C’est parti en vrille…

Je me souviens dun soir où, en ouvrant la porte de notre petit logis du 12e arrondissement, je me suis demandé où pouvait bien être ma femme, Amélie. Dès que jai franchi le vestibule, jai jeté un œil dans le meuble à chaussures et jai constaté labsence de ses bottines en daim beige, quelle chérissait tant. Plus loin, plus aucune trace de son manteau pêche, doux comme un matin davril, ni de son foulard de soie léger, fierté de ses tenues.

«Elle aurait dû rentrer de la boutique depuis longtemps,» me suisje murmuré, le ventre gargouillant. «Aurastelle déjà préparé le dîner avant de disparaître?»

Sur la table reposait une marmite de riz pilaf. Dans le frigo, jai trouvé une salade de crabe et une compote de fruits secs. Même notre chat, Minou, na pas daigné se lever pour maccueillir ; il a entrouvert un œil, a vérifié quil ny avait aucun intrus et a poussé un bâillement, avant de senrouler à nouveau dans un doux somme daprèsmidi qui se prolongeait jusquau dîner.

Je me suis changé en tenue de maison, ai parcouru les nouvelles sur mon portable, jeté un regard par la fenêtre, mais Amélie restait introuvable.

«Allez, direction la cuisine,» me suisje dit. Puis, repoussant lassiette, jai pensé à laisser le repas de côté et à rejoindre ma chambre. Là, je cliquetais sans but sur la télécommande, espérant capter quelque chose dintéressant. Lennui ma poussé à mapprocher de la fenêtre, où le soleil déclinait lentement, envoyant de tendres baisers de lumière qui semblaient caresser mon visage. Jai même eu limpression que le soleil étendait ses bras pour toucher mes joues.

«Où donc a filé ma chère?» me répétaisje sans cesse, sans réponse. Minou, en me suivant, a frappé son petit nez froid contre ma jambe.

«Miaou!» a-t-il miaulé, le regard plein dattente, comme pour dire : «Jai faim, ma gamelle est vide! Remplisla vite, bonhomme!»

«Questce que tu aboites, Minou?» aije rétorqué à voix haute, surpris de mon propre ton. Jai alors, maladroitement, mélangé une portion de bouillie et un morceau de poisson dans son bol et lai posé par terre en murmurant : «Mange, paresseux, et taistoi! Ce nest pas mon devoir de te nourrir, cest Amélie qui le fait. Mais tant que la maison est vide, tu devras suivre mes ordres, compris?»

Le chat, impassible, a reniflé, a poussé un petit grognement de dédain, puis est allé se percher sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, où il observe les habitants du bâtiment à travers la vitre.

Je me suis alors demandé : «Si les chats pouvaient parler, que diraientils aux humains?Et Minou, saitil où se trouve Amélie?Que faitelle quand je ne suis pas là?»

Je nai jamais aimé parler au téléphone avec mon épouse. De quoi discuter, de toute façon? De recettes de potage à la courge ou de chiffres de la comptabilité? Jamais je nai pensé à lappeler. Huit heures se sont écoulées sans que je ne trouve le temps de menquérir de ses nouvelles, et ce nétait pas la première fois. Nous dormions déjà dans des chambres séparées, car Amélie, en lisant ses romans à la lumière tamisée, prenait tout le couvrelit, me laissant grelotter. Javais envisagé dacheter deux couvertures, mais lidée ne métait pas venue. Deux chambres, cétait tellement pratique! On pouvait se rendre visite comme on le souhaitait, un vrai romantisme.

Finalement, jai saisi mon portable et, en cherchant le téléphone dAmélie, je lai trouvé posé sur la table du salon, recouvert dun livre.

«Quelle négligence!» aije grogné. «Elle a quitté la maison sans son portable! Je devrai lui dire de ne plus loublier!»

Les appels de ma femme pendant que je travaillais me dérangeaient toujours; je leur répondais sèchement, comme si je leur demandais : «Pourquoi déranger?»

En ouvrant le tiroir de la coiffeuse dAmélie, jai découvert des peluches tricotées : un lapin aux longues oreilles gris, un petit chat blanc et un caneton jaune. «Doù viennent ces jouets?Et ces pelotes de laine? Amélie a appris à tricoter?» me suisje demandé, admirant le talent caché de ma femme.

«Puissentelles rester en sécurité!» me répétaisje, comme une prière, en espérant quelle revienne pour une partie déchecs, comme autrefois.

Après une heure, je regardais à nouveau par la fenêtre. Le voisin du rezdos, en descente, tenait un gâteau sous le bras, loffrant à sa compagne. Plus loin, jai aperçu un couple du 34e, main dans la main, lun deux, visiblement enceinte, souriant aux passants. Jai pensé à notre avenir, à la possibilité dun enfant, à la joie que cela pourrait apporter à Amélie, qui rêve depuis longtemps dun petit.

Minou a reniflé une orchidée posée sur le rebord, a soupiré, puis est resté immobile, refusant de dîner sans sa maîtresse.

Je me suis installé sur la chaise près de la fenêtre, les yeux rivés sur la rue, espérant y voir Amélie réapparaître.

«Je devrais appeler ses collègues ou ses amies pour savoir où elle est,» me suisje dit, mais aucun numéro ne figurait dans mon répertoire. Jai toujours pensé que garder les contacts inutiles était superflu.

Le crépuscule sest installé, et je me suis demandé sil fallait prévenir la police de la disparition de ma femme. «Doisje déclarer que ma femme a disparu depuis trois heures?» pensaisje, hésitant.

Quatre heures plus tard, limpatience me rongeait. Je métais revêtu, prêt à partir à sa recherche, quand Minou a bondi du rebord, a couru vers la porte dentrée, y a frappé avec ses griffes et a miaulé avec fracas. Jai foncé dans le couloir, et la serrure a tourné.

Au seuil se tenait Amélie, haletante.

«Amélie!Où étaistu si longtemps?Tu nas même pas pris ton portable! Jai cherché partout!» aije lancé

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C’est parti en vrille…
Mais c’est vous qui vous êtes vexés !