand même Et les gens, quest-ce quils vont dire ? Mes parents ?
On sen fiche ! Lâge, cest des chiffres sur un bout de papier. Moi je taime et je veux tépouser.

Valérie était vraiment perdue. Elle ne savait pas du tout comment ses parents et Camille allaient réagir à ce jeune compagnon. Dix ans, cest pas rien mais en vrai, son cœur nécoutait pas la raison.

* * *

Le lendemain, elle en parla à ses parents et à Camille.

Cest ta vie, fais comme tu le sens, lui répondit Françoise. Ton père et moi, on te soutiendra toujours.

Valérie regarda sa mère avec reconnaissance, puis tourna ses yeux vers Camille.

Franchement, maman lâcha Camille dun ton vexé. Tu aurais pu choisir un mec de mon âge tant quà faire ! Franchement, tes une vraie adulte, et tu fais comme les gamines Tu vas mettre une robe blanche, aussi ?

Valérie se sentit blessée. Cétait la première fois quelle entendait sa fille être aussi dure.

Ne parle pas comme ça à ta mère, coupa Françoise sèchement. Réfléchis avant de balancer des choses pareilles.

Bah tant pis, répliqua Camille en se levant. Dans huit mois je pars à Paris de toute façon, faites ce que vous voulez.

Valérie sentit ses larmes lui monter aux yeux.
Comment elle peut être aussi dure ? Jai tout fait pour elle

Tu las trop gâtée, répondit sa mère. Elle est devenue un peu égoïste. Mais laisse-la souffler. Tu as droit à ton bonheur, peu importe qui est ce garçon et son âge.

Les parents sen allèrent, Valérie resta longuement assise à la cuisine, à fixer le mur, ignorant que dans la pièce voisine, sa fille ourdissait déjà un plan pour saboter la vie amoureuse de sa mère.

* * *

Deux semaines après, Damien emménagea chez Valérie et Camille. Valérie nétait pas prête à se marier tout de suite et avait proposé quils habitent ensemble dabord.

Les six mois qui suivirent furent ultra compliqués. Les parents de Damien aussi étaient un peu opposés à cette histoire, ils le montraient à peine mais ça se sentait. Cétait clair à chaque rencontre.

Le pire, cétait à la maison. Camille semblait métamorphosée. Elle était insolente, provocante, alors quavant jamais ça nétait son style. Au fil des jours, elle parlait à sa mère à peine, et ignorait royalement Damien.

Camille, vraiment, je te comprends pas ! éclata Valérie un soir. Tu me fais payer quelque chose ? Tu pars bientôt, tu vas commencer ta vie, mais tu veux priver ta mère du bonheur ? Je mérite pas ça, surtout pas de toi.

Camille lui lança :
Vous me saoulez tous les deux. Il est trop jeune, ça fait ridicule. Tu aurais dû trouver quelquun comme toi, là jaurais rien dit.

Dans un sens, tu as raison, répondit Valérie. Mais jai pas su quil était plus jeune au départ, maintenant ça changerait rien.

Valérie prit son souffle :
Camille, je taime. Tu es ma fille. Mais Damien est devenu très important pour moi, je voudrais vraiment que tu fasses un effort, sil te plaît pour moi.

Après cette discussion, le climat sapaisa un peu. Camille se calma, surtout parce quelle avait été acceptée à la faculté à Paris et préparait déjà son départ.

Mais la paix fut de courte durée : Valérie apprit quelle attendait un bébé de Damien. Camille, en apprenant la nouvelle, entra dans une colère noire, balança des insultes à Valérie et Damien, puis partit à Paris.

Valérie, ne te stresse pas, répétait Damien en la serrant contre lui. Elle comprendra un jour, il faut lui laisser le temps. Elle a du mal à partager sa mère, cest normal quelque part. Elle va vivre seule dans une autre ville, elle verra la vie autrement.

Mais lhistoire fut bien plus longue que prévu.

Damien et Valérie se marièrent civilement à la mairie. Sept mois plus tard, leur fils, Paul, vint au monde. Damien était un mari attentionné, il soccupait de la famille, soutenait aussi Camille à Paris. Valérie aurait pu se dire « enfin heureuse », si la relation avec Camille nétait pas ruinée.

Camille refusait de voir la réalité. Les contacts étaient rares, et à chaque fois, Valérie se retrouvait triste et déçue : malgré tout, elle aimait sa fille. Les conversations étaient brèves, Camille ne voulait pas vraiment échanger.

