Sa belle-fille, Kalina ne l’acceptait pas. Et non, ce n’était pas ce sempiternel conflit belle-mère/…

Sa belle-fille, Jacqueline, Madeleine ne pouvait tout bonnement pas lencadrer. Et non, ce nétait pas une sombre histoire de querelles éternelles entre belle-mère et belle-fille elle ne pouvait tout simplement pas laimer, celle-là.

Mais enfin, vous aimeriez, vous, une fille aussi empotée ? Dès quelle ouvrait la bouche, elle sonnait comme une sirène des pompiers, elle louchait légèrement, le visage tout tacheté, semé de taches de rousseur, franchement, quelle femme fait envie comme ça ? Les cheveux durs comme une brosse à poils de sanglier, toute en longueur, les bras raides comme des manches à balai, les jambes comme des échasses, les yeux pâles, écarquillés

Vraiment, Madeleine naimait pas Jacqueline, elle ne lui revenait tout simplement pas.

Son fils, Antoine, lavait ramenée dun coin reculé, si bien quon devine là-bas, tout le monde est bâti sur le même modèle. Tandis que chez eux Ah, les filles sont toutes petites, brunes au regard pétillant, de beaux cheveux doux comme la laine, les joues toutes nettes et roses, joufflues juste comme il faut Madeleine avait bien repéré chez les voisins la petite Justine: ah, Justine Delarue ! Quelle était vive, rieuse, une vraie travailleuse, une perle cette gamine ! Ça aurait fait une belle-maman attendrie, ça !

Avec Bernard, le père de Justine, tout était joué davance, ils sétaient entendus: Ce serait bien de devenir parents ensemble, non ? Il attendait juste le retour du service militaire dAntoine, pour faire la noce. Que Justine soit encore jeune ? Elle était toute sage, élevée sous le regard aiguisé de sa mère et cachée sous ses jupons, rien à dire, elle saurait tenir une maison.

Quelle ménagère elle ferait ! Rien quà la voir manier la fourche à foin, Madeleine fondait ! Justine, elle apportait tantôt une tarte quelle avait cuisinée, tantôt du beurre quelle avait baratté elle-même, on voyait bien quelle voulait plaire à sa future belle-mère: ça, Madeleine aimait.

Déjà en pensées, elle se voyait dorloter des petits-enfants elle, Madeleine, avait déjà cinq enfants quatre filles, le cinquième et le plus jeune, Antoine, son petit dernier. Le père était parti trop tôt, il navait pas eu le temps de profiter de la vie, cétait dur, Madeleine sétait retrouvée seule avec les petits

Mais elles nont pas manqué de pain, oh non ! Madeleine tenait sa petite ferme dune main de maître, toutes ses filles avaient reçu leur dot, pas des petites économies: non, on déménageait létoffe au char, pas à la charrette de fortune.

Il ne restait quà marier ce cher Antoine, et Justine était tout indiquée Sa mère, Hortense, collectait la dot depuis la naissance, chez eux, cétait surtout des garçons, Justine, la petite dernière.

Toute la ferme, tout le bétail irait à Antoine, les filles avaient eu leur part, Madeleine nattendait plus rien, à part un petit coin pour les vieux jours, une place à table, et basta

Madeleine rêvait quelle boirait le thé avec la belle-famille, causant des jeunes, de la façon dont ils fusionneraient les deux fermes Peut-être même, quelles finiraient toutes deux à partager la même maison, pourquoi pas ? On sarrange, cest bien connu.

Ah, Madeleine se perdait en rêveries. Elle revivait en couleur comme dans son enfance : elle courait dans un pré, bras ouverts, comme si elle ne sentait pas ses rhumatismes, et lui courait dans les bras un petit bonhomme brun, cheveux au vent, criant: Mamie, mamie, viens vite, je suis là !

Elle sétait réveillée tout sourire, encore secouée: « Tiens, voilà que je rêve déjà de petits-enfants, quelle histoire ! »

Oui, elle attendait Antoine impatiemment

Il est revenu, le voilà !

