Je me souviens encore de ce matin-là, il y a bien longtemps, lorsque je remontais la rue du village, chargée de sacs de courses et bavardant avec ma voisine, Nadège. Comme nous approchions de chez moi, japerçus devant le portail une voiture luxueuse. Je redressai le dos avec fierté :
Oh, voici sans doute mon futur gendre, venu dès le matin.
Nadège jeta elle aussi un coup dœil à la voiture, une lueur soupçonneuse traversant son regard :
Tu le considères déjà comme ton gendre ? Mais il na pas demandé la main dÉlise ! Et puis, sais-tu vraiment qui il est ce monsieur ? Peut-être un escroc ou un voyou
Je balayai son commentaire d’un geste impatient, les lèvres pincées :
Cesse donc de jacasser. Il est bien sous tous rapports, et il vient voir Élise avec des intentions sérieuses. Bon, je dois filer, pas le temps de bavarder. Je vais préparer le thé pour notre invité. Tiens justement, japporte des chocolats pour accompagner.
Je ramassai mes sacs pleins et pressai le pas vers la maison. Derrière moi, Nadège me dévisageait dun air aigre.
Voilà ce qui la travaille ! Je me demandais pourquoi elle avait tant acheté de pâté fin, de chocolats et de brie. Cest parce quelle compte recevoir ce prétendant chez elle ! Elle a hâte de marier sa précieuse Élise, la sotte
***
Dès que jentrai, je fus tout sourire. Dans la cuisine, japerçus Élise assise sur un tabouret, et à côté delle, linvité.
Le « futur gendre » penché, plongé dans le regard de ma fille. Quand jai claqué la porte, il sest relevé vivement et a fait deux pas en arrière. Ils roucoulaient, cela ne faisait pas de doute !
Ce jeune homme se conduisait poliment, comme toujours. Il avait offert des fleurs à Élise, une boîte de chocolats, et même un flacon de parfum.
Il ma presque saluée en sinclinant. Je ne le quittais pas des yeux :
Ma chérie, il est séduisant ! Quelques mèches argentées aux tempes, mais ça va bien aux hommes. Il a lallure dun aristocrate ! mémerveillais-je ensuite auprès dÉlise.
Élise sourit dun air fier :
Il en est un, maman.
Mais alors, pourquoi est-il venu cette fois, avec tous ces cadeaux et ces fleurs ? insistai-je.
La mine dÉlise sassombrit subitement :
Non, maman. Il ne ma pas demandée en mariage. Il me suppliait seulement de laccompagner au théâtre, en ville.
Le sourire seffaça de mon visage :
Ah bon Te supplier tu dis Cest quil nest pas clair. On connaît ces bourgeois. Ils samusent en ville, avec leurs Parisiennes délurées, puis ils viennent à la campagne chercher une nouvelle proie.
Un rendez-vous, tu parles Bon sang, ma fille, tu as accroché un vrai Casanova. Il vient depuis deux mois, et toujours pas un mot sur le mariage civil !
Maman
Quoi, maman ! Tu as trente ans ! Et lui approche la quarantaine ! Pourquoi tant attendre ? Il tergiverse, il hésite On na pas besoin de ça !
Maman, laisse-nous régler ça entre nous !
Toi, tais-toi et écoute ta mère ! grondai-je tout en m’avançant vers elle et lui retirant brusquement entre les mains un morceau de saucisson.
Repose ça, tu dois penser à ta ligne ! Et le saucisson nest pas donné, il reviendra demain ton Parisien, il faudra bien lui offrir quelque chose avec le thé !
Élise me fixa de ses grands yeux bleus, puis demanda dans un souffle :
Pourquoi es-tu encore fâchée, maman ? Quest-ce qui ne va pas ?
Je rangeai le saucisson au frigo et commençai à débarrasser la table, lair boudeur. Je retirai aussi la petite assiette de brie, la coupelle de chocolats, tout ce qui traînait à portée de main, puis lançai dun ton vexé :
Jai peur, voilà ! Quil vienne ici sous les yeux de tout le village, et quau final, il sen aille sans tépouser ! Tu nas plus vingt ans, vois-tu. On commence à te traiter de vieille fille !
Et après son passage, ces autres prétendants oublieront le chemin de notre maison !
Ne te fais pas tant de souci, maman, sourit-elle doucement. Il ne me lâchera pas, tu verras.
***
Une semaine plus tard, je me souviens, je faisais la valise dÉlise, lœil humide. Je la croyais sage, retenant son innocence Mais non.
Elle était enceinte ! Quand je linterrogeai sur le comment, elle me répondit malicieusement :
Il ma emmenée près de la forêt chercher des mûres. Il ma attendue à la lisière, tu imagines, il mattendait parce quil maimait tant. Il disait que jétais belle
Oui, oui je ne comprenais rien. Et alors ? Cest arrivé là-bas ? Raconte ! Jaimerais savoir où jai failli dans ton éducation !