Lors de ses rares retours à Lyon, Camille logeait chez ses grands-parents, ignorait complètement le petit Paul. Cette ambiance a duré deux ans.

* * *

Un samedi matin, Valérie entend la porte dentrée. Elle sursaute. Damien et Paul dorment encore.

Doucement, elle se dirige vers le couloir… Sur le pas de la porte, Camille.

Camille, quest-ce que tu fais là ? Tu ne devrais pas être à la fac, non ? Tu es malade ? sétonne Valérie.

Camille sest laissée glisser au sol, éclatant en sanglots. Valérie accourt et la serre contre elle.

Bon sang, quest-ce qui se passe ?

Maman, pardonne-moi Je suis tellement bête, sanglote Camille. Jai personne dautre vers qui aller Je suis enceinte ça fait déjà quatre mois Jai voulu avorter mais les médecins disent que cest trop tard Lui il sen fiche, il dit que cest mon problème Comment je vais faire, seule avec un bébé ?

Camille pleurait comme jamais. Damien déboula, encore tout endormi, et resta interdit devant la scène.

Valérie reprit ses esprits et serra sa fille dans ses bras.

Camille, arrête Ne pleure pas. On va trouver une solution. Je suis là

Jai été horrible avec toi, aussi avec Damien et Paul, geignait Camille. Je viens juste de réaliser que j’ai que vous, mamie et papi

Valérie, submergée démotion, pleura aussi. Elles sont restées là, assises toutes les deux à pleurer dans le couloir.

Bon, les filles, intervint Damien, vous allez noyer les voisins avec vos larmes. Allez, debout toutes les deux, filez à la salle de bain, puis en cuisine pour le petit déj. Paul va finir effrayé, sinon.

Valérie et Camille échangèrent un regard complice. Elles se sont levées, lavées, suivies par Valérie qui, avant dentrer dans la cuisine, a lancé un regard reconnaissant à son mari. Damien, sans un mot, lui sourit et se mit à sortir les croissants. Et Camille, calée contre sa mère, a pensé, tout simplement : comme elle sétait trompée sur eux, et comme tout peut changer quand on laisse la porte ouverteCe matin-là, autour du café chaud, il n’y eut ni reproches ni regrets. Camille, Valérie et Damien partagèrent des sourires timides, et Paul trotta jusquau salon pour montrer fièrement son dessin à sa grande sœur enfin revenue. Il lui tendit une feuille couverte de gribouillis multicolores et dun grand cœur rouge, maladroitement dessiné.

Camille le regarda, émue, et pour la première fois lui souffla un « merci, petit frère », avant de le serrer dans ses bras. Lenfant se blottit contre elle, ses yeux brillants de joie, ignorant les années de distance. Valérie, son cœur débordant, comprit que cétait là, dans cette cuisine lumineuse, que renaissait ce qui leur avait tant manqué : un véritable pardon.

Dehors, le printemps tapissait les arbres de bourgeons nouveaux ; dedans, chacune prenait sa tasse, imaginant lavenir sans crainte, mais entourée. Camille regarda sa mère, la voix tremblante despoir :

Tu crois que je serai une bonne maman, moi aussi ?

Valérie effleura la joue de sa fille, un sourire doux au visage :

Tu es déjà maman, dès que tu veux lêtre. Et peu importe les erreurs, lessentiel cest daimer. Et puis tu ne seras jamais seule, Camille. Je resterai toujours là même si tu claques des portes.

Un éclat de rire séleva, sincère et léger, chassant les vieilles rancœurs. Pour la première fois, Camille observa Damien, puis Paul, puis sa mère, et imagina enfin une table longue, bruyante, pleine denfants, de parents, de petits et de grands bonheurs. La vie avait bousculé tout le monde, mais elle nous rassemblait là, dès quon ouvrait la porte et le cœur.

Et ainsi, entre les miettes de croissants et les souvenirs rapiécés, une nouvelle histoire commençait. Pas parfaite, mais vraie, comme une promesse retrouvée, matin après matin.