Mais pas seul : avec une fiancée, cette fille de la ville Maigrichonne, plus grande que lui, des cheveux comme du fil de fer, des yeux tout ronds, et cette peau, je vous jure, couverte de taches de rousseur, Sainte Marie, mais où avait-il trouvé une pareille ?

Peut-être quAntoine voulait plaisanter, hein ? Non, pas possible daimer une aussi grande asperge

Eh bien non : Je te présente, maman, ma fiancée, Jacqueline.

Madeleine a failli tomber à la renverse. Mais comment ça ? Antoine avait encore une Justine qui lattendait ici !

Hors delle, elle a appelé le petit Pierre, le fils du voisin, et la agrippé par loreille :

Aïe, madame Madeleine, pourquoi vous me pincez ?

Avoue, hein, qui écrivait les lettres à Antoine ?

Comme on me disait, jécrivais, cest tout

Tavais parlé dune fiancée ? De Justine qui lattendait ?

Ben oui, Justine, bien sûr Sauf que il sest dégagé dun bond et a bafouillé, Justine est gamine, Antoine doit avoir sept ans de plus, et puis Justine na que quinze ans.

Tais-toi donc, cest pas toi qui vas décider ! Cest de son âge à se marier, pardi !

Ça cétait avant, madame. Aujourdhui, on enverrait tout le monde devant le juge !

Pour quoi faire ? Parce que je tai tiré loreille ? On risque lamende, tiens.

Parce que vous vouliez marier une enfant à un adulte !

File, va, grande bouche Toi, tu dois viser Justine, voilà pourquoi ! Je vais vérifier si técrivais bien tout correctement !

Mais demandez donc à Antoine, tout est vrai !

Je vais demander, je te jure bien.

De toute façon, Justine ne sera jamais à vous, madame, déclara Pierre, frottant sa pauvre oreille.

File donc, le ptit prétendant ! fit Madeleine On verra bien, la grande perche va filer dici plus vite quun chat effrayé ! Ah vraiment, quelle princesse débarquée

Antoine, une question à te poser !

Oui maman ?

Tu recevais mes lettres à larmée ?

Oui, maman, toujours.

Et Justine je parlais de Justine dedans

Ah oui, quelle est bonne élève, quelle rêve daller en ville pour être médecin, pour soigner les gens Moi je trouve ça courageux.

Quel médecin ? sétonna Madeleine Je te parlais de mariage ! Tu ne devais pas lépouser ?

Qui ça, maman ?

Ben Justine ! Antoine, réfléchis ! Et puis, on ne peut pas avoir plusieurs femmes tu sais. Ma seule femme, cest Jacqueline.

Oh non ! se lamenta Madeleine Mais on sétait mis daccord ! Tu veux donc déshonorer la pauvre Justine ? Jette donc cette grande rousse, personne ne ten voudra, épouse une fille dici, une vraie ! Jette-la !

Maman, ça suffit, cen est trop ! Katia pardon, Jacqueline cest ma femme, je laime. Tu ne veux pas vivre avec nous ? On partira, tu resteras ici, Jacqueline est médecin, elle va sinstaller ici, on aura enfin une doctoresse au village, maman On sen ira vis comme tu veux.

Et Madeleine de seffondrer, la bouche de travers, tout le corps tremblant

La rousse a fait quelque chose, la vieille sest sentie beaucoup mieux mais non, elle naimait toujours pas Jacqueline. Rien à faire

Longtemps, ils nont pas eu denfants, Madeleine sen réjouissait presque: Ah, il aurait épousé Justine, ça courrait partout dans la cour, des marmots !

Justine est partie : les études à Paris. Mais Madeleine ne perdait pas espoir: elle reviendra, éjectera lautre, ce sera bien fait.

Mais elle a fini par remarquer que Jacqueline déjà pâle comme un navet dans la soupe virait au blanc pur, ses taches de rousseur mêmes seffaçaient.

Tu ne serais pas malade, le cheval ? demandait-elle, ironique.

Antoine, à demi caché, souriait béatement :

Tu vas être grand-mère, maman !

