Ma belle-mère a décidé de sinstaller chez moi et a remis son appartement à sa fille.
François, mon mari, vient dune famille nombreuse logée jadis dans la périphérie de Lyon, avec des repas toujours bruyants et des souvenirs parfumés au pain chaud. Ma belle-mère, Marguerite, a enchaîné les grossesses jusquà la naissance de sa fille cadette, comme si elle sculptait un chœur familial sans trop savoir quand arrêter la mélodie. Étrange partition que je nai jamais pu déchiffrer.
En épousant François, jai pensé avoir décroché la lune : il respirait la responsabilité, laudace tranquille, la force tranquille. Mais il semblait attaché à sa mère et à sa sœur, comme une liane grimpant à son arbre dorigine. Marguerite navait dyeux que pour sa fille, Irisun prénom aussi français que mystérieux. Pour ses fils, elle restait distante, mais la félicité dIris était sa seule boussole.
À dix ans, lorsque jai rencontré Iris, elle nétait quune ombre silencieuse au bout du couloir. Au début, je la trouvais mignonne, mais au fil des ans, elle devint comme une vague imprévisible, refusant détudier, sentourant dune nuée étrange de jeunes gens un peu perdus. François était souvent appelé à la rescousse, parfois à des heures où la lune semblait trembler de fatigue sur les toits. Marguerite nhésitait pas à composer notre numéro à trois heures du matin pour réclamer de laide, comme si les limites nexistaient pas dans ce rêve éveillé.
Je caressais lidée toute simple : Iris finirait par grandir, trouverait un mari, et tout rentrerait dans lordre sage dun roman de Balzac. Mais la réalité sest dissoute dans léther. Quand Iris a rencontré un amoureux du nom de Luc, Marguerite exigea que ses fils fassent une cagnotte pour un mariage flamboyant, parce quelle navait pas un sou en poche. Le fiancé, Luc, venant dune famille douvrier à Saint-Étienne, ils se sont installés sous le toit de Marguerite, dans cet appartement aux papiers peints fanés.
Mais la cohabitation vira à la tempête. Marguerite, dans un éclat dintuition, décréta alors venir vivre chez nous, pendant quelle cédait la clé de son logement à Iris et Luc. Peu lui importait que jaie acheté notre appartement trois pièces baignées dune lumière dorée, acquises après tant de nuits blanches et deuros épargnés sans que François ait contribué le moindre centime. Le plus absurde, cest que François trouvait la situation parfaite, répétant que sa mère allégerait nos tâches ménagères comme une fée du logis venue de la campagne.
Mais dans mon rêve, les murs rétrécissaient et chaque pièce était avalée par la présence silencieuse de Marguerite. Selon elle, accueillir sa personne relevait du devoir filial, car François était laîné, le pilier sur lequel reposaient les illogismes du passé.
Jaime François, lidée dun divorce fond comme une goutte de pluie sur le zinc parisien. Mais comment ouvrir les mots, comment lui expliquer que cohabiter avec sa mère, cest comme traverser un labyrinthe sans issue, où la logique se dissout dans un brouillard laiteux ? Comment demander conseil, dans ce monde où le réel et lirréel se confondent au gré de mes insomnies ?





