Luc, tu tentends parler ? Tu veux vraiment que je tombe enceinte à quarante ans pour corriger les erreurs de ta jeunesse ?
Et pourquoi ce serait à moi de payer parce que ton garage te paraissait plus passionnant que ton propre fils ? demanda Hélène dun air abasourdi.
Hélène, arrête avec ça ! sagaça Luc. Jétais immature, je ne comprenais pas ce que je perdais. Mais maintenant, tout est perdu, Julien ne me considère même plus comme son père !
Peut-on lui en vouloir ? dit Hélène avec une pointe damertume. Pendant dix-sept ans, il na pas vécu avec un père, mais avec un colocataire. Quel père pense pouvoir allumer et éteindre la relation avec son enfant comme une télévision dès quil a envie de sy mettre ?
Luc se renfrogna, les sourcils froncés et une lueur dirritation familière dans le regard ; celle quHélène voyait chaque fois quil était question de ses responsabilités de père.
Hélène, laisse tomber ! Tout cela appartient au passé. Donne-moi une seconde chance, répéta-t-il avec insistance.
Pour que tu joues à nouveau au papa avant de tout me laisser sur les bras et dabandonner encore un enfant ? Crois-moi, une fois ma suffi. Non, Luc, la discussion sarrête là.
Le visage de Luc se déforma sous la colère et la vexation. Incapable de trouver une réplique, il grogna puis se plongea dans son téléphone.
Le conflit était clos, pour le moment. Mais le problème demeurait. Hélène gardait un goût amer de cette conversation et pas seulement à cause des exigences absurdes de son mari. Cétait la situation de son fils, Julien, qui lui faisait mal.
Hélène navait que vingt-trois ans quand Julien est né. Elle se rappelait encore très bien ce moment devant lhôpital, épuisée mais heureuse, tenant dans ses bras ce minuscule être enveloppé dans une couverture blanche.
Luc les couvait du regard, sapprochant sans cesse. Il rayonnait de bonheur, ajustait la couverture, embrassait Hélène sur le front et prenait Julien avec précaution et admiration dans ses bras.
Il me ressemble tellement ! Même la petite fossette au menton disait-il, les yeux brillants démotion. Ça y est, je suis papa, Hélène !
Ça commence à peine à entrer dans ma tête. Je ferai tout pour lui, et avec lui ! Je le promènerai, je changerai ses couches, je lui apprendrai le foot Je serai le meilleur papa du monde, tu verras !
Leurs regards étaient aussi éblouis lun que lautre. Hélène y croyait sincèrement, elle pensait quils formeraient une famille idéale, pleine damour, de tendresse, et de partages.
Mais la réalité, comme souvent, fut dune tout autre nature
En pleine nuit, Hélène, cernée par la fatigue, faisait les cent pas dans le salon, berçant son bébé hurlant de douleurs. Pour la troisième fois de la nuit. Et Luc se tournait dans le lit, tirant la couette sur sa tête.
Tu ne peux pas le calmer ? grogna-t-il à voix basse. Je dois me lever tôt pour le boulot, moi !
Dans ces moments-là, Hélène sisolait en larmes dans une autre pièce. Le bébé pleurait plus fort encore, mais elle navait pas le choix. Elle fermait la porte et passait des heures à bercer Julien juste pour offrir du repos à Luc.
Arrivait le weekend, et à bout de force, Hélène osait à peine demander :
Luc, tu pourrais le sortir deux heures juste ? Je nen peux plus, jai besoin de dormir
Bientôt, Hélène, pas maintenant. Les copains doivent passer avec la voiture à bricoler.
Mais je nen peux vraiment plus
Allez, tu es forte, tu vas y arriver ! Je taiderai après, promis.
La porte se refermait, la laissant seule avec son “courage” et lépuisement maternel. Et “après” narrivait jamais.
Le temps passait. Julien grandissait. Hélène essayait, tant bien que mal, de créer du lien entre père et fils. Elle sapprochait de Luc, affalé dans son fauteuil devant le foot, et lui tendait son garçon aux joues roses qui tendait les bras.
Prends-le, joue un peu avec lui, demandait-elle, non plus pour souffler, mais pour sauver la famille.
Luc recevait son fils à contrecœur, lair davoir reçu un colis suspect. Il le tenait à bout de bras, le regard fuyant, lœil rivé sur le match. À peine une minute et il le déposait par terre pour retourner à la télévision.
Julien avait cinq ans. Assis sur le tapis du salon, il construisait un château avec ses cubes. Luc passait devant lui sans même un regard. Lenfant ne levait même plus la tête : il s’était habitué à labsence paternelle.
On ne pouvait pas dire que Luc était un homme inutile. Il rapportait de largent à la maison, aidait même parfois à la cuisine ou au ménage.
Mais il avait “manqué” lenfance de son fils. Était-il surprenant que Julien, devenu adolescent, ne le voit pas comme un père ?
Julien, ça se passe comment à lécole ? finit par demander Luc.
Euh ça va. Tout va bien, bredouilla Julien.
Tes notes, ça va je suppose ? Tu sais, si tu as besoin, je peux taider, jen connais un rayon tu sais. Les études cest important.
Je ne voudrais pas que mon fils termine cantonnier !