Elle a craché de dépit puis est partie

Fini. Plus de petits-enfants Delarue, ce sera tout, rien que cette roussine même pas envie de la porter dans ses bras.

Jacqueline peinait à marcher, et Madeleine voyait bien quelle était à bout

Ils lont appelé Jean.

Madeleine na pas bronché. Quils se débrouillent avec leur fils, elle sen lavait les mains.

Quatre mois quil était né, ce petit.

Antoine rentrait tard du travail. Cest étrange, ce boulot Jacqueline, elle, se démenait : elle trouvait le temps de tout faire, cuisine, enfant, bétail.

Elle, Madeleine, restait à lécart. Quest-ce que ça pouvait lui faire ?

Jusquà ce quune nuit, lenfant sest mis à hurler.

Et lautre, landouille ? Elle nentend rien, ou quoi ?

Antoine, Antoine, ton fils crie, là !

Silence.

Madeleine se lève en râlant : Mon pauvre, tout est à refaire. Le petit jean hurlait dans le berceau, et cette Jacqueline, elle dormait sur le tapis au milieu de la pièce ! Mais où est Antoine ? Il est déjà minuit, il a trouvé à soccuper, lui

Jacqueline, oh Jacqueline, réveille-toi un peu ! Elle la secoue, elle gémit, et voilà, la chambre toute noire est tachée de sang

Sainte Marie, quest-ce qui tarrive, fille ? Tu as fait une bêtise ? Espèce de sotte, quest-ce que je vais faire de toi ?

Elle gémit, vivante. Madeleine la couvre de chiffons, la borde.

Je fais quoi maintenant ? Je vais où Jacqueline ? Je peux pas tabandonner, et le petit aussi

La pauvre ne faisait que gémir.

Reste-là, je vais voir les voisins

La porte grince, voilà Antoine, tout heureux ! Il sourit.

Où tu étais ?

Maman, tu ne dors pas ? Je jétais au travail

Au travail ?! Ta femme tombe en syncope, et toi, tu tamuses ? File chez le docteur Martin, vas chercher sa Renault, on doit emmener Jacqueline à lhôpital ou elle va y passer, et on reparlera de ton boulot plus tard, sois tranquille !

Jacqueline, à lhôpital, a réalisé où elle était seulement le lendemain. La porte glisse doucement, qui voilà ? La belle-mère : Madeleine, avec un petit baluchon.

Elle sassied près du lit, menue, discrète, yeux baissés, puis dune petite voix :

Jai nourri Jean, je ne lai pas emporté avec moi, tu sais, jai demandé à la voisine, elle a gardé sept enfants, tu nen fais pas, il est en bonnes mains.

Le mot notre a enveloppé Jacqueline de chaleur. Madeleine reprit:

Tu es toute nue ici, ma pauvre, je tai apporté de quoi te changer. Je vais trouver des infirmières pour taider, tu vas pas rester là toute souillée.

Elle a filé, les infirmières sont accourues, et dautres patientes enviaient Jacqueline : quelle chance davoir une maman comme ça ou plutôt une belle-mère qui materne comme une maman.

Repose-toi, disait Madeleine à Jacqueline, propre et souriante sur son oreiller prends le temps quil faut, je viens tous les jours sil le faut.

Tu vas voir si tu continues à me faire des frayeurs à la maison, murmure la vieille en bordant la couverture, tu veux déjà laisser le petit Jean et ta vieille belle-mère toute seule Les hommes, ça passe, ça revient, mais les enfants, ça cest du lien La belle-mère, non plus, cest pas une étrangère, tu comprends ? Après avoir chuchoté, elle séclipse. Bon, Jacqueline, je file, je reviens demain.

Merci maman, souffle Jacqueline. Madeleine se fige. Un sourire dadolescente lui échappe, elle part d’un trait.

Tas une sacrée mère, Jacqueline

Oui, les filles, elle est comme ça, mais cest ma belle-mère en fait, pas ma maman

Belle-mère ? sétonnent toutes.

Oui jai grandi chez ma grand-mère, alors elle, elle joue presque le rôle de maman

Bon, un petit mensonge, mais Jacqueline y croyait dur comme fer.