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Je t’ai dit tellement de méchantes choses… Oksana regarde sa fille adulte, comprenant enfin pourqu…
Mon mari m’a comparée à la femme de son ami pendant le dîner et a reçu une salade sur les genoux — Tu ressors encore ce service à vaisselle ? Je t’avais pourtant demandé celui avec le liseré doré, offert par maman pour nos noces d’or, il fait plus chic, — grogna Victor, fronçant le nez en examinant l’assiette qu’Olga venait de déposer sur la nappe blanche immaculée. Olga s’immobilisa une seconde, bouquet de persil en main. Elle hésita à répondre sèchement que le service doré ne supporte pas le lave-vaisselle et qu’elle n’avait aucune envie de récurer les assiettes à une heure du matin après le départ des invités. Mais elle se retint. Ce soir, Victor fêtait ses cinquante ans, un anniversaire marquant, et elle ne voulait pas gâcher l’atmosphère dès le début. — Victor, ce service est pour douze personnes, alors que nous ne sommes que quatre. Et puis celles-ci sont plus creuses, plus pratiques pour le rôti, — répondit-elle calmement, en continuant d’ajouter de la verdure au plat. — Vérifie plutôt si la vodka est fraîche. Gena et Marina ne devraient pas tarder. Victor marmonna vaguement et se traîna vers le frigo. Olga le regarda partir, soupira lourdement. Toute la semaine, elle avait vécu en mode « mission accomplie ». Son travail de comptable la fatiguait beaucoup — fin de trimestre, bilans à rendre, et à côté de cela imaginer le menu du dîner d’anniversaire. Victor avait catégoriquement refusé le restaurant, affirmant que « personne ne cuisine mieux que toi, Olga, et puis c’est frimer pour rien ». Bien sûr, ça flattait qu’il la vante, mais derrière chaque compliment se cachait surtout une radinerie et l’aversion des additions de restaurant. Résultat : trois soirs d’affilée après le boulot à faire mariner la viande, cuire les légumes, préparer les bases du “Napoléon” et façonner les petits roulés d’aubergines qu’il adore. Les jambes lourdes, le dos douloureux, le manucure bâclé sous un vernis transparent faute de temps. Le coup de sonnette la fit sursauter. — J’arrive ! — lança Victor, retrouvant aussitôt l’air accueillant du maître de maison. Marina fit son entrée dans le vestibule. On aurait dit qu’elle flottait, élégante dans sa robe beige parfaitement taillée, tenant un petit sachet griffé de chez Galeries Lafayette. Derrière, Gena, chargé de cadeaux et de bouteilles. — Ma chère Olga ! — Marina la tapa sur la joue, laissant flotter un nuage de parfum. — Qu’est-ce que ça sent bon ! Tu as encore accompli des merveilles en cuisine ? Oh, moi, je n’en serais pas capable. J’ai dit à Gena : tu veux une fête, tu m’emmènes au resto, je ne touche pas à une casserole, je préserve mon manucure. Olga cacha instinctivement ses mains. — Il faut bien que quelqu’un s’occupe du cocon familial, — sourit-elle en prenant le manteau. — Allez, tout est servi. Le dîner débuta dans une ambiance typique. Santé de l’hôte, cadeaux (Gena offrit une canne à pêche haut de gamme que Victor convoitait depuis des mois), rires et blagues. Olga faisait la navette entre cuisine et salon, veillant aux assiettes et aux verres pleins, grignotant à peine une bouchée de salade et un morceau de fromage. Victor, encouragé par la vodka, se détendit. Il se pencha en arrière, admirant Marina qui picorait sa part de poisson. — Marina, tu es toujours splendide. À te voir, je me demande : tu es sorcière ou quoi ? Tu manges sans jamais grossir. Et cette robe ! On voit tout de suite qu’une vraie femme sait prendre soin d’elle. Marina remit en place sa mèche. — Oh Victor, tu exagères. C’est juste de la discipline. Salle de sport trois fois par semaine et aucun glucide après dix-huit heures. Et puis, les soins ! J’ai découvert une crème miracle… — Voilà ! — Victor leva le doigt, ravi. — Discipline ! Tu entends, Olga ? Discipline ! Toi c’est toujours « Je suis fatiguée, j’ai pas le temps ». Marina travaille aussi, mais elle est rayonnante ! Olga, apportant le plat de rôti, fit une pause. Chef comptable dans une grosse société, elle gérait le foyer, le jardin, aidait aux devoirs des petits-enfants quand ils venaient. Marina travaillait comme hôtesse dans un salon de beauté deux jours sur quatre et n’avait pas d’enfants. — Victor, ne commençons pas à comparer, chacun a son rythme, — répondit-elle doucement pour éviter l’incident devant les invités. — Goûte au rôti, c’est une nouvelle recette avec des pruneaux. Mais Victor ne lâchait rien. La boisson le rendait bavard ; le contentement et l’orgueil masculins s’exprimaient. — Rien à faire du rôti ! — dit-il, tranchant une énorme part. — La cuisine, c’est la cuisine. Mais la vraie esthétique… Gena, t’as de la chance. Tu rentres, t’as pas une cuisinière en robe de chambre, t’as une fée. C’est beau ! Et chez moi ? Toujours des casseroles, odeur d’oignon frit. Je dis à Olga de s’inscrire à la salle de sport. Elle : « J’ai mal au dos, j’ai de la tension. » Que des excuses. De la paresse. Gena tenta de calmer l’ambiance : — Victor, arrête ! Olga est une perle. Ce rôti est une tuerie ! Ma Marina ne sait pas du tout cuisiner, nous c’est surgelés ou livraison. — Justement ! — Marina voulut apaiser, mais c’était maladroit. — Je n’aime pas cuisiner, c’est vrai. Mais j’ai toujours du temps pour moi. Un homme doit apprécier du regard, tu n’es pas d’accord, Victor ? Victor sourit niaisement, fixant la femme de son ami, puis se tourna vers Olga assise en face, mains abîmées posées sur ses genoux. — Paroles en or ! Aimer avec les yeux ! Mais regarde-moi… — il désigna Olga — Toi, tu as mis une robe, tu t’es coiffée, mais tu as un air… fatigué. Vieilli, tu comprends ? Marina pétille de vie. Toi, t’as juste le regard plein d’étiquettes Carrefour… Un silence pesant tomba. Gena fixait son assiette, Marina triturait sa serviette. Olga se sentit giflée. Elle repensa la veille, à ce t-shirt que Victor exigeait impeccablement repassé passé minuit, à l’argent économisé pour lui acheter sa satanée canne à pêche. — Victor, arrête, — dit-elle calmement mais fermement. — Tu dépasses les bornes. — Je dépasse rien ! Je dis la vérité ! Un ami se révèle dans le besoin, une femme dans la comparaison. Eh bien, la comparaison, ma chère, n’est pas à ton avantage. Gena peut présenter sa femme, être fier. Moi, je dois baisser les yeux. Tu t’es vue dans le miroir ? Tu t’es empattée, ridée… Vous avez le même âge pourtant ! — Faux, Victor, — répondit Olga glacée. — Marina a trente-huit ans, moi quarante-huit. Marina ne monte pas cinq étages avec des sacs de courses quand l’ascenseur tombe en panne, pendant que tu es vautré sur le canapé. — Ah, ça recommence ! — Victor leva les yeux au ciel. — Moi je bosse ! J’amène l’argent ! J’ai le droit d’exiger que ma femme soit à la hauteur. Mais toi… poule pondeuse. La seule chose que tu sais faire c’est couper des salades. D’ailleurs, la salade ! — il désigna du bout de sa fourchette la « hareng sous manteau ». — Même ça, tu la rates. Celle de Marina à Nouvel An, c’était léger, aérien. La tienne, c’est de la bouillie de mayo. Comme toi. La goutte d’eau. Quelque chose se brisa chez Olga — la patience qui portait leur couple depuis vingt-cinq ans fit place à une froideur glacée. Elle se leva posément. Victor, indifférent à son changement d’attitude, poursuivait, s’adressant à Gena : — Tu trouves pas ? Une femme doit inspirer ! Ici, c’est la morosité. Peignoir, charentaises, soupe. Mortel… Olga attrapa le plat profond de « hareng sous manteau ». Salade fraîche, parfaitement imbibée, généreusement nappée de mayo et ornée de betteraves râpées — au moins un kilo cinq. Elle contourna la table, se posta à côté de son époux. Enfin, il leva les yeux vers elle. — Qu’est-ce que tu fais là ? Plus de sel ? Moins de mayo ? — Non, Victor, — déclara-t-elle avec calme, voix posée. — Tout ce qu’il faut. Mais tu as raison. Ma seule compétence, c’est les salades. Puisque tu as tant besoin de légèreté et d’esthétique, ce saladier te sera sûrement plus utile. En prononçant ces mots, elle retourna le plat. Le temps parut suspendu. Gena eut la bouche béante. Marina prit une inspiration, bouche couverte d’une main. Et la masse rose et blanche, dodue, se répandit lentement, irrémédiablement sur les genoux de Victor, sur son pantalon clair, tout neuf, acheté pour le grand soir. *Ploc.