Ma fille grignotait du saucisson avec le brie adoré de mon cœur. Puis elle rit :
Ce qui compte, maman, cest quil veut mépouser !
Mais à la noce, on invitera toute la famille, je te le dis ! je nen démordais pas. Mon Dieu, comme cest dur de te laisser partir vers ces contrées inconnues, ma fille unique
Je viendrai souvent te voir, maman
Déjà la rumeur courait au village, on tambourinait chez moi :
Valentine, ta fille part se marier, et tu ne dis rien !
Elle part, répétais-je, toute agitée.
Et nous voilà sans cadeaux, fallait nous prévenir !
Pas besoin de cadeaux, elle part juste en ville avec son fiancé.
Quelle heureuse nouvelle !
***
Ma chair, ma fille unique, est partie pour la ville, emmenée par son bien-aimé.
Plus tard, Élise téléphonait pour parler de la belle maison de son « futur époux ».
Jattendais et attendais lannonce du mariage En vain.
Un mois, deux, six Puis un jour, Nadège débarqua au village, haletante, pour mapprendre quelle avait vu Élise en ville avec une poussette ! Je faillis mévanouir.
Une poussette ?! Comment ça ?
Je ne me souviens plus ni du trajet ni de la manière dont jai attrapé le car pour la ville.
Javais une petite-fille, et Élise navait pas jugé bon de me prévenir ! Quelle blessure !
Je lappelai aussitôt du hall de la gare quelle chance, il y a du réseau en ville, ce qui nest pas le cas chez nous.
Ma fille mettait du temps à répondre, elle coupait mes appels. Je bouillonnais.
Où es-tu ? hurlai-je dans le combiné, attirant les regards. Je tattends à la gare, viens me chercher ! Et explique-moi pourquoi tu as eu une fille sans rien me dire !
Ma fille finit par arriver, seule, en taxi, évitant mon regard.
Pardon, maman, je nai pas eu le temps dexpliquer. Jai eu une petite fille, je lai appelée Marguerite. Elle te ressemble beaucoup
Nous vivons chez Paul, tu sais. Il a une maison splendide !
Eh bien ?
Je lançai à ma « traîtresse » de fille un regard sévère.
Tu as honte de moi, dis la vérité ?
Elle blêmit :
Non, maman, ce nest pas ça ! Mais comment te dire Paul vit avec sa mère.
La maison et la voiture tout appartient à sa mère. Il vit selon ses règles Elle refuse quil mépouse !
***
Jentrai dans la maison déterminée à remettre les choses en ordre.
Quelle est cette mère de Paul qui refuse le mariage alors quil a déjà une fille avec Élise dans sa maison ?
Ignorant Paul, même la petite que ma fille me tendait, je fonçai droit vers « la mère », que je trouvai au grand salon, jouant du piano à létage.
Je toussotai pour attirer lattention, mais, nobtenant aucune réaction, je fermai brusquement le couvercle du piano.
La maîtresse du piano, raide sur son tabouret, me lança un regard glacial :
Que se passe-t-il ? Qui êtes-vous ?
Je suis la mère dÉlise ! lançai-je avec éclat. Vous navez pas honte de jouer du piano alors quun bébé devrait dormir ?
Ah, Marguerite ? Elle a déjà dormi assez, siffla la « pianiste ». Reste à voir qui dérange qui
Ah, elle vous dérange, le bébé ? Il y aurait bien une solution : vivre ailleurs et laisser les jeunes en paix !
Pourquoi devrais-je quitter MA maison, voyons, madame ?
Parce que vous gênez leur famille.
Moi ? sétonna-t-elle. Je ne les retiens pas, la porte est là, quils partent sils veulent.
Cela ne vous intéresse pas dêtre grand-mère ?
Elle répondit dun ton raide :
Valentine, cest ça ? Ravie. Mais explique-moi, pourquoi devrais-je moccuper de ta fille et de ta petite-fille ? Je leur ai déjà donné mon fils ! Mon chauffeur, mon bras droit Nest-ce pas suffisant pour toi ? Tu voudrais aussi me chasser ?
Si tu ténerves, je préviens la police et toute ta famille retournera à la campagne, à quatre : toi, ta fille, ta petite-fille et Paul !
Paul, affolé dentendre les éclats de voix, fit irruption dans la pièce et sapprocha de moi :
Vous êtes fatiguée du voyage, peut-être, maman Viens prendre le thé dans la salle à manger, Élise vient de servir.
***
Le thé, parfois, a ce pouvoir dapaiser les esprits. Je lançais des regards furibonds à la « vieille sorcière », qui dégustait sa tasse en mobservant à travers ses demi-lunes.