Le lendemain, Antoine arrive, hésitant, sassoit, tête basse.

Excuse-moi excuse-moi, jai été un crétin

Cest rien, Antoine pense seulement si ça vaut le coup, ton boulot

Non ! il bondit, non, cest toi qui comptes, toi, notre fils

Et maman murmure Jacqueline

Ah, pénible cette belle-fille, quest-ce quil y a à aimer chez elle ? Longiligne, bruyante, rousse, yeux trop larges Mais Madeleine a compris quau fond, elle laimait. Elle laimait déjà, mais sa fierté de vieille chouette cachait tout ça, elle se privait de sommeil pour surveiller Antoine, rongée dinquiétude.

Quand ils ne voyaient rien, elle prenait Jean dans ses bras, le câlinait à sen attendrir, cachée Ah, ce petit Jean, que Dieu lemporte ! Quand Jacqueline sortait, Madeleine filait vers le berceau

Et puis, cette nuit-là, elle sest assoupie, et lautre, la tête pleine de vide, a fait une bêtise, a failli perdre son bébé heureusement.

Madame Madeleine a eu la peur de sa vie.

Quand Antoine est revenu au petit matin de lhôpital, elle a dit:

Tu choisis maintenant, la famille ou les histoires ! Si tu veux celle-là, vas-y, mais moi, je ne mettrai pas dehors ta femme et ton fils. Toi, tu es un homme, tu sauras bien ten sortir. Tu ne laimes plus ? Pars mais viens quand tu veux, et si ta nouvelle élue ty autorise, tu passeras cest chez toi aussi. Mais à cause de toi, la mère de ton enfant a failli partir de lautre côté Faut pas pousser non plus !

Rien à aimer chez sa belle-fille, vraiment ? Allons donc

Son caractère jovial ? Sa belle voix, quand elle chante, quon embrasserait pour un refrain ? Son énergie, tout ce qui lui tombe sous la main ? Tout, et surtout les petits-enfants : Jean, Michel, André, Sylvain, et Marie

Dieu merci, rien na été abîmé cette fois-là, elle a fait dautres enfants, et toute sa vie, Jacqueline a expié ce péché de jeune inconsciente.

Rien à aimer, vraiment ? Mais Madeleine aimait à tel point que ses filles le lui reprochaient : Dis donc, maman, ta fille de cœur compte plus que les vraies ?

Et pourquoi pas ? Ensemble, côte à côte, près de trente ans.

Madeleine a vécu jusquà un grand âge

Elle a choyé tous ses petits-enfants, tapoté les joues de ses arrière-petits-enfants, et sen est allée avec un sourire paisible et le cœur légerOn disait que le temps use les pierres, mais il polit parfois les cœurs rebelles. Les rides de Madeleine se tissaient finement autour de ses yeux, sillons de mille inquiétudes, mais aussi de rires. Le soir, quand la grande tablée bruissait de voix, elle sasseyait, mains jointes sur le tablier, et regardait les siens : le petit Jean aussi brun que son père, Marie rousse comme un coquelicot des champs, et Jacqueline, désormais assise à côté delle, le regard pétillant sous son épaisse mèche.

Un soir dhiver, Jacqueline posa la main sur celle de Madeleine, leurs doigts tordus par le temps mêlés dans la chaleur de la cuisine. Elles restèrent ainsi, muettes, à écouter les garçons se chamailler et Marie éclater de rire. Dans un souffle, Madeleine murmura tout bas, sans regarder personne, comme si elle se parlait à elle-même :

Tu sais, ma fille, parfois on pense quil ny a pas de place dans son cœur. Mais cest quon na pas poussé les murs.

Jacqueline la serra doucement. Elle compris alors que lamour, parfois, ne prenait simplement pas le chemin quon attendait.

Et cest ainsi, un soir dhiver, dans la lumière de la fenêtre, que Madeleine sut quon ne choisit pas toujours les enfants quon élève mais quon peut choisir de les aimer, contre toute attente, jusquau bout.

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L’histoire d’un milliardaire et d’une femme de ménage