* Un bruit épais, humide. La mayonnaise coula le long des jambes, la betterave s’imprégnant dans le tissu, les morceaux de hareng décorant sa braguette. Un silence de tombe s’installa. Victor contemplait ses genoux, stupéfait. Le jus de betterave traçait des dunes roses sur son beau pantalon beige, transformé en toile abstraite. — Tu… tu as perdu la tête ?! — hurla-t-il en se levant. La salade s’écrasa sur le tapis, ses chaussures. — Folle dingue ! Ce sont des pantalons neufs ! Complètement timbrée ! Olga reposa le plat vide sur la table. — Au moins c’est savoureux, Victor. Rassasiant. Et 100 % naturel, fait maison. — Je vais te… ! — Il leva la main, mais Gena l’arrêta. — Victor, calme-toi ! Tu l’as bien cherché ! — Moi ?! — Vociférait Victor, agitant ses jambes souillées. — Je dis la vérité et elle me jette la bouffe sur les fringues ! Nettoie-moi tout ça ! Tout de suite ! À quatre pattes ! Marina, livide, se recroquevilla sur sa chaise. L’ambiance du dîner venait de s’effondrer. Olga regarda son mari avec dégoût, comme devant un cafard. — Tu nettoieras tout toi-même, — articula-t-elle. — Ou alors appelle des pros. Puisque tu es l’homme de la situation, tu peux te le permettre. Moi, je vais aller… prendre soin de moi, comme tu disais. M’inspirer. Elle sortit. Dans l’entrée, elle enfila son manteau, prit son sac. Les cris furieux de Victor et les paroles apaisantes de Gena résonnaient derrière elle. — Olga, tu vas où ? — Marina surgit dans le couloir, yeux fardés grands ouverts. — Pars pas, il a bu, il ne pensait pas… — Si, Marina, — répliqua Olga sans hostilité, juste de la pitié. — Il l’a toujours pensé, il se taisait quand il était sobre. Merci d’être venue. Tu m’as ouvert les yeux. Olga sortit dans la fraîcheur automnale. Elle n’avait nulle part où aller, mais impossible de rester. Sur un banc devant l’immeuble, elle appela un taxi. « Chez maman, » décida-t-elle. Même si sa mère n’était plus là, l’appartement était resté vide, jamais loué — parfait pour ce soir. Victor la harcela de coups de fil, d’abord pour crier, puis pour supplier. Olga ne répondit pas. Elle acheta une bouteille de Sancerre et une tablette de chocolat au Monop’ de nuit, arriva chez sa mère, où l’odeur de vieux livres flottait, et, pour la première fois depuis des années, s’allongea sans penser à lessive ou dîner. Pour Victor, ce furent deux semaines d’enfer. Olga ne rentra pas le lendemain, ni le surlendemain. Elle vivait chez sa mère, travaillait, le soir… elle s’était offerte son massage repoussé depuis trois ans. Victor se retrouva seul, dans un appartement où la nourriture ne surgissait pas dans le frigo par magie, où les chaussettes ne sautaient pas d’elles-mêmes dans la machine puis dans son tiroir. Trois jours bravaches : raviolis, jean (le pantalon n’a jamais été récupéré, le pressing refusait toute garantie). Il en parlait à Gena : « Elle va ramper, à cinquante ans, qui la veut ? Elle rentrera, je déciderai. » Mais le quatrième jour, plus de chemise propre. Lui repasser, horreur. Le cinquième jour, indigestion des plats tout préparés. Le sixième, plus de papier toilette. L’appartement se couvrit de saleté. La tâche de salade sur le tapis, lavée à la va-vite, se mit à sentir le poisson et la mayo. L’ambiance chaleureuse, autrefois considérée comme un dû, s’effondra autour de lui. Olga… Olga s’épanouit. Fini les sacs lourds, puisqu’elle cuisinait peu, seulement pour elle. Son sommeil réparateur, son éclat nouveau furent vite remarqués par ses collègues. — Olga, vous rayonnez ! — taquinaient