Non, papa, merci. Tout va bien, répétait Julien, pressé de filer dans sa chambre.
Bon, alors On pourrait aller à la pêche ce weekend, si tu veux ! sécria Luc alors que le garçon séloignait.
Julien ne répondit pas. Seule Hélène savait que ce soir, il y avait la boum du collège, quil avait invité cette fille de sa classe qui lui plaisait et quelle avait décliné son invitation. Et surtout, la pêche navait jamais eu le moindre intérêt pour lui.
Cétait évident, le train était passé. Julien nétait plus ce petit garçon avide de la présence de son père. Lenfance que Luc voulait rattraper était irrémédiablement finie.
Quand il le comprit, il simagina quun “nouveau départ” était possible un autre enfant. Hélène, se souvenant de chaque nuit blanche, sy opposa catégoriquement.
Peu de temps après, toute la famille fut mise au parfum de leurs disputes.
Ma fille, je suis au courant, Luc ma tout raconté. Écoute ta mère, réfléchis à un deuxième enfant. Luc a changé, il a mûri ! Ne le prive pas de ce bonheur, on na quune vie. Un enfant, cest une bénédiction !
La belle-mère eut aussi son mot à dire.
Hélène, si tu refuses, tu pourrais le perdre, dit-elle. Luc rêve dêtre père à nouveau.
Si ce nest pas toi, ce sera une autre Et réfléchis bien : votre fils va bientôt voler de ses propres ailes et un second enfant resserrera vos liens, il vous accompagnera dans la vieillesse.
Hélène était doublement blessée : elle avait le sentiment que sa vie, son corps, devenaient lobjet dune négociation insensée.
Tout le monde la voyait comme mère et épouse, mais pas comme la femme fatiguée qui connaissait bien le prix de cette aventure.
Cest alors, dans le désespoir, quHélène eut une idée. Étrange, mais éloquente. Au fond dun placard, elle retrouva une vieille boîte à jouets où dormait toujours un tamagotchi à peu près fonctionnel.
Petit animal électronique à nourrir, divertir, soigner, et nettoyer. Quand Luc rentra du travail, Hélène lui tendit lœuf en plastique à lécran minuscule et gris.
Cest quoi ça ? demanda-t-il, interloqué.
Ton test : essaye au moins un dixième de ce quexige la paternité. Cet animal doit être nourri à heures fixes, veillé, nettoyé.
Comme un bébé, mais avec des boutons. Si après un an ton tamagotchi est encore vivant, alors jaurai confiance en toi pour envisager un enfant.
Dabord, Luc rit de bon cœur, persuadé que cétait une blague, mais, lisant limmuabilité du visage dHélène, lhilarité laissa place à lagacement.
Sérieusement ? Tu compares un vrai enfant à ce gadget ?
Commence au moins par ça. Si tu échoues, à quoi bon parler davoir un bébé ?
Luc haussa les épaules, certain que ce serait facile. Il mit le jouet dans sa poche.
Les trois premiers jours, il se leva patiemment la nuit pour nourrir lanimal virtuel. Au cinquième, il ronchonnait déjà, mais restait dans la course. Une semaine plus tard, il se plaignit de ne plus tenir au boulot, faute de sommeil.
Au huitième jour, il jeta le tamagotchi sur la table, à son retour à la maison. Sur lécran, une petite croix parlait delle-même.
Oublié de le nourrir. Débordé au boulot, marmonna Luc, évitant son regard.
Dès lors, les disputes ne cessèrent pas, mais perdirent de leur intensité. Lincompréhension et la blessure demeuraient, cependant Luc insista beaucoup moins.
Trois ans plus tard, la vie mit chacun à sa place. Julien, devenu étudiant, présenta un jour sa petite amie à la famille et peu de temps après, ils annoncèrent attendre un bébé.
Luc changea à nouveau. Il était surexcité ; il retrouvait lespoir dun “deuxième chance”, cette fois comme grand-père.
Il offrit une poussette flambant neuve, achetée sur ses économies, ainsi que des combinaisons pas à la bonne taille et des jeux de construction avec des pièces minuscules. Il jurait quil serait le meilleur papi du monde, quil sortirait et garderait le bébé aussi souvent que possible.
Hélène observait le tout avec un scepticisme tranquille.
Quand le petit-fils arriva, lhistoire se répéta. Luc fut dabord impliqué, berçant le nourrisson, se prenant en photo avec lui. Mais très vite, lenthousiasme tomba.
Sous prétexte daider, les jeunes déménagèrent dans un appartement loué. Laide de Luc se limita à de rares visites planifiées, quand le bébé était changé, nourri, et jovial.
Dès le moindre pleur, Luc trouvait une urgence à régler : un appel du boulot, une réunion, ou sa mère avec son jardin.
Hélène venait alors en soutien, regardant son fils et sa belle-fille exténuée, sachant quelle avait eu raison de tenir bon.
Julien était devenu un homme attentionné et responsable, qui ne laissait jamais sa compagne seule. Et Luc eh bien, il était resté celui quil avait toujours été : un homme amoureux de lidée de la paternité, mais pas de sa réalité.
Et vous, quen pensez-vous ? Est-ce quHélène a pris la bonne décision ? Partagez votre avis en commentaire, laissez un petit cœur si vous avez aimé !