Je la survivrai, pensai-je, pleine de rancœur.
Paul, qui sentait la tempête, lançait de discrets coups dœil vers Élise, comme pour lui souffler dagir avant quil ne soit trop tard.
Élise comprit quil fallait tirer les choses au clair. Elle me fit signe de la suivre dans le bureau, tandis quen haut, la maîtresse de maison reprenait sa musique déchaînée.
Maman ! me lança-t-elle dès la porte fermée. Il faut que tu comprennes.
Comprendre quoi ? memportai-je. Ta « belle-mère », elle mène tout le monde à la baguette !
Elle nest pas ma belle-mère, maman Cest la femme de Paul ! Sa première et unique épouse !
Jétais si bouleversée que jen avais le souffle coupé.
Comment ça ?!
Élise baissa tristement les yeux :
Tu vois, combien Paul est riche, maman Cest parce quil sétait marié avec elle il y a vingt ans. Elle avait alors près de cinquante ans, elle na jamais voulu denfants.
Je jetai un regard abasourdi autour de moi. Ce bureau, cette bibliothèque, ces dorures, ces lourds rideaux, tout respirait lopulence.
Tout ceci lui appartient, poursuivit-elle, peinée. Au début, je croyais aussi que cétait sa mère, mais Paul ma un jour révélé la vérité.
Vil coquin ! jurai-je. Mais enfin, pourquoi restes-tu là-bas ?
Cest évident, maman. Paul voulait une famille, des enfants Elle na jamais voulu. Il a fini par sy résoudre, mais les années passant Elle lui a permis de prendre une maîtresse.
Cest-à-dire moi. Mais Paul depuis longtemps ne vit plus maritalement avec elle, ils sont comme des colocataires.
Ça suffit, grondai-je. Prépare tes affaires, on rentre au village avec ta petite !
Mais Élise releva fièrement la tête :
Non, maman. Je reste. Je suis heureuse ici avec Paul. Un jour, il sera veuf et mépousera.
En attendant, elle te fera la vie dure !
Peu importe, maman. Cest ma vie, mon choix.
Eh bien, reste donc, vivre ici sans statut, comme un paillasson, tandis que je repars jen ai assez vu !
***
Après cela, mes journées sétiraient dans la monotonie. Je ne vivais plus que par les ragots du village.
Ici, la fille de ma voisine épousait un homme bien. Là, une autre accouchait dun garçon. Moi, jallais chez Nadège et jouais avec son petit-fils pour tromper ma peine, en pensant à Élise et Marguerite.
Finalement, je pliai bagage, laissai la maison et partis pour la ville.
Je me suis postée derrière la grille du grand portail, attendant. Jai vu Marguerite, déjà grande, courir dans le jardin avec les deux petits caniches, appelant : « Mamie, mamie », en sadressant à lépouse de Paul.
Que cela ma blessée ! Ce nest pas ta grand-mère, cest moi ! grondais-je intérieurement.
Finalement, je sortis de lombre et allai tambouriner au portail.
***
On ne me repoussa pas de la maison. Même la maîtresse des lieux fit entendre : « La maison est grande, il y a assez de chambres pour toute le monde. »
Dès lors, nous navons plus jamais vraiment disputé, seulement, parfois, nous nous lancions des piques, côte à côte, en désherbant les massifs ou en jouant à cache-cache avec Marguerite :
Alors, tu es venue ? Tu as eu peur que je tyrannise ta fille ici ? Tu as bien fait, elle est faible, il faut la protéger de moi. Je peux la jeter dehors quand je veux, ou la garder, cest selon. Ta fille ne tient pas de toi, peut-être de son père ? Toi, tu sembles avoir un peu de caractère, quoique fragile.
Méfie-toi que je ne tenvoie pas une gifle avec mon torchon, même si tu es la maîtresse ici ! Et pourquoi dis-tu que je suis faible ?
Parce que cest toi qui as couru ici, au lieu que ta fille vienne vers toi. Tu aurais pu résister, mais tu ne las pas fait.
Je suis bien plus solide que toi ! Tu sais pourquoi je suis venue ? Je tai trouvée fatiguée, presque sur le carreau Il faudra bien que quelquun taide, et moi, pour le bien de la famille, je men charge volontiers. À condition quÉlise ne se retrouve pas avec cette corvée.
Tu me fais rire ! Je me porte à merveille, je mange bien, je suis suivie par les meilleurs médecins. Je nai dailleurs jamais eu le stress denfanter. Pourquoi crois-tu, Valentine, que ce sera moi la première à men aller ?
Et nous restions là, à cultiver la terre et la tendresse rivalisée, chacune convaincue de sa place irremplaçable dans le cœur dune petite-fille.