les filles du service. — Je suis amoureuse, — répondait-elle. — De moi-même. Enfin ! Deux semaines plus tard, Victor l’attendit à la sortie du bureau. Éreinté, chemise froissée, barbe de trois jours, le regard d’un chien perdu. Un minable bouquet de trois œillets. — Olga… — bredouilla-t-il, mal à l’aise. Olga s’arrêta, impassible. — Tu veux quoi, Victor ? — Allez, le cirque a assez duré. Il est temps de rentrer. Les fleurs, la maison, même le chat s’ennuie… Ils n’avaient pas de chat. — Je ne rentrerai pas, Victor, — dit-elle simplement. — J’ai déposé la demande de divorce. L’huissier te contactera. Victor resta bouche bée. — Quoi ? Un divorce ? Pour une salade ? Quelques mots ? On a vécu vingt-cinq ans ensemble ! — Justement. Vingt-cinq ans où j’ai été ta fonction : cuisinière, blanchisseuse, femme de ménage. Jamais une vraie personne. Tu rêvais d’une fée, Victor ? Cherche-la. Marina ? Non, Gena te trucide. Prends-en une autre. Celle qui volette, qui sent le parfum et ne fait rien. Mais rappelle-toi : les fées ne nettoient pas les toilettes ni ne préparent les soupes. — Olga, pardon ! Je t’achète un manteau ? Un abonnement au club de sport, comme tu voulais ? Olga rit. Amer mais joyeux. — Pour toi ? Pour ressembler à Marina et t’éviter la honte ? Non. Je vais déjà au club. Pour moi. Et le manteau, je me l’offrirai, ma paie suffit très bien — à condition de ne pas la gaspiller sur tes gadgets, tes cannes en or et tes petits caprices. — Mais moi, je vais finir seul ! Je ne sais pas démarrer la machine à laver, y a trop de boutons… — Un tuto sur YouTube, Victor. Ou engage une femme de ménage. Moi, je démissionne du poste de conjointe. Sans indemnité. Elle lui arracha la manche et fila vers le métro. Droit, légère. Victor resta longtemps planté devant le fleuriste, serrant ses œillets fanés. Il repensa à la belle soirée, au rôti, à la lumière douce, au moment où la salade dégoulinait sur ses jambes. — Idiote… — murmura-t-il, mais sans conviction. — Quelle idiote… Revenu dans son appartement froid, qui empestait le poisson et la mayonnaise, la bêtise n’était plus du côté d’Olga. Il appela Gena. — Gena, je peux venir manger un peu de fait maison ? — Désolé, Victor, — répondit Gena, tendu. — On s’est engueulés avec Marina. J’ai râlé qu’elle pourrait faire des raviolis, elle m’a traité de macho qui veut une boniche. Elle m’a balancé : « Regarde ce qui est arrivé à Olga chez Victor avec sa cuisine ! Salade sur le pantalon ! Je veux pas finir comme ça. » Résultat : je mange du “Sodebo”. Victor raccrocha, observa la tâche sur le tapis, en forme de cœur. Un cœur brisé, sale, betterave. Six mois passèrent. Olga et Victor divorcèrent discrètement. Les enfants, déjà grands, tentèrent d’arranger les choses, mais voyant la mère épanouie et le père grincheux, ils prirent le parti maternel. Victor n’apprit jamais à faire la cuisine. Plus maigre, usé, il confia ses chemises à la blanchisserie, malgré le coût. Il essaya de rencontrer d’autres femmes, mais aucune ne lui convenait : l’une ignorait comment faire des steaks, l’autre voulait sortir tous les jours, la troisième demanda son salaire et fit la grimace. Olga fêta ses quarante-neuf ans dans un petit café cosy entourée d’amies. Robe neuve, nouvelle coupe. — Olga, tu regrettes ? — osa une copine. — Après tant d’années… Olga touilla son café, sourit franchement : — Je regrette, oui. Je regrette de ne pas lui avoir balancé cette salade sur la tête dix ans plus tôt. J’ai perdu trop de temps à vouloir être parfaite pour quelqu’un qui ne l’a jamais vu. Elle regarda par la fenêtre. Des couples dans la rue, certains heureux, d’autres moins. Elle savait désormais : son bonheur dépendrait de sa propre main, plus de sa découpe de saucisson ou des compliments soufflés à une autre femme. Ses mains ne sentaient plus l’oignon mais la liberté et le bon parfum. Et la salade ? Maintenant, elle l’achète chez le traiteur. Par petites portions. Juste quand l’envie lui prend.